Chapitre 5 :

Fichage S17, un monstre échappe à son créateur

Le mercredi 5 septembre 2018, Mohamed Dhia Arab s’asperge d’essence, sort un briquet et s’immole silencieusement devant le commissariat de Menzel Bouzelfa, sous le regard des policier·es. Pour les proches du jeune homme, cela ne fait aucun doute : Mohamed Dhia s’est suicidé car il était fiché S17, lui donnant le sentiment de vivre dans une prison à ciel ouvert. Interdiction de quitter le territoire, surveillance permanente par les forces de l’ordre... Comme lui, ils et elles sont des milliers à être fiché·es, parfois sans même le savoir, au mépris de leurs droits fondamentaux.
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| Illustrations : _Z_
| 28 Juillet 2020 | 20 minutes
L’affaire à l'époque n’avait pas fait la une des médias tunisiens. Pas même un entrefilet, ou une brève radiophonique. À peine une courte note diffusée par une ONG, restée sans suite. Seules quelques pages islamistes sur les réseaux sociaux l’avaient relayée. À l’entrée du Cap Bon, dans la ville de Menzel Bouzelfa, à une quarantaine de kilomètres de Tunis, tout paraissait paisible ce mercredi 5 septembre 2018. Le marché à l’entrée du centre-ville rend habituellement la circulation difficile sur quelques rues étroites, ces rues qui débouchent ensuite sur la place principale, carrefour de banques et de quelques administrations. L’entrée de la ville, elle, est quasiment déserte, quelques voitures passent à intervalles irréguliers. Ici se trouve le commissariat principal : petite façade blanche, petite porte d’entrée. En entrant, un guichet sombre à droite, le bureau du commissaire, plus lumineux, à gauche, quelques bureaux plus loin quand on s’enfonce dans le couloir. Face au commissariat, un café, presque vide. Quelques habitué·es seulement ce jour-là, des commerçant·es qui travaillent à proximité, dont un garagiste et un jeune vendeur de fruits à la sauvette.

Ce 5 septembre 2018 donc, Mohamed Dhia Arab, bientôt 30 ans, sort de la demeure familiale, une petite maison modeste cachée au fond d’une rue étroite, marche un court kilomètre et se poste devant le commissariat à l’entrée de la ville. Personne ne lui prête attention. Il dévisse le bouchon d’un bidon d’essence, s’asperge lentement, sort un briquet, et s’immole. Hébétés, les clients du café en face l’observent marcher calmement, sans trace d’agitation. Les jeunes policiers en faction devant le poste, terrorisés, rentrent précipitamment dans le commissariat.

Se consumant, Mohamed Dhia Arab les suit et entre toujours aussi calmement à l’intérieur du commissariat. Les policiers en service paniquent, sortent précipitamment. Mohamed Dhia Arab continue à les suivre en marchant, à la manière d’un film d’horreur, pourtant bien réel. Il ressort, et s’assied pour finir de se consumer. Figé·es, choqué·es, ni les témoins de la scène ni les policiers n’interviennent. Personne n’aura la présence d’esprit d’essayer de le sauver, ni d’utiliser l’extincteur du commissariat. Ni celui du café.

L’ambulance arrive deux heures plus tard. Deux longues heures d’agonie. Mohamed Dhia Arab décédera le lendemain à l’hôpital de la Rabta des suites de ses blessures. L'événement est passé sous silence. Pas une censure non, mais un oubli. Sept ans après la révolution, une immolation, ça n’intéresse plus personne. Et encore moins quand il s’agit d’un jeune homme portant comme un tatouage invisible la mention infamante “S17”.

Quelques années plus tôt, rien n’aurait laissé présager d’une descente aux enfers ni de ce suicide tragique. Comment Mohamed Dhia Arab a-t-il bien pu en arriver là ? Revenons aux origines de cette histoire. Quand on tombe sur sa page Facebook, Mohamed Dhia Arab apparaît sous les traits d’un garçon des plus ordinaires, se photographiant devant des voitures de sport qu’il affectionne, en Italie notamment, pays dans lequel un de ses oncles lui avait trouvé du travail, en 2011. 

"Le fait de ne pas pouvoir voir son père avant sa mort, ni de pouvoir l’enterrer l’a étouffé".

Samia Lawsen, mère de Mohamed Dhia Arab.

La vie de Mohamed Dhia va se transformer au moment du décès de son père en février 2014, père dont il se sentait proche. Mais Mohamed Dhia Arab, sans visa renouvelé en Europe, ne peut se rendre à l’enterrement. Pendant un an, la famille restera ensuite sans nouvelle. Lorsque le téléphone sonne un an plus tard au domicile familial, ce n’est pas la voix de Mohamed, Dhia mais celui d’un policier de la brigade anti-terroriste de Gorjani.

"Ils lui ont confisqué ses papiers et son argent et il est passé direct de l’avion à Gorjani".

Samia Lawsen, mère de Mohamed Dhia Arab.

Expulsé d’Europe pour avoir fréquenté, alors en pleine dépression, une mosquée peu recommandable, il est accueilli puis interrogé de manière “musclée”, lors d’un premier interrogatoire par les services antiterroristes. Il n’en ressort pas grand-chose, si ce n’est que le jeune homme semble avoir trouvé dans une foi dogmatique une réponse à la crise psychologique vécue dans son exil. Rien en tout cas qui ne puisse le lier à un quelconque réseau terroriste. Il ressort plusieurs jours plus tard de sa garde à vue avec un fichage S17.

Mohamed Dhia Arab vit mal son retour à Menzel Bouzelfa : échec professionnel, manque de perspectives, et un père dont l’absence se fait cruellement ressentir. Il tente néanmoins de se réintégrer à la vie sociale locale en cherchant du travail. Mais c’est sans compter l’intervention permanente de la police.

"Il nous demandait de ne pas dire un mot sur ça".

Samia Lawsen, mère de Mohamed Dhia Arab.

Corps à surveiller, corps harcelé

Cette situation, des milliers de jeunes tunisien·nes la vivent, mère de toutes les indignations, de toutes les révoltes, de toutes les résignations aussi, parfois. Celle de Mohamed Dhia aurait pu ne jamais dégénérer, la vie quotidienne se répétant inlassablement, jusqu’au retour d’une chance qui se fait attendre. Mais il y avait “son” fichage S17, celui qui vous rappelle quotidiennement que vous n’êtes pas un·e citoyen·e comme les autres. Pour la police, pour vos voisin·es, vous êtes une âme damnée pour l’éternité et un corps à surveiller.

Dans une maison dans laquelle semblent perdus quelques meubles usés, les policiers du commissariat local font des irruptions hebdomadaires, saccagent, menacent la famille. Une façon brutale de rappeler à Mohamed Dhia qu’ils l’ont sous surveillance. Plusieurs mois s’écoulent, les intrusions policières se présentent plus fréquemment que les offres d’emplois. Le cercle infernal.

"Il ne savait pas ce qu’il avait fait de mal, pourquoi ils lui faisaient ça".

Skander, frère de Mohamed Dhia Arab.

Mohamed Dhia Arab, à bout, finit donc par "faire le choix" de s’immoler. D’autres auraient préféré se faire sauter à l’aide d’un explosif artisanal devant un policier. D’autres auraient souffert en silence jusqu’à un suicide plus silencieux. Comme l’explique la psychologue Rim Ben Ismail, le sentiment de violence infligé par l’État peut se retourner contre soi ou contre l’État et donc contre son bras armé, la police.

"C’est vraiment contre-productif, car avec ces procédures de signalement, on est en train de produire de la violence".

Rim Ben Ismail est l’une des rares psychologues à intervenir en prison pour les détenu·es impliqué·es dans les affaires de terrorisme.

Dans le cas de Mohamed Dhia Arab, la violence accumulée finira donc par se retourner contre lui-même et contre ce qui symbolise l’autorité de l’État. 

"Tu vas porter plainte contre les policiers à la police? Personne ne sera de ton côté".

Skander, frère de Mohamed Dhia Arab.

Fait rare, la famille de Mohamed Dhia Arab a décidé de porter plainte avec l’aide du jeune avocat Wissem Othmani. 

"Les agents de l’ordre utilisent ce harcèlement pour extorquer les gens".

Ancien militant salafiste en 2011 devenu avocat au barreau de Tunis, Wissem Othman reste proche des milieux islamistes radicaux. Il est l'avocat de la famille de Mohamed Dhia Arab. 

L’avocat a porté plainte en premier lieu contre le commissariat de police, mis en accusation par la famille. Une plainte d’abord refusée. Après plusieurs recours, la plainte a été par la suite jugée recevable par le procureur de Grombalia, avant finalement d'être classée sans suite. Pour le parquet, Mohamed Dhia Arab s'est suicidé. Point. 

On pourrait se rassurer, se dire que le cas de Mohamed Dhia Arab est anecdotique, classé dans les faits divers, un quelconque dommage collatéral d’une lutte antiterroriste rarement questionnée. Pourquoi ainsi évoquer la mémoire d’un jeune homme que l’on soupçonne radicalisé ? Parce que cette affaire et la violence de sa conclusion, rare, cache des milliers de destins judiciaires similaires, tout aussi invisibles. La partie émergée d’une réalité dont on peine à sonder les profondeurs.

Le ministère de l’Intérieur entretient l’obscurité sur ces fichages, qui relèvent d’une décision administrative et échappent à tout contrôle de la justice, et donc à celui des magistrat·es. Obscurité sur le nombre exact de fichages, opacité sur la nature des fichages. Combien sont-ils ou elles à être fiché·es S17 ? Officiellement 30.000 personnes* ont été empêchées de voyager entre 2013 et 2018, sans que l’on sache si toutes étaient fichées S17.

Il faut ajouter à cela le nombre important de personnes fichées qui ne le sauront jamais si elles ne voyagent pas. Ajouter les personnes assignées à résidence, à domicile, à la ville, au gouvernorat. Le chiffre pourrait dépasser les 100.000 individus sur une population de 12 millions d’habitant·es.* 

Les fichages S17 mais aussi S1-S18 et S19* ont d’abord été mis en place pour surveiller aux frontières les individus suspectés d’être considérés comme velléitaires, ou représentant une menace du fait de leur proximité avérée avec des groupes radicaux. Jusque-là rien d’inhabituel à justifier l’existence de fiches de renseignement si elles permettent un meilleur suivi des personnes représentant un potentiel danger pour la nation.

"Ces personnes sont également contrôlées dans leurs déplacements internes. Si une personne se déplace d’une ville à l’autre, elle sera arrêtée par la police et interrogée".

 Le juge X est un des juges antiterroriste nommé au Pôle antiterroriste de Tunis. Pour des raisons de sécurité il requiert l’anonymat.     

S17, une condamnation sans accusation

Là où leur justification s’effrite, c’est lorsque le fichage s’est progressivement étendu à tous·tes celles et ceux qui étaient susceptibles d’être considéré·es comme dangereux·ses, celles et ceux que l’on supposait pouvoir avoir des liens avec des groupes radicaux ou une entreprise à caractère terroriste : le fait de fréquenter telle ou telle mosquée, d’avoir un membre de votre famille parti en Libye peut valoir de figurer dans le fameux fichier. Le port d’un niqab, d’une barbe, peuvent suffire également. La dénonciation mal intentionnée d’un·e voisin·e aussi.

Magistrat·es, avocat·es et familles ignorent tout des critères de classification. Le mystère reste complet, ne faisant l’objet d’aucune décision de justice. Que l’on puisse condamner administrativement plusieurs dizaines de milliers d’individus, sans qu’il n’y ait eu de preuves ni de décisions de justice, pose un sérieux problème. L’arbitraire de la décision est également dénoncé par les avocat·es, mais aussi plus discrètement par certain·es magistrat·es. Rappelons aussi que ce fichage contredit l’article 24 de la Constitution*. Mais en l’absence de Cour Constitutionnelle, comment en juger ?

"Même en allant au café, j’ai peur. Je me suis fait arrêté plusieurs fois au café pour des interrogatoires".

Y., fiché S17 ayant requis l'anonymat.

Comme dans le cas de Mohamed Dhia Arab, ou dans le témoigne de Y., les psychologues dénoncent donc le grave impact que ces mesures impliquent sur la santé psychique des concerné·es. Ainsi harcelé·es, certain·es fiché·es font aussi le choix de partir à nouveau sur un terrain de conflit, comme dans le cas du frère du célèbre rappeur DJ Costa, qui après avoir déserté le front syrien et être revenu ouvertement en Tunisie, pour y être ensuite amnistié, a été harcelé par des contrôles judiciaires incessants. Ces pressions sécuritaires l'ont finalement poussé à rejoindre de nouveau le front syrien.

"Ces personnes sont mortes vivantes, on leur a ôté la vie alors qu’elles sont supposées être en liberté".

Rim Ben Ismail est l’une des rares psychologues à intervenir en prison pour les détenu·es impliqué·es dans les affaires de terrorisme.

Autre conséquence sur le terrain, ces mesures légitiment des bavures de policier·es qui ne sont plus redevables à aucune institution. Dans les faits, cela donne un cadre légal au harcèlement policier. Au commissariat de Menzel Bouzelfa, les policiers se défendent de l’accusation de harcèlement et assurent n’avoir fait que leur travail. Au fond, le malaise, pour eux aussi, est palpable.

Le discours de façade des policiers dissimule mal une autre réalité nécessaire à prendre en compte : à Menzel Bouzelfa, où une vingtaine de jeunes sont classé·es S17, les fiches sont incomplètes, les policier·es ignorent eux-mêmes la plupart du temps le contenu des accusations et l’origine du fichage. Impossible dans ces conditions de savoir pour eux si le ou la fiché·e a été impliqué·e directement dans une affaire de terrorisme, ou s’il n’est par exemple que le cousin au 2e degré étranger à une quelconque affaire.

Les policier·es se retrouvent ainsi débordés par un fichage dont nombre d’éléments leur échappent, aux conséquences chronophages, avec cette angoisse quotidienne : et si un·e fiché·e S17 commettait un attentat ? Une situation que vivent tous les commissariats du pays. D’abord confidentiel, le sujet a fini par devenir public, et sa raison d’être questionnée.

Ce débat en cache un autre : ces mesures sont-elles réellement efficaces dans la lutte antiterroriste ? "Oui", répondent sans hésiter les sécuritaires et le MI. On peut aussi en douter : lors des attentats visant les forces de l’ordre ayant eu lieu depuis 2017, les terroristes ne faisaient pas l’objet de surveillance.

Le ministre de l'Intérieur Hichem Fourati, lors de son audition devant l'ARP en juin 2019. 

Le ministre de l’Intérieur a fini par être auditionné par l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) sur cette question, en juin 2019. Réaffirmant l’utilité du fichage, il a néanmoins déclaré que la procédure se limiterait désormais au contrôle des frontières, et que 1.000 noms venaient d’être retirés du fichier S17. Sans préciser, de nouveau, sur combien de cas.

La contestation du fichage a de nouveau pris de l’ampleur dans les médias en décembre 2019, à la sortie d’un rapport sans concession de l’OMCT ayant fait grand bruit. 

Béchir Arekmi, juge d’instruction chargé de l’antiterrorisme, nommé procureur général de Tunis en 2016.  

La solution passerait-elle par un strict contrôle des magistrat·es sur le fichage, avec une possibilité de recours ? Plus qu’une possibilité, une demande de longue date, mais qui pour l’instant reste un vœu pieux.