Chapitre 4 :

Torture et détention, une machine à radicaliser

Les accusé·es de terrorisme ont souvent droit à un “traitement préférentiel” : arrestations brutales, incarcérations systématiques dans des conditions dégradantes sans distinction de la gravité du délit, actes de torture... Et quand ils et elles sont ensuite jeté·es en prison, mélangé·es sans distinction aux détenu·es de droit commun, la machine à radicalisation s’enclenche dans les cellules.

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| Illustrations : _Z_
| 21 Juillet 2020 | 20 minutes
Dépassant le quartier de Mellassine et quelques bretelles d'autoroute en chantier, il ne faut que quelques minutes à travers la campagne pour atteindre la prison de Mornaguia, la plus importante du pays, à une quinzaine de kilomètres à l'ouest de Tunis. Un centre de détention ordinaire, érigé au milieu des champs : hauts murs d’enceinte, barbelés, tour d’observation.

Chaque jour, dès l’aube, des dizaines de familles, les bras chargés de paniers de nourriture, font la queue, dans l’attente d’une entrevue avec leur proche détenu. Souvent, elles ont parcouru plusieurs centaines de kilomètres, conduites par un train de nuit ou par un louage. Une fois entrées dans la prison, il leur faut patienter plusieurs heures. Puis, à leur tour de visite, un appel survient : 5 minutes de visite, pas une de plus. 5 minutes de visite et, de nouveau, de longs mois d’attente. C’est ici, dans ce centre pénitentiaire, qu'est détenue 10% de la population carcérale tunisienne*, dont un grand nombre d'inculpés en attente de jugement ou condamnés pour terrorisme. 

Des prisons surchargées

De nombreux motifs, y compris de maigres larcins de droit commun, peuvent vous faire goûter aux délices de la détention en Tunisie : simple consommation de cannabis, chèque sans provision, diffamation, adultère, rapports homosexuels supposés... Les conséquences s'avèrent très concrètes : une surcharge carcérale peu propice à un encadrement adapté des détenu·es, une promiscuité entre détenu·es de droit commun et détenu·es pour terrorisme, et aucune étanchéité entre ces derniers. Badreddine Rajhi a été témoin de l'intensification de la pression depuis 2011.

"En plus de subir cette pression, on se retrouve avec des détenus qui représentent un danger. On ne peut pas les traiter comme les autres, il faut plus de sécurité, plus de vigilance et plus de moyens".

Badreddine Rajhi est Secrétaire général du syndicat des prisons.

Cette promiscuité pourrait ainsi favoriser un réservoir potentiel de futures vocations. "On multiplie les centres de recrutement", constate Moez Ali, président de l'association UTIL, qui travaille sur la prévention de l'extrémisme violent et accompagne les familles. "On y entre pour avoir fumé un joint, on en ressort terroriste." Bienvenue donc à l'école de la récidive. Et de la radicalisation...

Les centres pénitentiaires tunisiens ont été depuis au moins deux décennies l'école idéale et fonctionnelle pour motiver les vocations des futur·es jihadistes. Bien qu’ayant permis, dans les années 2000, à de jeunes hommes en rupture de ban de bénéficier des enseignements d’anciens combattants d’Afghanistan et d’Irak pendant de longues années de détention, rien n’indique que le problème soit pris plus au sérieux à présent.

Un projet de prison Haute Sécurité pour “radicalisés” a beau avoir été évoqué, cette prison n’a pas vu le jour, car considérée comme dangereuse sur le plan de sa propre sécurité. Les centres de détention en surpopulation, insalubres, demeurent en attendant le lieu privilégié du prosélytisme, qui agit efficacement sur des détenu·es fragilisé·s psychologiquement, et particulièrement réceptifs·ves aux sirènes de l'extrémisme violent.

La machine à broyer et à radicaliser les primo-détenu·es* se met déjà en place avant l'incarcération, dès l'arrestation et la garde à vue au centre de détention. Tous·tes les prévenu·es ne sont pas de dangereux·ses criminel·les, loin s'en faut, et restent présumé·es innocent·es jusqu'à leur condamnation définitive. Pourtant, de nombreux témoignages et rapports relatent un comportement brutal inapproprié de la part des forces de l'ordre dès l'arrestation.

Violences policières

Les interpellé·es dans les affaires de terrorisme connaissent d’autant plus ce "traitement préférentiel" : arrestation brutale, incarcération systématique dans des conditions dégradantes, sans distinction de la gravité du délit, actes de torture. Une politique sécuritaire rendue possible jusqu'à ce jour par un décret sur l’état d’urgence en vigueur depuis 1978* et qui favorise ce qu’elle est au contraire censée contenir : un danger croissant de radicalisation violente. 

Rim Ben Ismail est l’une des rares psychologues à intervenir en prison pour les détenu·es impliqué·es dans les affaires de terrorisme. Celle qui s’est également impliquée dans la prise en charge des ex-détenu·es de Guantanamo témoigne des effets psychologiques pervers de telles pratiques.

"La déshumanisation à laquelle les agents de l’ordre procèdent ou qui est recherchée, c’est vraiment d’aller dans l’humiliation jusqu’à amener l’homme dans son état animal".

Rim Ben Ismail est l’une des rares psychologues à intervenir en prison pour les détenu·es impliqué·es dans les affaires de terrorisme.

Nombre d’ONG et d’avocat·es contestent également les détentions préventives indistinctes des proches, de la familles, des ami·es et ce jusqu’à 14 mois, voire plus. Plus contestées encore, l’incarcération par le juge d’instruction des personnes détenues à la suite d’enquêtes hâtives dont les preuves sont réduites à des aveux arrachés sous la torture. 

Parfois, souvent même, des incarcérations ont lieu pour des interpellé·es étranger·es aux faits qui leur sont reprochés. Le témoignage de B., accusé dans le procès des attentats de Bardo-Sousse* ( voir l'épisode 1) paraît significatif. L’homme, intégré socialement, sans antécédents judiciaires, a été projeté avec sa femme dans la spirale infernale de la justice antiterroriste après que son frère a été reconnu complice du tueur de l’attentat de Sousse. La suspicion portée sur B. est d’avoir dissimulé un téléphone.

"Pendant les jours où ma femme et moi étions là-bas, ils ont fait venir mon frère, ils l'ont frappé et déshabillé avant de nous faire sortir".

B. était un des accusé·es dans le procès des attentats de Bardo-Sousse.

B. écope finalement d’une peine de 3 mois de prison… mais après avoir passé 13 mois en détention en attente de son jugement…

Séquelles psychologiques

Dans ce témoignage comme dans de nombreux autres, le respect de la présomption d'innocence ne semble pas guider les pas des autorités judiciaires. En off, un procureur tunisien chargé des affaires de terrorisme, muté depuis, avait affirmé avec aplomb que pour lui il n'y a avait pas de présumé·es innocent·es, il n'y avait que des coupables. Dont acte.

Difficile alors de ne pas relier ce type de pratiques au sentiment d'injustice qui perdure pour de nombreux·ses détenu·es bien longtemps après leur arrestation et leur incarcération. Et amène la réflexion suivante : le traitement infligé, perçu comme arbitraire, puis la détention ressentie comme injuste peut-elle radicaliser l’individu vis-à-vis de l’État ? Quelques outils permettent d'appréhender la question.

D’après l’étude de l’ITES, 90% des ex-jihadistes emprisonné·es expriment un désir de revanche à prendre contre un État tunisien jugé injuste. Ces chiffres sont à prendre avec précaution, mais ils viennent confirmer le sentiment de la psychologue Rim Ben Ismail.

"Les séquelles de la torture et des mauvais traitements laissent une violence intérieure qui est très importante et qui est très forte".

Rim Ben Ismail est l’une des rares psychologues à intervenir en prison pour les détenu·es impliqué·es dans les affaires de terrorisme.

Une hypothèse que partage également, comme nombre de ses confrères et consœurs, Me Imen Triki, une des principales avocates de jihadistes tunisiens.

"Les jihadistes qui ont choisi d'intégrer les rangs de Daech étaient, dans une majorité de cas, victimes de harcèlement, de torture, de mauvais traitements, d'humiliations, à l'intérieur des prisons tunisiennes".

Imen Triki est une des principales avocates de jihadistes et de leur famille en Tunisie. Militante des droits humains, elle était également présidente de l’association Liberté et Équité entre 2011 et 2014. 

Ainsi mise en accusation, ce n’est pas la fonction de la prison comme lieu de détention qui est sujette à une remise en cause, ni la peine qui y est effectuée comme compensation d'un délit. C'est que l'attitude des autorités y favorise le sentiment pour l'incarcéré·e d'être dépossédé·e de lui-même ou elle-même, d'être en proie à un traitement arbitraire sur lequel il ou elle n'a aucune prise.

"Ils ont des difficultés à ressentir les émotions comme avant, ils vont décrire des décès ou des deuils qu’ils n’ont pas pu faire, pour lesquels ils n’ont pas pleuré, où ils n’ont pu extérioriser aucune émotion".

Rim Ben Ismail est l’une des rares psychologues à intervenir en prison pour les détenu·es impliqué·es dans les affaires de terrorisme.

L’organisation Reprieve pour laquelle a travaillé Rim Ben Ismail et l’analyse qu’elle porte sur la torture rendue légale par défaut, a été fondée par Clive Stafford Smith en 1999 pour permettre une défense gratuite à celles et ceux qui ne peuvent se la permettre. L’organisation a permis à de nombreux·ses condamné·es à mort aux États-Unis de faire valoir leur innocence. 300 condamné·es en sursis ont été innocenté·es et ont quitté les couloirs de la mort. Reprieve a ensuite mis en procès l’État fédéral américain pour le contraindre à autoriser les avocat·es de défendre les prisonnier·es enfermé·es dans un désert juridique à Guantanamo.

"Il dit : "que choisiriez-vous ? Entre la lame de rasoir sur les parties génitales ou la musique constante et forte ?" La plupart des gens choisiraient la musique forte. Lui affirme le contraire. Car si la torture est physique, vous savez que ça a un début et une fin".

Clive Stafford Smith est avocat, fondateur de Reprieve, il s’est notamment illustré dans la lutte contre la peine de mort aux États-Unis, mais aussi dans la rédaction d’un acte de défense de Saddam Hussein. Il est actuellement l’avocat d’ex-jihadistes emprisonnés au Rojava. En janvier 2019, avec l’aide de Roger Waters, fondateur du groupe de rock Pink Floyd, il fait rapatrier par avion privé et sans autorisation deux orphelins britanniques, marquant le débat sur les retours en Grande-Bretagne.

Rim Ben Ismail compare, de son côté, les mécanismes de torture à Guantanamo avec ceux utilisés en Tunisie, et évoque les conséquences qu’elle a pu observer sur la santé mentale des détenu·es.

"Certains disent : 'je suis devenu une machine, de toutes les manières vous essayez de travailler avec quelqu’un qui n’est plus un humain mais qui est une machine'."

Rim Ben Ismail est l’une des rares psychologues à intervenir en prison pour les détenu·es impliqué·es dans les affaires de terrorisme.

Les mauvais traitements apparentés à la torture, bien que condamnés explicitement dans la nouvelle Constitution* et moins systématiques depuis la révolution, demeurent toutefois en usage comme mode d'investigation pour les forces de sécurité et comme réponse punitive de l'État par la suite. Si la possibilité de porter plainte contre les auteurs de ces mauvais traitements existe légalement, aucune procédure n’a abouti actuellement, comme le confirme l’avocat Bassem Trifi, vice-président de la LTDH.

"Cette une culture n'a pas pu être effacée après la révolution. Elle persiste encore au ministère de l'Intérieur, chez les agents de police qui font les interrogatoires".

Bassem Trifi est avocat et vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH)

Comme le préconisait le rapport remis en août 2015 au Conseil National de Sécurité, une des premières clés pour prévenir la radicalisation violente en prison se trouve dans la mise en chantier d'un programme de réhabilitation pour les prévenu·es et condamné·es dans les affaires de terrorisme.

La durée de la peine d'incarcération doit pouvoir servir à la réhabilitation de l'individu. Hors, comme le fait remarquer Mokhtar Ben Nasr, si la Tunisie investissait significativement pour la réintégration des prisonnier·es pour terrorisme et pour endiguer la propagation de l'extrémisme violent, pourquoi ne le ferait-elle que pour ces seuls délits ? "Faut-il que je devienne terroriste pour que l'État prenne soin de moi?", seraient en droit de se demander l'ensemble des détenu·es.

"Si, pour réhabiliter quelqu’un qui était terroriste et qui a probablement tué, on lui donne un projet, alors que fait-on pour un voleur ou un criminel “normal” lorsqu’il quitte la prison ?"

Mokhtar Ben Nasr est ancien porte-parole du ministère de la Défense, il est à la tête en 2014 du Centre Tunisien de Sécurité Globale et de la Commission de lutte contre le terrorisme en 2018-2019.

Par ailleurs, cela induit pour la justice de s’interroger efficacement sur la nature de la détention, du parcours des détenu·es : interroger la notion même d'extrémisme, les degrés de dangerosité des détenu·es, les conséquences que leur détention peut poser pour eux-mêmes ou elles-mêmes et pour les autres détenu·es, et les programmes possibles de réhabilitation.

Depuis 2015, différents rapports ont successivement redéfinis les concepts en Europe, passant de la notion de déradicalisation à celle de désendoctrinement, puis plus tard à celle de désengagement (ou désembrigadement). Le terme de déradicalisation a été abandonné rapidement, l’incarcéré·e pouvant être radicalisé·e intellectuellement sans pour autant représenter un danger. L’endoctrinement n’est pas en soi un facteur de dangerosité, ni de passage systématique à la violence.

Le terme de désengagement lui est aujourd’hui préféré, désengagement de la violence s’entend. Il ne s’agit pas pour le ou la condamné·e de renoncer à sa construction idéologique personnelle, mais à l’utilisation de la violence. Hicham Tiflati, basé à Montréal, a étudié les différentes sources de radicalisation à partir d’entretiens directs avec les membres de l’EI.

"Lorsqu’on “légalise” le racisme, ça a aussi un effet sur les minorités et sur d’autres groupes minoritaires dans une société".

Hicham Tiflati est ancien chercheur associé au centre de prévention de la radicalisation du Québec (Canada).

Une machine à radicaliser

Quelle détention spécifique envisager donc pour les détenu·es pour terrorisme ? La question se pose plus urgemment en Tunisie qu’ailleurs, les détenu·es pour terrorisme représentant près d'un dixième de la population carcérale contre environ 1% en Europe. Regroupé·es, ces prisonnier·es se retrouvent, échangent, s’organisent. Bref, deviennent collectivement plus dangereux·ses. S’il s’agit de les détenir au contact d’autres prisonnier·es de droit commun, c’est le prosélytisme comme nous l'avons vu qui devient problématique. Une situation à laquelle étaient confrontées, à titre d'exemple, les prisons françaises en 2014.

Ces problèmes de détention se sont posés alors à la prison de Fresnes, deuxième prison française et première en nombre de détenus radicalisés. Le directeur, face au retard dans l'action de son ministère de tutelle et témoin du prosélytisme actif dans son centre, décide de placer à l’isolement, dans des conditions déplorables faute de moyens, les détenus radicalisés, obligeant ainsi la direction générale à réagir. La réponse du ministère français de la Justice viendra quelques mois plus tard : le premier quartier spécialisé, redéfini plus tard sous le terme de Quartier d'évaluation de la radicalisation (QER) voit le jour à Fresnes. 

Les QER considèrent trois catégories de prisonniers pour terrorisme : ceux arrivés “par erreur de parcours” à l'EI, petit délinquants, personnalités de suiveurs, crises existentielles, etc., qui représentent environ 80% des détenus pour terrorisme. Après une évaluation sur plusieurs mois, ceux-là retourneront à une détention normale avec les prisonniers de droits communs. Les 20% restants sont détenus dans des QI (Quartiers d’isolement) ou QPR (Quartier de prévention de la radicalité).

On considère que la moitié d’entre eux environ sont des idéologues, aux convictions profondément enracinées, et prosélytes. Leur détention ne peut accompagner celles de détenus de droit commun. L’administration pénitentiaire estime que les "idéologues" ne doivent pas être justement “désendoctrinés”, processus long et incertain, mais rompre avec l’usage de la violence pour arriver à leur fin. Les programmes réussissent pour une petite partie d’entre eux seulement. Plus complexes encore, les 10% restant, ceux qualifiés d’”ultraviolents”, dont la finalité de leur engagement s’apparente plus à une recherche de la violence pour elle-même. 

En Tunisie, les catégories de détenus pour terrorisme sont sensiblement équivalentes. Moez Ali, de l'association UTIL, évoque, d'après les profils des détenus avec lesquels son association a pu travailler, environ 80% de détenus en "difficulté sociale", et 20% d'idéologues. Par conséquent, les méthodes expérimentées en France comme ailleurs peuvent-elles être utiles également à la justice tunisienne ? La question reste sans réponse pour le moment. En l'attente de programmes clairs, le personnel pénitentiaire se trouve à devoir chercher lui-même les réponses de secours, et jouer les médiateurs sociaux.

"On va les brûler, les jeter ? Après tout, ce sont des êtres humains, soyons pragmatiques. Comme il faut composer avec eux, notre devoir est de les remettre sur le droit chemin".

Badreddine Rajhi est Secrétaire général du syndicat des prisons.

Les programmes se font donc attendre. Autre aspect, Rim Ben Ismail plaide quant à elle pour un renforcement de la consultation de la société civile dans la prévention.

"Il y a une dimension non sécuritaire de prévention contre "l’extrémisme violent" - maintenant c’est le terme à la mode. Mais c'est pour répondre à certains bailleurs de fonds et certaines instances qui le demandent, et je ne sais pas si l’État en est vraiment convaincu".

Rim Ben Ismail est l’une des rares psychologues à intervenir en prison pour les détenu·es impliqué·es dans les affaires de terrorisme.

L'efficace prise en charge sécuritaire de l'extrémisme violent à court terme ne permettra pas à la Tunisie de faire l'économie d'un projet à plus long terme pour endiguer la "machine à radicaliser". Une réflexion qui ne se limite pas à l’incarcération elle-même, et s’étend aussi à ce que nombre de détenu·es une fois sorti·es et leurs avocat·es dénoncent : la prison à ciel ouvert.