“C’est notre soleil” : à Segdoud, la lutte pour la souveraineté énergétique

À Segdoud, petit village dans la région de Gafsa, un méga projet solaire est sur le point de voir le jour. Entre appropriation des terres et défaut d’engagement social, il ne fait pas l’unanimité. 
Par | 22 Avril 2022 | 10 minutes | Disponible en arabe
À Segdoud, village d'une centaine d'habitants dans la région de Gafsa, il ne pleut pas depuis plusieurs mois. Alors que les premiers bourgeons du printemps éclosent dans le nord du pays, ici, les champs d’oliviers et les palmiers dattiers sont brûlés par la sécheresse et l’eau devenue trop salée à cause de la surexploitation des nappes. 

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Chaque matin, une camionnette rafistolée transporte jusqu’au village une citerne d'eau potable depuis Gafsa, à 70 km. "L'été dernier, le transporteur n'a pas pu venir à cause d'un problème de dernière minute, nous n'avons pas pu boire pendant toute une journée, sous un soleil de plomb. Sans cette citerne, nous serions morts", raconte Amor, un agriculteur de 55 ans. À Segdoud, les sources d’eau douce se sont taries depuis plusieurs années. En cause : les cultures intensives du côté de l’oasis Kébili, qui ont asséché la nappe phréatique, selon les habitant·es. 

De part et d’autre du village, la plaine aux teintes ocres s’étale à perte de vue, parsemée de quelques plantations de palmiers-dattiers, dont la culture souffre lourdement des conséquences du dérèglement climatique et des maladies liées à la sécheresse. Cette année, les habitant·es, qui dépendent en grande partie de la culture des dattes, n’ont presque rien vendu. Quelques kilomètres plus loin, à Redeyef, se trouve la première mine de phosphate en Tunisie, qui emploie d’habitude une bonne partie des hommes du village. La mine est désormais à l’arrêt depuis le début de la pandémie, laissant la population dans une grande précarité.

La culture des dattes est très importante pour le village de Segdoud et la région dans son ensemble. 

"Il n’y a plus de travail, on manque de tout : pas de routes, pas d'école, pas même un café. Ici, tout le monde a quelqu’un de sa famille qui est parti émigrer vers la côte. Mais moi je veux que mes enfants restent ici, se marient ici", raconte Abdallah, un habitant de Segdoud. 

C’est dans cette zone sinistrée qu’une compagnie franco-marocaine, Engie-Nareva, compte investir pour exploiter un ressource hautement convoitée en Europe : le soleil. Alors que l’occupation de l’Ukraine par la Russie a enclenché la course pour une alternative au gaz russe, le désert tunisien recèle d’un potentiel de grande valeur pour ces investisseurs. 

Pour plusieurs membres de la société civile tunisienne, cette énergie est cependant un bien public qui ne devrait pas être privatisé pour le profit de quelques-un·es, au dépens des communautés locales. Les membres de la Plateforme Tunisienne des Alternatives proposent quant à eux un autre modèle : la création de coopératives énergétiques, avec la volonté d’enclencher la lutte pour la souveraineté énergétique. 

Abdallah, un habitant de Segdoud.

Un méga projet solaire de 120 MW 

Le 3 mars 2022, cinq méga projets solaires sont approuvés en grande pompe lors d’une  cérémonie au palais de la Kasbah, en présence de Najla Bouden, la Première ministre, aux côtés de nombreux autres officiel·les. Alors que la Tunisie dépend à 90 % du gaz algérien pour produire son électricité, dans un contexte où les pays du monde revoient leurs stratégies énergétiques, “ces projets vont contribuer à (...) l’amélioration de l’indépendance énergétique de la Tunisie et par conséquent à la baisse de plus de 6% des importations de gaz naturel”, assure la Première ministre. 

Parmi les endroits choisis pour implanter ces projets solaires de grande ampleur, le village de Segdoud, dans une région où les radiations solaires sont parmi les plus convoitées du pays. “C’est ici qu’ils veulent construire”, dit Amor, pointant du doigt la steppe au sud du village, à quelques mètres des modestes habitations. 

Le village de Segdoud.

Les opérations de ce méga-projet solaire de 120 MW seront menées par Engie-Nareva, un consortium franco-marocain qui, en 2014, a entrepris la construction du parc éolien de Tarfaya au Maroc, l'un des plus grands d'Afrique. Selon la brochure publicitaire du “projet de Gafsa", la future centrale photovoltaïque devrait alimenter plus de 100.000 foyers tunisiens et éviter 150 000 tonnes d'émissions de CO2 par an. "La construction devrait commencer fin 2022, mais nous ne savons presque rien de ce projet", admet Abdallah, un habitant de Segdoud. 

Au village, le projet divise. Pour certain·es, c’est une source d’espoir : “les investisseurs sont venus ici, ils nous ont promis des emplois, des routes, un café pour le village”. D’autres sont plus sceptiques : "Ce projet va coûter presque 90 millions d’euros, mais qu’est-ce que ça va nous rapporter ? Vous savez combien de routes et de puits on pourrait construire avec cet argent ?", s’indigne Abdallah. 

“On ne peut pas laisser le modèle extractiviste sur lequel s’appuient les sociétés pétrolières s’appliquer aux projets d’énergies renouvelables”, ajoute Wassim Abidi, membre de la Plateforme. Comme cela a pu se passer avec l'extraction des hydrocarbures, les bénéfices obtenus n’ont jamais été redistribués aux régions marginalisées du Sud tunisien malgré de nombreux blocages de la distribution, à El-Kamour par exemple. 

Les projets de production d'énergie renouvelable déjà existants ont laissé un goût amer aux communautés qui les ont accueillis : en plus de souffrir de l'accaparement de leurs terres et de leurs ressources, elles n'ont pas bénéficié des revenus de l'énergie produite chez elles, et les emplois promis sont restés des mirages. 

À des kilomètres de Segdoud, à Borj Essalhi, un village de pêcheur·ses situé à la pointe nord de la Tunisie, les habitant·es luttent depuis plus de dix ans pour obtenir compensation, à la suite de l'installation du premier parc éolien tunisien dans les années 2000, sous le régime de Ben Ali.

En plus d'occuper des terres agricoles ancestrales, les éoliennes ont entraîné une série de nuisances telles que des coupures d'électricité et de graves problèmes de santé liés à la proximité avec les éoliennes. “Ce qui s’est passé à Borj Essalhi se répètera à Segdoud : avec l’aide de l’État, les investisseurs étrangers s’installent dans une zone marginalisée et exploitent les ressources sans que les populations locales n’en bénéficient, alors qu’ils tirent d’énormes profits de cette énergie”, prévient Ilyes Benammar, syndicaliste à la STEG et engagé pour la souveraineté énergétique. 

Des hommes du village de Segdoud discutent.

“C’est notre terre et notre soleil” 

Le 12 mars 2022, c’est la cohue dans le village. Devant la porte de Mohamed Romdhane, une cinquantaine de motos s’entassent. Cet habitant a ouvert ses portes pour la tenue d’un débat citoyen autour de l’implantation du parc solaire à Segdoud. Organisée par des activistes de la Plateforme tunisienne des alternatives et des syndicalistes de la STEG, la discussion a pour but de sensibiliser les habitant·es à la notion de souveraineté énergétique.

Plusieurs hommes sont venus chez Mohamed Romdhane, un habitant qui a accueilli le débat citoyen autour de l'installation du projet énergétique.

“L’entreprise a une responsabilité sociale envers vous. Quelles garanties vous a-t-elle données ? Avez-vous seulement été consultés ? Battez-vous pour être sûrs que vous bénéficiez de cette électricité”, lance Wassim Abidi de la Plateforme aux habitants. 

“La société de phosphate a pris nos terres, nos ressources et notre santé sans nous compenser de quoi que ce soit. Nous en souffrons jusqu’à aujourd’hui. Il ne faut pas que l’histoire se répète”. 

Ilyes Benammar, syndicaliste à la STEG participe au débat sur la souveraineté énergétique du village de Segdoud.

À Segdoud, les 400 hectares, soit l’équivalent de 550 terrains de football qui doivent accueillir les milliers de panneaux photovoltaïques, sont en réalité des terres agricoles collectives gérées par le Conseil de gestion des terres collectives de Redeyef, dont la moitié a été reprise par l'État après la promulgation du Plan Solaire Tunisien en 2015. Aujourd’hui, ce conseil revendique la possession de ces terres et cherche à les récupérer. 

En plus de son statut controversé, la terre a une vocation agricole, selon ce même conseil. “Pourquoi ont-ils choisi une terre fertile ? À quelques kilomètres de là, près du Chott-el Gharsa, on aurait pu trouver plein de terres salées non cultivables", affirme Brahim Ben Abdallah, agriculteur local et membre du conseil de gestion des terres collectives à Redeyef. 

En 2019, une nouvelle loi sur les énergies renouvelables a amendé celle de 2015, dans le but d'améliorer le climat pour l'investissement. Selon les syndicalistes de la STEG, il s’agit d’un pas de plus vers la libéralisation du marché de la production et de la distribution de l’électricité produite à partir des énergies renouvelables.

Au lieu d’une gestion purement publique, l’État tunisien semble désormais privilégier le partenariat public-privé (PPP), entre l’État et les entreprises, le plus souvent étrangères. Pour Ilyes Benammar, ce nouveau texte est dangereux : “l’article 8 dispose que des projets peuvent être autorisés sur des terres agricoles sans qu’il faille changer leur statut à celui d’industriel. Autrement dit, l’État fait ce qu’il veut où il veut”. 

A Segdoud, l'installation du projet énergétique divise : certain·es y voient une opportunité d'emploi et de développement mais d'autres sont beaucoup plus sceptiques.

Les coopératives énergétiques 

Pour renverser cette tendance sans pourtant renoncer à création de projets assurant la transition énergétique du pays, la Plateforme tunisienne des alternatives, de concert avec les syndicalistes de la STEG, proposent aux communautés du Sud tunisien la création de coopératives énergétiques, à travers lesquelles les citoyen·nes seraient maîtres de l’énergie produite sur leurs terres. 

L’idée est simple : “il faut qu’ils puissent avoir accès à une ligne de crédit qui leur permettrait de construire eux-même leurs centrales solaires, pour par la suite vendre l’électricité produite à la STEG”, explique encore Ilyes Benammar. 

Selon lui, c’est du modèle des entreprises sociales et solidaires dont il faut s’inspirer. “Des mécanismes de financement de ce type existent déjà en Tunisie. Ces entreprises sociales et solidaires bénéficient d’une ligne de crédit ad hoc qui leur permet de se soutenir. Il est nécessaire de décliner ce système dans le secteur de l’énergie", poursuit-il. 

"Notre rêve est de rendre notre pays énergétiquement indépendant, tout en abordant ces problèmes sociaux. C’est notre soleil : l'énergie est un bien public et elle doit appartenir au peuple".

Le même modèle pourrait être envisagé à Tataouine, Sidi Bouzid, Tozeur ou encore Metbasta (Kairouan), où les entreprises étrangères sélectionnées en début d’année par le Ministère de l’Énergie (la norvegienne Scatec et un consortium chinois-émirati) envisagent la construction d’autres centrales solaires. La Tunisie s’est fixée pour objectif de produire 30% de son électricité à partir des énergies renouvelables d’ici 2030 ( plan Tunisie 2030). “Nous ne sommes pas contre la production d'énergie verte, mais il faut qu’elle soit durable aussi bien sur le plan environnemental que social", conclut Ilyes Benammar. 

"Le désert est souvent dépeint comme un territoire vaste, vide et peu peuplé, tel un paradis pour les énergies renouvelables", explique Hamza Hamouchene, expert en “transition juste” et chercheur au Transnational Institute (TNI) aux Pays-Bas. "Mais ce discours est trompeur, car il occulte les relations de domination mondiales persistantes, qui facilitent le pillage des ressources et la privatisation des biens communs, et renforcent les modes de gestion non démocratiques de la transition énergétique".