Face à la guerre, l’exode des Tunisien·nes d’Ukraine

Avec l'avènement de la guerre, des centaines de Tunisien·nes ont pris la décision de quitter l’Ukraine, fuyant les combats et les bombardements.
Par | 03 Mars 2022 | 7 minutes | Disponible en arabeanglais
Il est 03h41 du matin lorsque l’Airbus A330 de Tunisair touche la piste de l’aéroport Tunis-Carthage. L’appareil vient d’opérer une rotation spéciale vers Bucarest en Roumanie pour rapatrier près de 240 étudiant·es tunisien·nes ayant fui l’Ukraine au déclenchement de l’invasion russe. 

“La fatigue, la peur, une expérience très dure, mais Dieu merci ça va”, témoigne un étudiant tunisien au micro de Mosaïque FM dans le terminal où se retrouvent enfants et familles, éprouvé·es par cette épreuve, soulagé·es par le retour. “C’est la première fois qu’on vit une situation pareille, qu’on vit une guerre. On a vu des gens mourir devant nous [...]. C’est une situation de guerre où tout est possible”, rapporte une autre.

Ce vol est le deuxième opéré depuis la Roumanie. Le 28 février, un C-130 de l’armée tunisienne avait ramené une centaine de personnes vers Tunis. Il y aura d'autres vols dans les prochains jours, “jusqu’à ce qu’on ait évacué tout le monde” affirme Mohamed Amine Smeti, membre de la cellule de crise mise en place par le ministère des Affaires étrangères. 

Selon lui, la majorité des Tunisien·nes en Ukraine seraient déjà sur le retour : ils et elles seraient soit déjà rapatrié·es, soit en Roumanie ou en Pologne dans l’attente d’un vol vers la Tunisie, soit dans l’attente de pouvoir franchir les frontières ukrainiennes.

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Quitter l’Ukraine à tout prix 

Au moins 1500 Tunisien·nes résident en Ukraine au moment où la guerre éclate. Le 24 février, les troupes russes franchissent la frontière et attaquent le pays sur plusieurs fronts. L’espace aérien ukrainien, théâtre de vifs combats entre armées de l’air des deux pays, est fermé. Les seules portes de sorties sont les frontières ouest. Des centaines de milliers de personnes se retrouvent jetées sur les routes de l’exode.

“Des avions au-dessus de nos têtes, des bombardements, il faut s’enfuir d’ici, se diriger vers un refuge, repartir de ce refuge et continuer sur la route, etc.”, témoigne une Tunisienne au micro de Mosaïque FM à son arrivée à Tunis. Elle a fui Kharkiv, deuxième ville du pays, pilonnée depuis par l’aviation russe. "Même en sortant de cette ville, tu ne sais pas ce qui pourrait t’arriver en route, sur plus de 1400 kilomètres”. 

“Le plus difficile était d’arriver aux frontières ukrainiennes”, témoigne un autre. “On a fait plus de 40 kilomètres à pied avec nos bagages. On a fait l’objet d’énormément de maltraitance, on ne se sentait même plus comme des êtres humains”.

Dans leur fuite, les groupes Facebook ou Telegram, existants ou créés pour l'occasion permettent aux Tunisien·nes de s’organiser. Ils et elles sont aiguillé·es par différentes personnes comme Mohamed Amine Smeti, des responsables comme le Consul honoraire ou encore des Tunisien·nes vivant dans les pays limitrophes.

Une fuite tardive ?

“On a essayé d’évacuer des gens avant la guerre”,affirme Mohamed Amine Smeti, qui travaillait jusque-là avec l’Université polytechnique d’Odessa et assistait notamment les étudiant·es étranger·es. Il estime qu’environ “600 à 700 étudiants” avaient déjà quitté le pays avant le début de l’invasion russe. Samar, étudiante en médecine à Dnipro (centre-est) confirme ces propos, elle qui a pu rentrer en Tunisie avant le 24 février. 

“Ils ont minimisé les risques”, considère-t-elle. “Toutes les ambassades disaient que c'était risqué - sauf la Tunisie”.

Le 11 février, Joe Biden, le président états-unien annonçe en effet que la Russie pourrait attaquer le 16. Elle et d’autres étudiant·es décident alors de quitter le pays. Malgré la flambée des prix des billets d’avion, elle finit par trouver un vol retour via Paris. 

Au même moment - le 15 février, le ministère des Affaires étrangères tunisien appelait “la communauté tunisienne en Ukraine à faire preuve de la plus grande "vigilance" et "prudence"” “[Le MAE] indique également être en contact avec les autorités ukrainiennes qui assurent que 'la situation dans le pays est normale' et 'non inquiétante pour la communauté tunisienne, notamment les étudiants', puisque les cours se poursuivent normalement dans les universités ukrainiennes et que les vols en partance et à destination du pays continuent”.

Ce n’est que le 20 février que le ministère des Affaires étrangères appelle timidement les ressortissant·es tunisien·nes en Ukraine à “engager les mesures nécessaires tant qu'il est encore possible de voyager à destination de la Tunisie” .

La situation est aussi rendue plus complexe car la Tunisie ne dispose pas d’ambassade en Ukraine. L’ambassade à Moscou est responsable pour l’Ukraine en s’appuyant dans le pays sur un Consulat honoraire et des associations de la communauté tunisienne - mais il n’existe aucune représentation diplomatique en Ukraine. 

Pour Mohamed Amine Smeti, le MAE n’a pas minimisé la menace. “Personne ne savait quand allait commencer la guerre”,  estime-t-il.. Il renvoie la faute sur les universités ukrainiennes qui ont maintenu leurs études en présentiel, empêchant les étudiant·es de quitter le pays. “On a cherché à obtenir des autorisations des universités pour que les études se passent en ligne et que les étudiants puissent quitter le pays”, sinon “ils auraient risqué de rater leur année”.

Une information confirmée par Samar. Quand elle décide de quitter l’Ukraine, ses cours à Dnipro sont toujours en présentiel et le sont restés jusqu’à l’attaque.

Des étudiant·es toujours bloqué·es

Au déclenchement de la guerre, “la cellule de crise a été créée” raconte Mohamed Amine Smeti. Elle se réunit avec le ministère des Affaires étrangères et les ambassades de Tunisie en Russie, en Pologne et en Roumanie, des acteurs de la société civile tunisienne en Ukraine, et des acteurs externes comme Tunisair. 

Tous ces acteurs se coordonnent pour permettre à celles et ceux qui veulent quitter le pays de le faire. Si la majorité des étudiant·es tunisien·nes seraient en train de quitter l’Ukraine ou l’auraient déjà fait, une petite poignée reste encore coincée, notamment dans les régions les plus durement touchées par les combats. 

14 ressortissant·es seraient bloqué·es à Soumy et plusieurs autres à Kharkiv, deux villes situées à une trentaine de kilomètres de la frontière de la Russie et durement touchées par l’offensive russe. 

Dans l’immédiat, il n’est pas possible de “prendre le risque de les faire sortir de là”, estime le membre de la cellule de crise. “On négocie avec la croix-rouge pour qu’ils assurent un couloir humanitaire”. 

Othmane Jerandi, ministre des Affaires étrangères, se veut rassurant : “on sait où se trouve chaque Tunisien, et dans quel endroit ils sont actuellement”, déclarait-il à l’aéroport de Tunis-Carthage, venu accueillir le second vol de rapatriement. 

“En ce moment, il y a des pourparlers avec la Russie pour potentiellement les rapatrier à travers la Russie”,  ajoutait-il précisant qu’’il y a aussi “des concertations entre les ambassades de la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, et même l’Egypte, pour une démarche commune auprès des autorités russes”

Un pays d’accueil pour de nombreux étudiant·es

L’Ukraine accueillait de nombreux étudiant·es étranger·es dans ses universités, notamment pour des études de médecine et de pharmacie. “C'est le pays le moins cher en Europe pour étudier la médecine et il accepte toutes les moyennes”, témoigne Samar qui n’avait pas les notes suffisantes pour pouvoir étudier la médecine en Tunisie. L’Ukraine le lui a permis. 

En octobre 2020, elle s’installe à Dnipro pour étudier la médecine générale. Là-bas, elle appréciait le cadre de vie et d’études.  “Tu te sens chez toi”, décrit-elle . Dans cette ville de près d’un million d’habitants, “il y avait beaucoup de Tunisiens mais aussi des Marocains, d’autres Arabes”.

En tout, près de 76.000 étudiant·es étranger·es résidaient en Ukraine. Au déclenchement de la guerre beaucoup fuient vers l’ouest et les pays voisins. Aux frontières européennes, plusieurs témoignages font écho d’un traitement discriminatoire et raciste des étranger·es. 

“C’était un cauchemar, franchement, les policiers n’ont pas du tout été sympas avec les étrangers, surtout les Noirs”, témoigne Theresia Kabimanya, étudiante congolaise, auprès du journal Le Monde . “Ça nous insultait de tous les noms, ça braquait les armes sur nous, ça nous bousculait”.

Pour ramener ces étudiant·es, plusieurs pays ont mis en place des vols de rapatriement, à l’instar de la Tunisie. Le Maroc a annoncé que la compagnie nationale Royal Air Maroc opérera plusieurs vols à tarif fixe à destination de Bucarest, Budapest et Varsovie pour rapatrier les étudiant·es dans le royaume. L’Algérie et la Libye organisent des opérations similaires.

Face à la guerre et à la crise humanitaire qui l’accompagne,  au moins un million de personnes auraient quitté l’Ukraine pour se réfugier dans les pays voisins, selon le Haut commissaire aux réfugiés, Filippo Grandi. Ce nombre pourrait grimper jusqu’à 5 millions d’après le UNHCR