Déversement des eaux usées en banlieue sud de Tunis : une mer d'excréments

Depuis plus de deux décennies, les plages de la banlieue sud de Tunis sont régulièrement interdites à la baignade pour cause de pollution. Que contiennent ces eaux ? Inkyfada a eu accès à des analyses qui détaillent la nature de cette pollution marine et les risques qu’elle présente pour la santé humaine et la biodiversité.
Par | 08 Octobre 2021 | 5 minutes | Disponible en arabe
Le 12 septembre 2021 au matin, sur les plages de la banlieue sud de Tunis, près de 3500 personnes se rassemblent pour former “la plus grande chaîne humaine de l’histoire de la Tunisie”. Le mot d’ordre : en finir avec la pollution de la mer en banlieue sud, “une vraie catastrophe écologique et sanitaire aux portes de Tunis”, s’indigne Doniazed Tounsi, présidente de l’association Action citoyenne et habitante d’Ezzahra.   

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“Petite, je me baignais dans cette eau. Tout a chaviré il y a trente ans. On a vu la mer changer de couleur et d’odeur. Aujourd’hui, la situation est devenue insupportable”, dénonce-t-elle. Autrefois prisé par les Beys ottomans pour ses sources, le versant sud de la baie de Tunis est progressivement devenu le déversoir quotidien des eaux usées du gouvernorat de Ben Arous, première zone industrielle du pays. Un responsable est unanimement pointé du doigt par les militant·es : l’Office National de l’Assainissement (ONAS). 

Exaspérée par l’inaction des autorités et la timidité des réactions, l’association Action citoyenne a décidé de mener elle-même des analyses bactériologiques en juillet 2020 sur la qualité de l’eau de la mer à Ezzahra. Inkyfada a eu accès aux résultats de ces analyses. Décryptage.   

Sur la plage de Radès, une femme observe la mer. A deux kilomètres de là se déversent les eaux polluées de l'oued Méliane. 

La mer en banlieue sud, un prolongement des égouts  

“Regarde, ce n’est plus un fleuve, c’est un égout à ciel ouvert”, s’écrie Heykel Khomsi, membre actif de l’Association de Mégrine pour l'innovation et la Sauvegarde, et natif de la banlieue sud de Tunis. Ce fleuve, c’est l’oued Méliane, dont les eaux se jettent dans le golfe de Tunis entre les villes de Radès et d'Ezzahra. “Depuis plus de vingt ans, l’ONAS y déverse toutes les eaux usées d'une partie des habitations (...) du gouvernorat de Ben Arous, sans crochet par la station d’épuration”, explique-t-il.   

“Avant, toutes les maisons étaient équipées de fosses septiques individuelles. Le problème du déversement des eaux usées dans la mer ne se posait pas”, poursuit Doniazed Tounsi. À la création de l’ONAS au milieu des années 1970, les habitations doivent progressivement se raccorder aux réseaux de l’Office d’assainissement, et “c’est à ce moment-là que les choses ont commencé à se dégrader”.   

L'oued Méliane traverse la ville de Radès avant de se déverser dans la mer. 

Dans le gouvernorat de Ben Arous, seule la station d’épuration de Sud Méliane à Radès œuvre pour traiter les eaux usées d’une population qui dépasse les 700.000 habitant·es. “C’est clairement insuffisant. De plus, la station n'est pas conforme aux normes : elle est vétuste et l’eau n’est pas entièrement traitée”, déplore Heykel Khomsi.

À cela s'ajoutent les eaux polluées des usines alentour, qui ne possèdent pas de stations d’épuration propres. Il en va ainsi pour l’usine de conserves alimentaires Majoul, pourtant située à moins de 100m de la station d’épuration de Radès, mais dont toutes les eaux sont directement déversées dans l’oued Méliane selon Heykel.

Autre problème : l’eau usée circule dans les mêmes canalisations que l’eau de pluie. “Ça fait double travail pour la station d’épuration qui ne peut pas traiter cette énorme quantité d’eau indifférenciée. Au final, tout se retrouve dans la mer”.   

Des bactéries d’origine fécale sur les plages   

Tous les ans, le ministère de la Santé communique avant l’été les endroits interdits à la baignade dans le pays, sur la base d’analyses régulières effectuées avec l’Institut Pasteur de Tunis. “Je vois encore des gens se baigner avec leurs enfants, à quelques mètres de l’embouchure de l’oued Miliane”, s’inquiète Doniazed Tounsi. Car ce sont seulement des points de baignade, et non des plages qui sont interdits d’accès.

“C’est extrêmement dangereux, et les autorités continuent d’autoriser l’accès à ces zones. C'est comme s'il y avait un accord entre le ministère de la Santé et le ministère de l'Environnement pour nous faire croire que ces plages sont encore saines à certains endroits”.  

Sur la plage de Radès, les habitants continuent de se baigner et de pêcher malgré la pollution. 

Avec les membres de son association, Doniazed a donc décidé de mener elle-même des analyses bactériologiques, en prélevant l’eau de mer à cinq niveaux différents de la plage d’Ezzahra. Une première fois en 2019, les échantillons ont été envoyés à l’Institut Pasteur, où le ministère de la Santé mène également ses analyses. Les résultats affichent alors “incomptable”, en d’autres termes, “les bactéries étaient trop nombreuses pour que les biologistes arrivent à les compter”.   

“Nous voulions absolument des chiffres concernant cette pollution, donc en juillet 2020, nous avons décidé de faire appel au laboratoire du Centre International des Technologies de l'Environnement de Tunis (CITET)”. Les résultats sont édifiants : une concentration de 350 germes de coliformes fécaux (bactérie d’origine fécale) pour 100 ml d’eau sur la plage située à 150m de l’oued Méliane, côté Ezzahra, soit 3,5 fois plus que le seuil maximal prévu par la norme tunisienne.   

Analyses microbiologiques de la mer d’Ezzahra réalisées par l’association Action citoyenne en juillet 2020. Ces analyses n'incluent pas les autres potentielles sources de pollution liées aux activités industrielles de la banlieue sud de Tunis. 

"Les valeurs enregistrées ne sont pas conformes à la norme en vigueur et dépassent largement les concentrations maximales admissibles”, alerte Dr. Layla Ben Ayed, enseignante à l’INAT et co-autrice du rapport d’interprétation de ces analyses microbiologiques.   

La détection de ces germes témoigne également de la présence d’éléments pathogènes que sont par exemple les salmonelles ou la bactérie Vibrio cholerae à l’origine du choléra et déjà reportées au niveau de l’oued Méliane. “Au-delà des concentrations recommandées, la présence de ces germes devient très dangereuse”, explique Layla Ben Ayed.   

Pour les êtres humains, la présence de ces bactéries peut provoquer des diarrhées, des gastro-entérites, des problèmes de peau, des problèmes oculaires, etc. “C'est très inquiétant”, avance Doniazed Tounsi. “Tout ça a aussi un impact sur les écosystèmes et peut perturber l’équilibre de l’eau et du système marin”.   

“Le premier responsable, c’est l’ONAS”  

Les deux activistes de Radès et d’Ezzahra sont catégoriques : la plus grande part de responsabilité revient à l’ONAS. “C’est à lui qu’il revient de récupérer nos eaux usées et de les traiter. Ce circuit n'existe pas”, dénonce Doniazed Tounsi.   

“Lorsque nous payons nos factures d’eau, il y a pourtant toujours une part pour l’assainissement, qui va dans les caisses de l’ONAS. Nous payons pour un service qui n’existe pas".

Ali Jemail, chef de département à l'ONAS pour le Grand Tunis soutient que “toutes les eaux de la banlieue sud de Tunis passent par la station d’épuration. Il est vrai qu’elle est vieille, mais elle n’a pas encore atteint sa capacité maximale”. Pour ce qui est des eaux usées retrouvées dans le fleuve, il se défend : “il arrive qu’il y ait des débranchements illicites qui se déversent dans l'oued Méliane. Mais c'est accidentel. Il y a aussi des villes qui ne sont pas raccordées à notre réseau, comme celle de Jbel Oust, mais ça va changer”.   

L'oued Meliane charrie avec lui les eaux usées du gouvernorat de Ben Arous. 

“En 2016, l’ONAS nous a annoncé que l’Oued Méliane serait propre d’ici 2020. Nous sommes en 2021 et aucun progrès à l’horizon”, déplore Doniazed Tounsi. Bien que de nombreux médias aient annoncé le début des travaux d’extension et de réhabilitation de la station d’épuration de Radès, ceux-ci n’ont toujours pas démarré. “Nous sommes en phase d’approbation du dossier”, justifie Ali Jemail. “Nous avons rassemblé tous les fonds nécessaires [134 millions de dollars, ndlr], et les travaux seront pris en charge par une entreprise allemande. La réhabilitation sera terminée d’ici 2023”, assure-t-il.   

“On sait que c’est faux. Les représentants de l’ONAS se contredisent. Nous les avons rencontrés au mois d’août dernier. Ils nous avoué ne pas avoir les fonds nécessaires, bien que le PDG de l’ONAS avance le contraire. Ils nous ont même demandé de démarcher auprès des bailleurs de fonds pour obtenir des financements. On a tellement reçu de promesses que l’on n’y croit plus”, se désole Doniazed Tounsi.