Autour du Groupe chimique de Gabès, une population sacrifiée

Dans le ciel de Gabès, la fumée toxique du Groupe chimique tunisien (GCT) se déverse en nuages dans le ciel. Chaque jour, cette pollution s’étale sur la ville et les habitant·es étouffent : depuis plusieurs années, ils et elles se mobilisent contre l’usine et sa pollution. Agricultrices, ouvriers ou activistes, ils et elles témoignent de ce calvaire.

Par | 12 Novembre 2019 | 10 minutes
À Gabès, la zone industrielle fait partie du paysage. L’énorme complexe d’usines et de réservoirs, dominé par de hautes cheminées blanches et rouges, s’étale à perte de vue sur plusieurs centaines d’hectares. Toute la zone est encerclée d’un mur blanc surmonté de fils barbelés. Régulièrement, la silhouette d’un militaire apparaît derrière la fenêtre d’un des nombreux postes de surveillance au-dessus du mur.

Des employé·es asphyxié·es

Hichem* se rend chaque jour à l’usine du Groupe chimique. Il y travaille en tant qu’ouvrier depuis quelques mois. Le jeune homme décrit ses conditions de travail au sein d’une des unités de transformation de phosphate. “À l’intérieur, tu ne vois pas à un mètre à cause des gaz. On ne se voit même pas entre travailleurs”. Lui et ses collègues respirent en permanence toutes sortes de polluants : particules fines, oxydes de soufre, ammoniac… qui  présentent tous de nombreux risques pour la santé. 

Malgré le danger, Hichem n’a aucun équipement adapté pour se protéger. “On n’a même pas de masque !”, s’exclame le jeune homme. Il montre ensuite son pantalon de chantier et ses chaussures de sécurité, affirmant qu’il a dû se les procurer lui-même. À Tunis pourtant, un responsable du Groupe chimique assure que tout est mis en œuvre pour protéger les employé·es : équipements, journées de formation en sécurité... 

Hichem a longuement hésité avant de rejoindre le GCT. Comme tou·te·s les habitant·es de Gabès, il connaît les risques et l’impact en termes de pollution. Mais après avoir cherché un emploi pendant plusieurs mois et vécu dans une situation précaire, le trentenaire a dû se résigner. “Les personnes qui travaillent ici sont obligées d’accepter ces conditions, tout ce qu’elles veulent c’est un emploi”, commente-t-il. 

Comme beaucoup de ses collègues, Hichem n’a ni couverture sociale ni primes de risques. Il explique que son contrat est délivré par une société de sous-traitance et non par le Groupe chimique directement. D’après lui, cela l’empêche de bénéficier de ces avantages.

À la fin de sa journée, Hichem rentre chez lui, à quelques minutes de marche de la zone industrielle. Même là, le Groupe chimique ne le quitte pas. La fumée épaisse et odorante qui sort des cheminées des usines se propage jusqu’à sa maison.

“On ne peut même pas dormir la fenêtre ouverte tellement l’odeur est forte”.

Mais le pire survient pendant les ‘dégazages’, quand l’usine expulse une grande quantité de produits chimiques pour redémarrer et nettoyer les unités. “Ça sent tellement fort que les employés ne peuvent même pas travailler”, raconte Hichem. 

Quand ces produits nocifs sont rejetés dans l’air, ils se déversent aux alentours, sur la ville. Et ce n’est pas sans conséquences, témoigne Khayreddine Debaya, coordinateur dans le mouvement Stop Pollution qui lutte contre le GCT. 

Le 22 janvier 2019, il a lui-même publié des vidéos montrant une épaisse fumée orange sortir d’une des cheminées du Groupe chimique. Au même moment, de nombreux·ses habitant·es de Gabès, particulièrement dans la localité de Ghannouch, ont rencontré des difficultés respiratoires. Face à la colère des habitant·es, l’Agence nationale de protection de l’environnement (ANPE) a déclaré que les conditions météorologiques n’avaient pas permis aux gaz, dégagés lors du redémarrage de l’unité, de se diffuser dans l’air.

Normalement, les ‘dégazages’ ne devraient avoir lieu qu’environ une fois par an au sein du GCT assure un responsable environnement de l’usine. Mais actuellement, ces opérations surviennent tous les trois mois. Le même responsable explique que cela est dû au problème d’acheminement de phosphate, nécessaire pour le fonctionnement des unités. Ce manque de matière première oblige l’usine à redémarrer plus souvent et donc à effectuer de nombreux dégazages. 

À Gabès, les scandales liés à la pollution atmosphérique sont récurrents. Khayreddine Debaya se souvient que deux ans auparavant, en mai 2017, les élèves d’une école primaire à côté des usines ont également été asphyxié·es. Alors qu’ils et elles étaient en classe, un samedi matin, une usine a relâché une grosse quantité de gaz, plus élevée que d’habitude. 

Immédiatement, plusieurs élèves se sont mis·es à tousser et ont été pris·es de vomissements. Quelques-un·es ont même dû être transporté·es d’urgence à l’hôpital. Certain·es accusent le Groupe chimique, d’autres la centrale électrique, reste que l’ensemble de la zone industrielle de la région est pointée du doigt. 

Depuis le port, les pêcheur·euses peuvent voir la zone industrielle. En plus de polluer l'air, le GCT rejette également des déchets toxiques dans la mer.

Le GCT, principal pollueur de Gabès

Fatma habite elle aussi l’un des quartiers mitoyens de la zone industrielle. Depuis sa fenêtre, elle voit tous les jours les cheminées du GCT cracher des fumées orange et blanches. Suivant la direction du vent, elles s’étalent sur les habitations et répand des odeurs nauséabondes.

“On est presque des morts-vivants à cause de la pollution. Il suffit de voir l’état de nos visages”, décrit la mère de famille.

Dès qu’elle est à l’intérieur, Fatma ferme portes et fenêtres pour se protéger du mieux possible des dégagements de fumée. Elle et sa famille habitaient auparavant encore plus près de la zone industrielle. Ils et elles ont déménagé, espérant réduire l’impact de la pollution sur leur quotidien, mais sans succès. 

D’après une étude menée en mars 2018 par l’Union européenne, le Groupe chimique tunisien émet 95% de la pollution atmosphérique de la ville. Du côté de l’Organisation des Nations Unies (ONU), le programme des Nations unies pour l’environnement a classé le gouvernorat de Gabès comme l’un des “points chauds de pollution” de la Méditerranée.

Khelifa, ancien employé du Groupe chimique, habite à quelques dizaines de mètres de la zone industrielle. Depuis des années, le retraité ne se sépare plus de sa machine à oxygène et de son inhalateur.

Une ville malade

“À force de respirer cette pollution, tu es condamné”, souffle difficilement Khelifa. Le retraité habite le même quartier que Fatma. Il est en permanence relié à un appareil à oxygène à cause de son insuffisance respiratoire. Son inhalateur n’est jamais loin non plus, pour soulager son asthme. D’après les médecins, son état de santé est dû à ses longues années de travail au sein du Groupe chimique. 

Dans ce quartier, Fatma connaît de nombreuses personnes atteintes d’insuffisance respiratoire ou encore de cancer. Plusieurs en sont décédées. Pour elle, ces maladies sont dues à toute cette pollution. “Même les enfants sont atteints”, ajoute-elle. Présente à ses côtés, une voisine confirme d’un hochement de tête, entre deux toux. 

L’étude de l’Union européenne indique en effet que l’exposition aux polluants du Groupe chimique peut provoquer de l’asthme, le cancer du poumon et entraîner une mort prématurée. En plus d’impacts sur la santé, cette pollution a des effets sur l’environnement. Le rejet de dioxyde de soufre dans l’air cause une “nécrose des feuilles et peut aller jusqu’à la mort des plantes”.

“Il y a un type de gaz produit par le Groupe chimique qui brûle les feuilles des palmiers”, confirme Saâd, issu d’une famille d’agriculteurs et d’agricultrices. “Et tous les fruits ont une apparence brûlée, desséchée.” 

Derrière la zone industrielle, une femme montre ses cultures de maïs, dont une grande partie est complètement jaunie. Depuis des années, elle est contrainte d’utiliser de plus en plus de pesticides et d’engrais pour renforcer la résistance de ses cultures et tenter de limiter les pertes.

À proximité de la zone industrielle, les agriculteurs et agricultrices affirment que la pollution du GCT affecte et détruit leurs cultures. Les tiges de maïs poussent difficilement et leurs épis “brûlent” avant même d’arriver à maturation.

La lutte des habitant·es

Face à cette situation, les Gabésien·nes et plus particulièrement les jeunes, ont décidé de s’opposer au géant industriel. Depuis près de dix ans, Stop Pollution ainsi que d’autres mouvements civils organisent régulièrement des marches et autres mouvements de protestation qui attirent à chaque fois plusieurs centaines de personnes. 

“Pour tout le monde ici, le premier sujet c’est la pollution, pas le chômage”, commente Khayreddine Debaya.

Malgré le fait que Fatma participe à presque toutes les manifestations, elle reste pessimiste et pense que ces initiatives “ne changeront rien”. Elle en veut également aux hommes et femmes politiques qui ne font rien pour Gabès. “Personne ne vient nous voir ! Sauf pendant les périodes électorales”, s’indigne Fatma. 

Depuis deux ans, les autorités multiplient les promesses sans que rien ne change. En juin 2017, à la suite de mobilisations, il avait été annoncé que le Groupe chimique allait être déplacé. Un calendrier sur huit ans avec des échéances précises avait été prévu et le choix d’un nouveau site devait être défini le 31 décembre 2017.

Il a fallu attendre 2019 pour que les autorités choisissent finalement la délégation de Menzel El Habib, à une cinquantaine de kilomètres. Depuis, rien n’a encore été mis en place, le GCT affirmant que les habitant·es de Menzel El Habib refusent à leur tour l’implantation de ces usines dans leur ville.

Mais l’enjeu est plus vaste pour les habitant·es de Gabès. Délocaliser l’usine menacerait les emplois de plusieurs centaines d’ouvrier·es, dans une zone où le GCT est l’un des principaux employeurs et où l’agriculture et la pêche n’offrent quasiment plus de débouchés à cause de la pollution. 

Selon Khayreddine Debaya, l’UGTT proposerait plutôt que des travaux de modernisation soient menés sur le site actuel pour qu’il devienne moins polluant et que les habitant·es conservent leurs emplois. Mais cette proposition ne fait pas l’unanimité au sein de la population. Entretemps, la zone industrielle de Gabès continue à menacer la santé des habitant·es et à détruire leur environnement.