"L'eau qui va au phosphate... c'est nous qui en avons le plus besoin", pouvait-on lire sur une pancarte accrochée à l'une des laveries de phosphate de Métlaoui, à Gafsa, portant un cri longtemps resté enfermé dans la poitrine des habitants. Derrière cette pancarte se dessine aussi une mobilisation qui secoue la ville depuis le 10 juillet 2026, lorsque les habitants ont bloqué plusieurs routes pour réclamer une répartition équitable de l'eau.

Dans le bassin minier du gouvernorat de Gafsa, des tonnes de phosphate sont traitées quotidiennement à l'eau dans les laveries de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG), propriété de l'État tunisien, avant que les eaux utilisées et les résidus du traitement ne soient rejetés.
Le parcours du phosphate ne s'arrête pas là. Une grande partie est transportée vers le Groupe chimique tunisien, autre propriété de l'État, à Mdhilla, où elle est transformée en engrais. Cette opération génère à son tour d'importantes quantités d'eaux usées, dont le rejet est mal maîtrisé.

Un épuisement des ressources en eau
Dans le bassin minier de Gafsa, les coupures d'eau peuvent durer jusqu'à une semaine, au point que l'attente du retour de l'eau est devenue une partie de la routine des habitants. Ces derniers essaient de stocker ce qu'ils peuvent dans des récipients en plastique, mais savent que ce qui suffit pour une journée ne suffira pas pour plusieurs jours.
"L'eau est un droit fondamental. Les familles à Métlaoui travaillent jour et nuit pour en avoir. Il y a une seule chose que je ne comprends pas : comment est-il possible que l'eau soit disponible en permanence pour laver le phosphate, alors que les maisons en manquent ?", s'interroge Maher.
Le bassin minier de Gafsa comprend quatre villes : Métlaoui, Redeyef, Moularès et Mdhilla. Elles comptent plus de 124 000 habitants, selon le recensement de 2024, qui dépendent tous de ressources en eau souterraine limitées.

Selon l'étude "L'avenir du développement dans le bassin minier : avec ou sans phosphate", de Houssine R’hili, publiée en octobre 2021 par la Fondation Rosa-Luxemburg, bureau d'Afrique du Nord, la Compagnie des phosphates de Gafsa est active dans le bassin minier, qui compte huit mines à ciel ouvert et 11 laveries de phosphate. Pour garantir la continuité de son approvisionnement en eau, la compagnie a mis en place son propre système hydraulique dans le bassin minier, indépendamment du réseau de la Société nationale d'exploitation et de distribution des eaux (SONEDE).
Selon une autre étude intitulée "Eau et justice sociale dans le bassin minier", publiée en 2018, la CPG a besoin de 18 à 20 millions de mètres cubes d'eau par an pour laver 12,5 millions de tonnes de phosphate brut chaque année. Cette consommation fait de la compagnie le principal exploitant des ressources en eau du bassin minier : elle prélève chaque année environ 72% des ressources en eau souterraine profonde de la région, estimées à environ 25,1 millions de mètres cubes par an. Elle exploite également près de 48% de l'ensemble des ressources en eau du gouvernorat.
Dans certaines zones, comme la ville de Redeyef, où la compagnie dépend de puits d'eau douce et potable qu'elle partage avec les habitants, la situation s’est gravement détériorée.
Selon ce qui figure dans le rapport d'audit de conformité environnementale et sociale du Groupe chimique tunisien à Mdhilla, publié en août 2025, le plus important épuisement des ressources en eau se concentre dans la nappe phréatique de la zone sud d'El Guettar, où le taux d'exploitation a dépassé 118%.
Le rapport d'audit de conformité environnementale et sociale révèle également que le Groupe dépend, pour son activité, de la nappe souterraine du Sud de Gafsa, une nappe soumise à une forte pression en raison de sa surexploitation. Le rapport a également relevé une perte d'eau estimée à 105 mètres cubes par heure lors des opérations de réinjection du phosphogypse.
Selon Rabah Ben Othman, coordinateur du projet de justice environnementale, les villes du bassin minier ne sont pas confrontées au problème avec la même intensité. À Métlaoui et Mdhilla, par exemple, le phosphate est lavé avec de l'eau salée, tandis qu'à Redeyef, c'est l'inverse : l'eau potable y est utilisée pour le traitement.
Houssine R’hili, expert en développement et en gestion des ressources, qui a réalisé l'étude "Eau et justice sociale", confirme que la CPG est implantée dans la nappe souterraine avec plus de 18 puits profonds, dont la capacité de pompage atteint 715 mètres cubes par seconde. La capacité de pompage de la CPG dépasse ainsi celle de la SONEDE dans le gouvernorat.
Selon la plateforme Aqueduct Water Risk Atlas, qui permet de suivre les quantités d'eau consommées chaque année, la région du bassin minier se situe dans une zone de stress hydrique élevé : entre 40 et 80% des ressources en eau renouvelables disponibles chaque année y sont exploitées.
Les données de la plateforme montrent que le secteur minier évolue dans un environnement présentant des risques hydriques moyens à élevés, ce qui reflète l'ampleur de la concurrence autour d'une ressource limitée entre l'activité industrielle et les besoins quotidiens des habitants.
Des rejets dans les eaux
Pour Monia (prénom modifié), la tante de Maher, une femme d'une soixantaine d'années vivant à Métlaoui et souffrant d'insuffisance rénale, "les problèmes d'eau sont éternels dans la région. Elle est souvent coupée et, même lorsqu'elle coule du robinet, elle est jaunâtre."
Il ne se passe presque pas un jour sans que Maher frappe à la porte de sa tante, apportant les médicaments ou la nourriture dont elle a besoin et vérifiant si elle est capable de gérer seule son quotidien. Mais les jours où l'eau est coupée, ses inquiétudes redoublent. Pour Monia, l'eau fait partie d'un combat quotidien contre la maladie. Elle en a besoin pour nettoyer sa maison, préparer sa nourriture et prendre soin de son corps épuisé par les séances de dialyse.
Le jeune homme la regarde dissimuler sa douleur, mais il est incapable de cacher son sentiment d'impuissance. La maison de sa tante peut rester des heures, parfois des jours, sans eau, alors que celle-ci est raccordée au réseau de la SONEDE. Dans le même temps, les laveries de phosphate ne sont qu'à quelques kilomètres et continuent de pomper de l'eau sans interruption pour laver des milliers de tonnes de phosphate.
Monia ne se réjouit plus lorsqu'elle entend l’écoulement de l'eau dans les canalisations. Assise sur sa chaise, elle anticipe déjà ce qui va sortir du robinet que Maher vient d’ouvrir. L'eau s'écoule lentement, non pas transparente comme elle devrait l’être, mais jaunâtre, proche de la couleur de la boue. Malgré cet aspect inquiétant, Monia cuisine et se lave avec cette eau et, parfois même, la boit, car elle ne peut pas se permettre d’acheter de l’eau en bouteille à chaque fois.
Sur le terrain, on peut constater au niveau du cours d'eau qui reçoit les rejets de la laverie numéro 2 à Mdhilla, un changement de couleur du sol, devenu une couche argileuse gris foncé, tandis que l'eau polluée s’écoule lentement, d'une couleur tirant vers le vert et le gris foncé. Une forte odeur, âcre et piquante, se dégage aussi du cours d'eau.

pollution d'un cours d'eau à Gafsa par les rejets du Groupe chimique tunisien
Un rapport du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), publié en 2022, indique que les laveries de phosphate rejettent directement les eaux de traitement chargées de boues argileuses et de sédiments dans un réseau d'oueds qui s'étend sur plus de 140 kilomètres à travers le bassin minier.
Selon les données de la CPG, la quantité de boues argileuses rejetées par ces oueds a dépassé 39 millions de tonnes entre 1979 et 2000, avant d'augmenter avec l'expansion de la production. En 2010, la quantité de boues déversées atteignait environ 2,4 millions de tonnes par an. Au cours des dernières années, la compagnie n'a publié aucune donnée sur le rejet des eaux usées issues de ses opérations industrielles.
L'étude "Eau et justice sociale" estime que les laveries de la Compagnie de Gafsa rejettent jusqu'à 11 millions de mètres cubes d'eau boueuse polluée par an dans les oueds du bassin minier.
Mais le problème ne se limite pas au rejet des eaux de traitement. Le rapport d'audit de conformité environnementale et sociale du complexe chimique de Mdhilla révèle l'absence de suivi régulier de la qualité des eaux récupérées des bassins de phosphogypse, ainsi que l'absence d'un plan documenté de gestion des risques de fuite vers les sols ou les eaux souterraines.

Une étude intitulée "Évaluation des risques environnementaux et tests biologiques fondés sur la toxicité des effluents de l'industrie des engrais phosphatés : étude de cas dans le bassin minier de Gafsa", publiée en 2025, a également montré que les eaux industrielles produites par le Groupe chimique tunisien à Mdhilla contiennent un mélange de polluants chimiques caractérisé par une forte acidité. Les chercheurs ont également démontré des effets toxiques sur les plantes et les cellules, mettant en garde contre la poursuite du rejet de ces eaux dans l'environnement sans traitement efficace.
Ces résultats concordent avec ceux de l'étude "Éléments potentiellement toxiques dans le traitement du phosphate dans le sud-ouest de la Tunisie", publiée en 2026 dans la revue Toxics, qui a relevé des concentrations d'éléments potentiellement toxiques dans les déchets solides et liquides issus des différentes étapes d'extraction et de transformation du phosphate.
Selon ces différentes études, la pollution de l'eau par les dépôts de phosphate constitue un facteur déterminant dans la hausse de certaines maladies chez les habitants du bassin minier de Gafsa.
Fluorose dentaire : les effets d’une exposition excessive au fluor
Rania (prénom modifié) porte en elle une trace qu’elle ne peut dissimuler. Lorsqu'elle quitte le bassin minier, ses dents, marquées par des taches jaunes, révélent l’endroit d’où elle vient, avant même son accent.
Nesrine Amid, dentiste à Mdhilla, explique que la fluorose dentaire touche principalement les enfants lorsqu'ils sont exposés à des quantités élevées de fluorure durant les premières années de leur vie, période pendant laquelle les dents permanentes se forment. L'atteinte commence par des taches blanchâtres, avant d'évoluer, dans les cas graves, vers des taches jaunes ou brunes, pouvant aller jusqu'à des cavités et des déformations permanentes de la surface des dents.
Elle confirme que ces cas sont répandus dans les différentes régions du bassin minier et que leurs séquelles restent présentes toute la vie, ajoutant : "nous sommes désormais surpris lorsque nous voyons ici des dents blanches et normales".
Ses propos concordent avec l'étude "La fluorose dentaire comme indicateur biologique de la défaillance environnementale et réglementaire dans le bassin de Gafsa en Tunisie", qui a conclu que les activités minières liées au phosphate contribuent à accroître le transfert du fluorure vers les eaux souterraines.
L'étude a relevé des concentrations de fluorure dans certaines sources d'eau comprises entre 1,6 et 2,9 mg/litre, dépassant la limite maximale recommandée par l'Organisation mondiale de la santé pour l'eau potable, fixée à 1,5 mg/litre.
L'étude ne s'est pas limitée à l'analyse de l'eau. Elle a également montré une accumulation de fluorure dans les dents des habitants de Gafsa, atteignant environ 6793 microgrammes par gramme, et estimé qu'environ 90% des adultes souffraient de fluorose dentaire.
Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux a également constaté, dans un rapport publié en 2022 après analyse d'échantillons provenant de sources d'eau potable à Redeyef, que la concentration de fluorure atteignait 2,29 mg/litre dans certains échantillons, dépassant la limite recommandée par l'Organisation mondiale de la santé.
Des déchets dans la terre et dans l'eau
Rania décrit l'aube à Mdhilla comme "l'heure des émissions". À ce moment-là, un épais brouillard enveloppe toute la région, du complexe chimique jusqu'aux quartiers résidentiels, dégageant une forte odeur, au point qu'il devient difficile de respirer sans ressentir une sensation d'étouffement.
Sur le terrain, on constate aussi des émissions provenant du complexe chimique de Mdhilla, situé à seulement deux kilomètres des zones résidentielles. Les stations de traitement du phosphate se trouvent également au milieu des quartiers résidentiels de Mdhilla.
À l'aide de la carte de la qualité de l'air du site AccuWeather, spécialisé dans la surveillance de la qualité de l'air, on remarque que la zone de Mdhilla apparaît généralement dans une zone colorée en orange, correspondant au niveau classé comme "faible" sur la carte, tandis que des villes comme Redeyef apparaissent dans la catégorie "nocif".
Les effets du Groupe chimique tunisien à Mdhilla ne se limitent pas aux émissions visibles par les habitants ou aux eaux polluées qui longent la ville. Ils s'étendent à des déséquilibres environnementaux plus larges, documentés dans le rapport d'audit de conformité environnementale et sociale du site Mdhilla 1, publié en août 2025. Le rapport révèle des insuffisances dans la gestion des déchets industriels et des ressources en eau, dans le contrôle de la qualité de l'air, ainsi que des faiblesses dans les procédures de sécurité et la communication avec les habitants.
Des projets environnementaux à la traîne
Malgré les dysfonctionnements révélés par le rapport environnemental concernant le complexe chimique de Mdhilla, le gouvernement tunisien poursuit ses projets d'expansion de l'industrie du phosphate. Il a annoncé en 2025 une augmentation de la production d'environ cinq fois. Cette annonce a suscité la colère des habitants de Mdhilla. À Gabès, des manifestations ont eu lieu en octobre 2025 pour réclamer le déplacement des unités du Groupe chimique, tandis que les habitants de Gafsa ont protesté contre l'épuisement des ressources en eau par la compagnie publique.
Selon une enquête d'ARIJ, la majorité des exportations tunisiennes de phosphate sont destinées à l'Inde, à l'Union européenne et aux États-Unis. Si le phosphate tunisien alimente ainsi des marchés internationaux, les investissements destinés à limiter son impact environnemental dans les régions productrices restent, eux, à la traîne.
En 2023, la CPG a signé un accord avec l’International Finance Corporation (IFC) pour obtenir une subvention de sept millions de dinars (2,025 millions de dollars, au taux de change de 2023), destinée à financer une étude pour la réalisation d'un projet intégré de transport hydraulique du phosphate marchand, dont le coût total est estimé à 1,1 milliard de dinars (354,5 millions de dollars).
Le projet vise à réduire l'épuisement des eaux souterraines grâce à la construction d'une station de dessalement de l'eau de mer et d'une conduite destinée à approvisionner les laveries en eau industrielle.
Le projet qui devait être achevé en juin 2025, n'a pas été réalisé dans les délais. En juillet 2026, le gouvernement a appelé à accélérer sa réalisation, alors que les dernières informations publiées par l'IFC indiquent que le projet est toujours “toujours en attente".
En octobre 2025, un programme d'un montant de 140 millions de dinars, soit environ 46,73 millions de dollars, a été annoncé pour financer des projets environnementaux au sein du Groupe chimique, notamment la construction d'une station de dessalement et l'aménagement d'un site de stockage du phosphogypse avec une couche isolante.
Cependant, un document du Conseil régional de Gafsa daté de janvier 2026 révèle que plusieurs engagements pris lors d'une réunion entre le conseil local, le gouverneur de Gafsa et le directeur du Groupe chimique tunisien n'ont toujours pas été mis en œuvre.
Le 9 avril 2026, Saifeddine Dallali, président du conseil local de Mdhilla et membre du conseil régional de Gafsa, a confirmé que les projets environnementaux annoncés en 2025 n'avaient toujours pas été réalisés. "Nous avons tenu plusieurs réunions avec le Groupe chimique et nous nous sommes mis d'accord sur plusieurs points, mais malheureusement, rien n'a été réalisé”, a déploré le responsable.
Sollicités au sujet de l'épuisement des ressources en eau dans le gouvernorat et de la pollution des cours d'eau liée aux activités de l'industrie du phosphate, la Compagnie des phosphates de Gafsa et le Groupe chimique de Mdhilla n'ont donné aucune réponse.

Aujourd'hui, Maher se remémore le bassin minier qu'il connaissait avant que les pénuries d'eau ne bouleversent son quotidien. Désormais, il fait des allers-retours entre son domicile et celui de sa tante Monia, lui apportant médicaments, nourriture et eau chaque fois que le robinet cesse de couler. Cette même eau qu'il transporte, est devenue la raison pour laquelle il manifeste : il la voit continuer de couler vers les laveries, tandis qu'elle n'arrive plus jusqu'aux maisons des habitants.

