Pendant six semaines, les ambulances enchaînent les appels à travers les quartiers de Ghannouch, Bouchemma et Chott Essalem. L'hôpital universitaire de Gabès prend en charge plus de 180 personnes en moins d'un mois. Les autorités locales comptabilisent officiellement 300 cas d'asphyxie sur la période septembre-octobre.
Ces semaines d'asphyxie prolongent une situation installée depuis 1972, l'année où le Groupe Chimique Tunisien a démarré sa production d'engrais à Gabès. Les études scientifiques sur les effets sanitaires et environnementaux du complexe se sont multipliées au fil des décennies. Aucun engagement gouvernemental de mise aux normes n'a été tenu.
"On ne veut pas d'argent ou d'aides", dit Rabeb Jellali, habitante de Ghannouch. "On veut juste de l'air propre."
Le 26 février 2026, la chambre des référés du tribunal de première instance de Gabès a rejeté la demande de suspension immédiate des unités polluantes du GCT, déposée par la section régionale de l'ordre des avocats de Gabès. La juridiction n'a retenu qu'un seul motif : l'absence de preuve du préjudice. Sept mois plus tôt, un audit environnemental et social commandité par le GCT lui-même a documenté plusieurs non-conformités majeures aux normes nationales et internationales. L'appel a été annoncé le lendemain par le président de la section régionale, Mounir Adouni. Le fond du dossier reste à juger.
Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux a qualifié ce jugement de " mépris des données avérées et documentées". Le Comité pour la Justice a estimé qu'il " vide la justice des référés de sa fonction préventive et offre une couverture à la violation continue du droit à la vie et du droit à la santé".
À partir d'études scientifiques indépendantes, des archives de l'Agence nationale de protection de l'environnement (ANPE), de l'audit industriel et de témoignages recueillis sur le terrain, cette enquête reprend ce qui a été établi sur Gabès depuis cinquante ans. Elle expose ce que la justice a décidé de ne pas voir.
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Mesurer l'invisible : la carte de la pollution à Gabès
Le complexe du Groupe Chimique Tunisien longe le bord de mer sur plusieurs centaines d'hectares. Ses vingt-six cheminées se dressent au-dessus des quartiers de Ghannouch, Chott Essalem et Bouchemma. Entre les murs de l'usine et les premières maisons, il y a parfois moins de cinq cents mètres.

Le complexe produit de l'acide phosphorique, des engrais et des dérivés du phosphate. Ce processus génère en continu des rejets atmosphériques. D'après les données du GCT, transmises au géographe Foued Alaya, ses unités émettent chaque heure 2 214 kilos de dioxyde de soufre (SO₂) et 254 kilos de particules fines (PM₁₀). Le SO₂ est un gaz irritant qui attaque les bronches ; les PM₁₀ sont des particules si petites, moins d'un centième de millimètre, qu'elles pénètrent profondément dans les poumons. Les deux ont des effets documentés sur la santé respiratoire, même à faible dose sur le long terme.
En comptant les deux autres industries de la zone, ALKIMIA et ICF, les émissions de particules fines de l'ensemble du site atteignent 434 kilos par heure. Sur une année, le seul GCT rejette environ 19 500 tonnes de SO₂ et 3 800 tonnes de PM₁₀. Un rapport de la Commission européenne datant de 2018 estimait que le GCT était responsable de 95 % de la pollution atmosphérique de la ville.

Les données montrent que les principaux polluants émis par le GCT sont le dioxyde de soufre (SO₂), les poussières ou particules fines (PM) et les hydrocarbures (HC). Les deux premiers représentent 98 % des flux totaux, dont 82 % pour le SO₂ et 16 % pour les particules fines. Les quantités moyennes annuelles émises sont estimées à :- environ 19 400 tonnes de SO₂,- 3 800 tonnes de particules fines,- 350 tonnes d’ammoniac (NH₃).
Malgré cela, aucun suivi systématique de la dispersion de ces polluants dans l'air n'a jamais été conduit par les autorités. L'ANPE a mené trois campagnes de mesures mobiles entre 2007 et 2018 et maintient depuis 2007 une seule station fixe de surveillance continue à Ghannouch, dans l'enceinte d'une école primaire. Ces données sont restées largement inaccessibles au public pendant des années.
C'est à partir de ces archives, complétées par des mesures directes sur plus de cinquante points répartis autour du complexe, que Foued Alaya a produit la première cartographie indépendante de la dispersion du SO₂ et des PM₁₀ à Gabès⁸. Son travail croise les données de l'ANPE avec le modèle de dispersion atmosphérique AERMOD.
À Ghannouch, à moins de cinq cents mètres des cheminées, on n'a pas attendu ces cartes pour décrire l'air qu'on respire.
" On se réveille fatigués, comme si on avait été battus", dit Rabeb Jellali, habitante de Ghannouch. " L'air est lourd et sent mauvais. On garde les fenêtres fermées tout le temps. Même quand on lave les vêtements, ils sentent toujours les produits chimiques."
La Tunisie fixe une valeur guide nationale de 50 µg/m³ pour le SO₂ en moyenne annuelle. L'Organisation mondiale de la santé recommande quant à elle 40 µg/m³ sur 24 heures. Pour les PM₁₀, la norme nationale est de 80 µg/m³.

Concentrations cumulées de SO₂ mesurées lors des campagnes ANPE (2007–2023) et interpolation spatiale (méthode IDW). Source : ANPE 2007–2023, Alaya 2025 (preprint SSRN).
La zone la plus intense, en rouge sombre, se concentre autour du complexe industriel et du port, là où les cheminées sont les plus denses. À deux kilomètres des installations, les concentrations relevées lors des campagnes de terrain atteignent entre 3 600 et 4 600 µg/m³, soit environ douze fois la valeur limite journalière tunisienne et près de cent fois la recommandation OMS¹⁰.
Ce qui frappe à la lecture de cette première carte, c'est la présence d'un second foyer d'accumulation au sud, autour des quartiers de Bled et de Jara, à plusieurs kilomètres du complexe. Ce point chaud résidentiel s'explique par la topographie locale et le comportement nocturne de la brise marine, qui ramène vers le littoral les polluants émis dans la journée. Plus loin, entre trois et six kilomètres du complexe, les valeurs restent autour de 1 600 µg/m³. Même à cette distance, le seuil d'alerte national de 500 µg/m³ est dépassé.

Dispersion horaire du SO₂ modélisée depuis les cheminées du GCT (croix rouges) via le modèle AERMOD. Chaque courbe relie les points de même concentration (µg/m³). Concentration maximale modélisée : 2 100 µg/m³. Source : données brutes ANPE / GCT 2022, Alaya 2025.
La seconde carte montre comment cette pollution se propage heure par heure depuis les sources. La concentration maximale modélisée depuis les cheminées atteint 2 100 µg/m³. Les courbes les plus serrées entourent la zone industrielle, puis s'élargissent vers l'ouest et le sud-ouest dans la direction des vents dominants d'été. La courbe à 800 µg/m³ (seize fois la recommandation OMS, plus du double du seuil d'alerte national) englobe Ghannouch, déborde vers Bouchemma et atteint les zones habitées au sud de la zone industrielle. La courbe à 500 µg/m³, qui correspond déjà au seuil d'alerte, couvre l'essentiel des quartiers résidentiels adjacents. À aucun endroit de la carte, les concentrations ne descendent sous 235 µg/m³, soit toujours près de six fois la recommandation OMS.

Légende : Concentrations de PM₁₀ mesurées lors des campagnes ANPE (2007–2023) et interpolation spatiale. Source : ANPE 2007–2023, Alaya 2025.
Les PM₁₀ ne viennent pas d'une seule source : elles s'accumulent depuis les fumées de combustion, la manutention du phosphate, les poussières de chargement et les envols depuis les aires de stockage. Leur dispersion est donc plus large et couvre une surface plus vaste que celle du SO₂.
Trois foyers se dessinent sur la carte. Le plus intense, en rouge sombre, recouvre le cœur du complexe industriel et ses quartiers immédiats, du sud de Ghannouch à Chott Essalem-Nord. Les concentrations y atteignent 390 à 456 µg/m³, cinq fois la norme nationale. Vers l'ouest, la pollution longe la route nationale RN1 jusqu'à Bouchemma, à 321-389 µg/m³, quatre à cinq fois la norme, dans une zone résidentielle et agricole faite de logements ouvriers et de cultures qui reçoivent les retombées en permanence. À l'est, elle atteint Gabès-ville et ses quartiers de Jara, Bab Bhar, Nahal et Chenini, à des concentrations de 186 à 320 µg/m³. Au sud, Bdoura, Chentech et Teboulbou enregistrent encore entre 118 et 253 µg/m³, à la limite ou au-dessus du seuil légal. Aucune zone propre n'apparaît sur la carte.

La carte de dispersion des PM₁₀ révèle deux phénomènes majeurs. D'une part, la pollution ne se limite pas aux abords des cheminées. Des zones de reconcentration apparaissent à Ghannouch et autour de Bouchemma, où le relief et les palmeraies ralentissent la dispersion des particules. Les oasis jouent un rôle de filtre partiel, mais insuffisant pour ramener les concentrations sous les seuils réglementaires.
D'autre part, la norme nationale de 80 µg/m³ n'est atteinte qu'en mer, dans des zones inhabitées. Sur l'ensemble du territoire terrestre étudié, de Métouia à Teboulbou, les concentrations de PM₁₀ restent supérieures à cette limite. Près des installations industrielles, elles atteignent jusqu'à 466 µg/m³.
Ces résultats montrent que la pollution atmosphérique dépasse largement le périmètre du complexe chimique. Transportés par les vents dominants, les rejets se propagent sur plusieurs dizaines de kilomètres. Les changements de direction de la brise favorisent ensuite leur accumulation dans certaines zones habitées, exposant durablement une grande partie du territoire de Gabès.
Le vent comme vecteur
Dans cet environnement toxique, le vent joue un rôle majeur dans la cartographie de la pollution et agit comme un facteur aggravant. La direction du vent détermine chaque jour quels quartiers absorbent le plus gros des émissions.

La Rose des Vents pour Gabès montre combien d'heures par an le vent souffle dans la direction indiquée. 30 ans de données montrent une dominance des vents venant de l’Est, l’Est Nord-Est et à moindre mesure de l’Est Sud-Est. Source : Meteoblue.com
De mars à octobre, les vents dominants soufflent de la mer vers la terre, du secteur est-nord-est à est-sud-est, et poussent les panaches du GCT directement sur Ghannouch, Chott Essalem, Bouchemma et Gabès-ville. Ils soufflent en général à moins de 5 mètres par seconde (18 km/h), ce qui est trop lent pour disperser les polluants en altitude : ces derniers restent collés au niveau du sol, là où les gens respirent.
En été, la brise marine accentue le phénomène. En journée, elle ramène les polluants de la mer vers la terre. La nuit, le vent s'inverse et les rejets accumulés dans la journée peuvent refluer vers le littoral avant que la brise matinale ne reprenne. C'est une respiration empoisonnée, deux fois par jour, dont le rythme saisonnier est maintenant documenté.
Ghannouch est la plus exposée : sa position en fond de zone industrielle la place sous les panaches quel que soit le régime de vent. Chott Essalem et Bouchemma sont très touchées de mars à octobre. Gabès-ville est atteinte de façon variable selon les mois.

Rose des vents mensuelle enregistrée à la station de Gabès-Médina entre 2002 et 2023. Huit mois par an, de mars à octobre, les vents dominants viennent de l'est, renforcés en journée par la brise marine. Ils poussent les panaches industriels vers les quartiers résidentiels. De novembre à février, les vents passent au sud-ouest et les rejets repartent vers le large. Source : F. Alaya, 2025 (preprint SSRN).
Un dépassement permanent
Les données de la station de Ghannouch ont fini par effacer la frontière entre la normale et l'exception. Les PM₁₀ dépassent la norme nationale onze mois sur douze. Le SO₂ dépasse la valeur guide nationale tout l'été. En 2022, Gabès affichait les niveaux les plus élevés de tout le réseau national.
"Ces valeurs montrent un état permanent, pas des pics exceptionnels", écrit Alaya.

Concentrations mensuelles de SO₂ et de PM₁₀ à la station de Ghannouch. La pollution atteint son pic entre juin et août. Pendant ces trois mois, les concentrations de SO₂ dépassent à la fois la valeur limite tunisienne (50 µg/m³) et la recommandation OMS (40 µg/m³). Les PM₁₀ dépassent le seuil national de 80 µg/m³ onze mois sur douze. Les niveaux baissent temporairement en octobre et novembre, lorsque les vents d'ouest dispersent les émissions. Source : données ANPE, analyse F. Alaya, 2025 (preprint SSRN).
Les ombres invisibles : la radioactivité du phosphate
Sous la vase grise et l'odeur de soufre, une autre pollution travaille, invisible et lente. Depuis cinquante ans, elle s'accumule dans les sédiments du fond marin et dans les sols cultivés autour des oasis.
Pour comprendre d'où elle vient, il faut comprendre comment fonctionne l'usine. Le phosphate naturel contient des traces d'éléments radioactifs : radium, uranium, thorium, potassium, des éléments présents dans presque toutes les roches, à des concentrations normalement très faibles.
Le problème vient du traitement industriel. Lorsqu'on attaque la roche à l'acide sulfurique pour en extraire l'acide phosphorique, ces éléments radioactifs se concentrent dans les déchets. Le phosphogypse, la boue blanchâtre qui reste après extraction, en contient davantage que la roche de départ. Et la mousse que le phosphogypse forme au contact de la mer en concentre encore plus. C'est cette mousse, dense et riche en matière organique, que les courants dispersent vers le large. Depuis 1972, le GCT rejette entre 14 000 et 15 000 tonnes de phosphogypse par jour directement en mer, sans aucun traitement. Le cumul dépasse aujourd'hui 500 millions de tonnes.
En 2019, Radhouan El Zrelli et son équipe ont publié la première évaluation complète des risques radiologiques liés aux matières industrielles du GCT. Ils ont analysé trois échantillons prélevés directement dans les usines : la roche phosphatée brute, le phosphogypse et la mousse de phosphogypse.
Les mesures dessinent une progression nette. La roche phosphatée arrive à l'usine déjà chargée, à 671 Bq/kg, au-dessus de la moyenne mondiale. Le procédé industriel concentre cette radioactivité naturelle dans ses résidus. La mousse de phosphogypse, fraction la plus mobile et la plus dispersée par les courants, atteint 2 011 Bq/kg, soit quatre fois la moyenne mondiale et huit fois la valeur du phosphogypse dont elle provient.

Valeurs en becquerels par kilogramme (Bq/kg) de matière sèche. Un becquerel correspond à une désintégration radioactive par seconde. Plus le chiffre est élevé, plus la matière émet de rayonnement. La mousse de phosphogypse atteint 2 011 Bq/kg, soit quatre fois la moyenne mondiale (500 Bq/kg). C'est aussi la matière la plus mobile, dispersée par les courants sur des dizaines de kilomètres de côte. Source : El Zrelli et al., Marine Pollution Bulletin, 2019, Tableau 1. Moyennes mondiales : UNSCEAR 2000.
Chaque année, ces rejets de phosphogypse déversent dans le golfe 8,41 tonnes d'uranium et 3,89 tonnes de thorium. Les deux éléments ont une demi-vie de plusieurs milliards d'années. À l'échelle d'une vie humaine, ils ne disparaissent pas. Ils s'accumulent dans les sédiments et passent dans la chaîne alimentaire en remontant des organismes marins jusqu'aux consommateurs.
En cinquante ans de fonctionnement, et sur la base des chiffres annuels actuels, les rejets de phosphogypse représentent plusieurs centaines de tonnes d'uranium et plus d'une centaine de tonnes de thorium accumulés dans le golfe, un chiffre qui sous-estime la réalité puisqu'il n'inclut pas les rejets de roche phosphatée brute ni de mousse de phosphogypse.
La contamination radioactive s'accumule en silence dans les sédiments, dans les chairs des organismes, dans les tissus des riverains. Les chercheurs l'ont traduite en chiffres qui mesurent le rayonnement ambiant et son impact biologique.
Pour comprendre la portée de ces mesures, les chercheurs ont traduit les données brutes en indicateurs de risque. Chacun éclaire une dimension différente de l’exposition, et tous convergent vers le même constat : la radioactivité issue du complexe chimique dépasse largement ce qu’une population civile devrait absorber dans son environnement quotidien.
Le rayonnement ambiant se mesure en nanogray par heure (nGy/h). Un gray mesure l'énergie que le rayonnement dépose dans un tissu vivant ; un nanogray en est un milliardième. La moyenne mondiale normale est de 59 nGy/h, c'est le niveau de rayonnement naturel que chacun reçoit en vivant sur Terre. À proximité des dépôts de mousse de phosphogypse sur le littoral de Gabès, ce rayonnement atteint jusqu'à 595 nGy/h, soit dix fois la normale.
La dose annuelle reçue par le corps se mesure en millisievert (mSv). Le sievert traduit l'impact biologique du rayonnement : il tient compte à la fois de la quantité d'énergie reçue et de la sensibilité des organes exposés. Pour comparaison, un scanner médical du thorax délivre environ 7 mSv, une radio des poumons 0,1 mSv.
La limite admissible pour un habitant ordinaire, et non un travailleur du nucléaire, est fixée à 1 mSv par an par les commissions radiologiques internationales. La moyenne mondiale liée aux matériaux naturels est de 0,07 mSv/an. À Gabès, pour les personnes vivant en contact avec les dépôts de mousse, la dose calculée atteint 0,73 mSv par an, soit dix fois la moyenne mondiale et proche de la limite réglementaire.
Chaque barre représente le rapport entre la valeur mesurée à Gabès et la référence mondiale admissible (= la ligne bleue). La barre rouge indique le niveau de la mousse de phosphogypse, la plus mobile et la plus dangereuse des trois matières.
En nGy/h. Référence mondiale UNSCEAR : 59 nGy/h — niveau de rayonnement naturel reçu par toute personne sur Terre.
En mSv/an. Référence mondiale : 0,07 mSv/an. Limite légale pour la population civile : 1 mSv/an (ICRP).
En mSv/an. Référence mondiale : 0,30 mSv/an. Organes les plus sensibles aux effets génétiques du rayonnement.
Probabilité supplémentaire de développer un cancer sur 75 ans. Référence mondiale : 0,29 × 10⁻³ (soit 0,29 chance sur 1 000).
Source : El Zrelli et al., Marine Pollution Bulletin, 146, 2019, Tableau 3. Références : UNSCEAR 2000 (Dout, AEDE) · Mamont-Ciesla et al. 1982 (AGDE) · Taskin et al. 2009 (ELCR) · Limite civile : ICRP.
Le risque sur les organes reproducteurs est l'indicateur qui alarme le plus les auteurs. Les ovaires et les testicules sont particulièrement sensibles aux rayonnements, parce que les cellules reproductrices peuvent transmettre des dommages génétiques aux générations suivantes. La dose calculée pour les gonades dans les zones les plus contaminées dépasse les normes internationales de 343 % pour la roche phosphatée brute, de 143 % pour le phosphogypse, et de 1 230 % pour la mousse. Un homme de trente ans exposé depuis sa naissance accumule selon les auteurs un risque de malformations congénitales chez sa descendance six fois supérieur au seuil de référence.
Le risque de cancer sur une vie entière est exprimé comme une probabilité. La valeur mondiale de référence est de 0,29 chance sur mille. Pour les personnes en contact direct et prolongé avec la mousse, travailleurs, pêcheurs, habitants du littoral de Chatt Sidi Abd Essalem, ce risque atteint 2,73 chances sur mille, soit neuf fois la référence mondiale.
" Tous les indices de risque pour la santé dépassent les seuils recommandés, ce qui signifie que les travailleurs et les habitants de Gabès peuvent être exposés à des doses significatives de radiation, susceptibles de provoquer plusieurs maladies et malformations", conclut l'étude.
Chaque année, le complexe libère plus de 2 000 milliards de becquerels de radium-226 dans le milieu naturel. Un becquerel correspond à une désintégration radioactive par seconde : 2 000 milliards de becquerels, c'est 2 000 milliards d'atomes qui se désintègrent chaque seconde dans les eaux du golfe. Ces atomes ne disparaissent pas : ils se transforment en d'autres éléments instables, dont les effets s'étendent sur des millénaires.
Dès 2019, les auteurs ont formulé trois recommandations : interdire les rejets en mer, décontaminer le milieu marin, conduire des études épidémiologiques sur la population exposée. Sept ans plus tard, aucune n'a été mise en œuvre.
Cinquante kilomètres de plages contaminées à l'uranium
Une seconde étude, publiée en 2025 dans la revue Sustainability par El Zrelli, Klar, Castet et leurs co-auteurs, dresse l'état de ce que cinquante ans de rejets ont déposé dans les sédiments entre Métouia et Zarat, cinquante kilomètres de côte.
Au point le plus proche du canal de rejet, entre les deux ports de Gabès, les sédiments contiennent jusqu'à 38 mg d'uranium par kilo de sable. Sur les plages tunisiennes non contaminées, cette valeur varie normalement entre 0,3 et 2 mg/kg. La contamination est donc de 16 à 127 fois supérieure au maximum normal. " Ces chiffres sont extrêmement préoccupants", écrivent les auteurs.
Pour traduire ces concentrations en niveau de risque, les chercheurs utilisent plusieurs indices standardisés. Le facteur de contamination (Cf) compare la valeur mesurée à la valeur naturelle de référence : au-delà de 6, la contamination est dite "très élevée". À la station la plus proche du rejet, il atteint 53,5 pour l'uranium. L'indice de pollution global (PLI) synthétise l'ensemble des contaminants, avec un site pollué à partir de 1 et une pollution dite extrême à partir de 10. Il atteint ici 23,9. L'indice de risque écologique (PERI) évalue l'impact sur la faune marine : au-dessus de 600, le risque est "très élevé". Il atteint 2 141 à la même station, soit 3,6 fois ce seuil.
D'une station à l'autre, l'uranium et le thorium varient ensemble dans des proportions presque identiques. La corrélation entre les deux mesures atteint 0,94, sur une échelle où 1 indique une concordance parfaite. À ce niveau, le hasard est statistiquement exclu. Les deux éléments arrivent dans les sédiments depuis une seule origine : le phosphogypse rejeté par le GCT.
Compare la concentration mesurée à la valeur naturelle de référence. Au-delà de 6 : contamination "très élevée". Station LG, la plus proche du rejet industriel.
Synthétise tous les contaminants (U, Th, métaux lourds). Au-dessus de 1 : site pollué. Au-dessus de 10 : pollution extrême. Station LG.
Évalue l'impact sur la faune marine. Seuils : faible < 150 / modéré 150–300 / considérable 300–600 / très élevé > 600. Station LG.
Une corrélation de 0,94 est quasiment parfaite (maximum = 1,0). Elle signifie que là où l'uranium est élevé, le thorium l'est aussi — même source, même comportement géochimique.
Source : El Zrelli et al., Sustainability, 17, 1283, 2025. Station LG — la plus proche du canal de rejet. Seuils PLI et PERI : Sun et al. 2010 / Hakanson 1980. EF "extrêmement sévère" : Birch 2017.
Du littoral aux habitants : trois voies d'exposition
Les radionucléides ne restent pas dans les sédiments. Les habitants du littoral y sont exposés par trois voies : en respirant les fines particules de sédiments et de mousse que le vent transporte jusqu'aux habitations ; en consommant des produits de la mer pêchés dans la zone ; par contact direct avec les sédiments en bord de plage.
Un détail documenté par l'étude 2025 referme ce cycle de façon particulièrement préoccupante. Certains habitants de Chatt Sidi Abd Essalem utilisent les sédiments de plage comme engrais sur leurs champs agricoles, qu'ils appellent " vitamines agricoles" en raison de leur haute teneur en phosphore. Les radionucléides entrent ainsi directement dans les cultures, puis dans l'alimentation.
Dans la faune, les effets sont visibles. De 2017 à 2025, les chercheurs ont documenté sur cette plage des tortues carettes (Caretta caretta) mortes ou paralysées, une espèce classée vulnérable par l'Union internationale pour la conservation de la nature, qui nichait dans le golfe avant 1972, ainsi que des oiseaux marins morts en nombre anormal et des poissons et crabes présentant des déformations squelettiques.
Du côté des populations humaines, l'étude 2025 liste les maladies " couramment observées à Gabès, particulièrement à Chatt Sidi Abd Essalem" : cancers du poumon, de la prostate, du rein et des os, tumeurs du foie, insuffisances rénales, malformations congénitales, infertilité, avortements répétés. Les auteurs précisent que ces contaminants " n'agissent pas seuls, mais en cocktail avec les métaux lourds et les terres rares présents dans les déchets du GCT". Et ils posent, comme l'étude de 2019 avant eux, la même demande : conduire des études épidémiologiques sur la population. Elles n'ont toujours pas eu lieu.
Cinquante ans de rejet en mer : un cas unique en Méditerranée
Le phosphate tunisien n'est pas le plus radioactif du monde. En termes de teneur en radium-226, il est inférieur à celui de l'Égypte, de l'Inde, des États-Unis, du Maroc ou du Nigeria. Ce n'est pas la nature du minerai qui fait de Gabès un cas à part. C'est la façon dont les déchets sont gérés.
Ailleurs, en Espagne, au Maroc, en Pologne, aux États-Unis, le phosphogypse est stocké à terre dans des bassins de décantation. À Gabès, il est rejeté directement en mer depuis 1972, dans un golfe peu profond (six à douze mètres dans la zone centrale), à très faible renouvellement des eaux, où les sédiments s'accumulent sans être emportés. Ce choix, maintenu pendant un demi-siècle, a transformé la radioactivité ordinaire d'un minerai courant en une contamination sans précédent en Méditerranée.
" Les déchets radioactifs, concentrés et rejetés sans traitement, font du golfe de Gabès l'un des points les plus contaminés de la Méditerranée", concluent les chercheurs de l'étude 2025.
Les métaux lourds : une contamination qui remonte la chaîne du vivant
Depuis 1972, les eaux de fabrication de l'acide phosphorique, appelées eaux gypsifères, se déversent directement dans le golfe. Elles contiennent six métaux lourds : cadmium, zinc, cuivre, plomb, chrome et mercure. Ces éléments, insolubles dans l'eau de mer, précipitent au fond et s'accumulent dans les sédiments. Là où les gaz finissent par se dissiper dans l'atmosphère, les métaux restent.
Cadmium, zinc, cuivre : jusqu'à 133 fois les valeurs naturelles
Radhouan El Zrelli, Pierre Courjault-Radé, Lotfi Rabaoui et leurs co-auteurs ont publié en 2015 dans le Marine Pollution Bulletin la première cartographie systématique de la contamination aux métaux lourds dans les sédiments autour du complexe de Gabès.
L'analyse statistique établit sans ambiguïté que le cadmium et le zinc viennent des eaux gypsifères du phosphogypse. La zone la plus atteinte se situe entre les deux ports de Gabès, industriel et commercial.
" La situation de contamination métallique des sédiments du golfe de Gabès est évidente, très préoccupante et nécessite une intervention rapide", concluent les auteurs.
Une synthèse publiée en 2025 par Dorra Gargouri et Habib Abida, de l'Université de Sfax, élargit ces données à l'ensemble du golfe. Les concentrations de métaux se mesurent en milligrammes par kilogramme de sédiment sec (mg/kg), c'est-à-dire la quantité d'un métal dans un kilo de boue séchée. Elles se comparent à la valeur naturelle régionale, mesurée hors zones polluées. À Gabès, les sédiments dépassent ces références dans des proportions qui désignent sans ambiguïté l'origine industrielle. Le cadmium atteint jusqu'à 732 mg/kg, soit 133 fois sa valeur naturelle. Le zinc et le cuivre suivent.
À Gabès, l'indice d'enrichissement du cadmium atteint en moyenne 102, avec un maximum de 712. Un enrichissement est classé « extrêmement sévère » à partir de 40. L'analyse statistique confirme une source unique : les eaux gypsifères du GCT. À Sfax, où plusieurs industries rejettent en mer, ce type d'attribution n'est pas possible.
Les mollusques, premier maillon contaminé
Ce qui est dans les sédiments finit dans les organismes qui y vivent. Les coquillages du golfe (patelles, moules, nacres) sont sédentaires : ils filtrent l'eau et ingèrent en continu les particules de leur environnement. Leur chair concentre les métaux présents dans le sédiment.
En 2014, Lotfi Rabaoui, Rania Balti et leurs co-auteurs ont analysé quatre espèces de mollusques sur douze stations couvrant l'ensemble du golfe, de Chebba au nord jusqu'à la lagune d'Elbibane près de la frontière libyenne.
Les concentrations de métaux s'expriment ici en microgrammes par gramme de tissu frais (µg/g), une quantité bien plus petite, parce qu'on mesure des traces dans un tissu vivant et non dans un sédiment concentré.
Les résultats sont nets. À Gabès, la patelle, un gastéropode commun fixé sur les rochers du littoral, affiche une concentration en cadmium de 4,3 µg/g. La limite maximale fixée par l'OMS pour les mollusques destinés à la consommation humaine est de 2,0 µg/g : c'est plus du double. La nacre (Pinctada radiata), collectée au même endroit, affiche 1,065 µg/g de cadmium dans sa chair musculaire, légèrement au-dessus du seuil OMS de 1,0 µg/g. " La pollution aux métaux lourds a atteint des niveaux critiques dans le golfe de Gabès", concluent les auteurs.
Un signal plus discret mérite attention : la grande nacre (Pinna nobilis), espèce protégée reconnue pour sa sensibilité aux perturbations chimiques, est absente de toute la zone centrale du golfe à proximité de Gabès. Sa densité remonte à mesure qu'on s'éloigne de la ville. La disparition d'une espèce vivante d'une zone est, à sa façon, un indicateur de toxicité aussi parlant que n'importe quel chiffre.
L'oasis contaminée au fluor
La contamination atteint aussi les sols. Une partie des émissions atmosphériques du GCT, notamment ses composés fluorés, retombe à terre et passe dans la végétation. Le fluor s'y accumule sans se dégrader.
En 2018, Afef Ben Amor et son équipe ont mesuré le fluor dans les feuilles de palmiers dattiers à différentes distances du complexe. La concentration normale dans la végétation est de 1 à 10 µg/g de matière sèche. À 500 mètres de l'usine, les feuilles atteignent 95,5 µg/g, jusqu'à 95 fois la référence. La contamination reste détectable à plus de trente kilomètres.
Concentration en fluor dans les feuilles de palmiers dattiers selon la distance au complexe GCT. Unité : µg/g de matière sèche. La ligne bleue marque le plafond de la normale mondiale (10 µg/g).
Stress biochimique des feuilles (malondialdéhyde, marqueur de dégradation cellulaire)
Sources : Ben Amor et al., Tunisian Journal of Plant Protection, 13(1), 2018 · Jeddi & Chaieb, Fluoride, 52(2), 2019. Les valeurs intermédiaires (2, 5, 10 km) sont des estimations par interpolation — les mesures directes publiées portent sur 500 m et 35 km.
Même quand les feuilles paraissent saines, les analyses révèlent des dégâts cellulaires. À 500 mètres du complexe, le stress biologique mesuré dans les tissus est quatre fois plus élevé qu'en zone non contaminée. Les arbres tiennent, mais sous pression permanente. En 2019, Kaouthar Jeddi et Mohamed Chaieb prolongent ce constat sur trois espèces d'arbres et quatre sites entre Ghannouch et Mareth. À Ghannouch, le sol contient assez de fluor pour perturber ses microorganismes. Au-delà de Mareth, la contamination reste détectable. Aucune zone propre n'existe dans le périmètre étudié.
À l'hôpital régional : asthme, cancer, pneumonie
À Gabès, personne n'a jamais mesuré ce que cette pollution fait aux corps. Aucune étude épidémiologique d'envergure n'a été conduite, et aucun programme de biomonitoring n'a cherché les métaux lourds dans le sang ou les urines des riverains. Depuis vingt ans, les équipes scientifiques qui étudient le golfe concluent leurs travaux par la même demande : mener des études épidémiologiques. Elles ne sont jamais venues.
Ce vide crée une zone grise. La pollution est documentée, son coût humain ne l'est pas. Le 26 février 2026, le tribunal de Gabès s'est appuyé sur cette zone grise pour rejeter la demande de suspension des unités polluantes au motif d'absence de preuve du préjudice.
Pollution et pneumonie : ce que les médecins du CHU ont établi
La seule étude disponible sur le lien direct entre pollution atmosphérique et maladies respiratoires à Gabès a été publiée en août 2024 dans la revue médicale Cureus par trois médecins du CHU de Gabès, Hamida Kwas, Harish Rangareddy et Hayfa Rajhi. Ils ont suivi 48 patients hospitalisés pour pneumonie communautaire entre janvier et octobre 2022. La pneumonie communautaire est une infection pulmonaire contractée en dehors de l'hôpital : c'est la forme la plus courante de pneumonie grave.
Pour chaque patient, ils ont croisé son état clinique à l'entrée avec les relevés journaliers de pollution de la station ANPE de Ghannouch. Résultat : plusieurs corrélations statistiquement significatives entre les niveaux de pollution et la gravité des cas.
Le coefficient r de Pearson mesure la force d'un lien statistique entre deux variables. La barre montre la position de chaque corrélation sur l'échelle de 0 à 1. Seuil de signification : p < 0,05. Étude : 48 patients, CHU Gabès, jan.–oct. 2022.
d'un patient incapable de respirer seul
oriente la décision d'hospitalisation
guide la décision d'hospitalisation
complication grave comprimant la respiration
forme sévère nécessitant drainage
Source : Kwas H., Rangareddy H., Rajhi H.H., Cureus, 16(8), e66578, août 2024. Tableau 3. Toutes les corrélations sont significatives à p < 0,05.
Quand le SO₂ augmente dans l'air, les patients arrivent à l'hôpital avec des pneumonies plus sévères et un besoin plus fréquent d'assistance respiratoire. Quand les PM₁₀ augmentent, les complications pulmonaires graves se multiplient. Les corrélations restent modérées mais statistiquement significatives pour une étude de cette taille.
Les auteurs eux-mêmes posent les limites de leur travail : 48 cas, un seul hôpital, dix mois d'observation, sans contrôle du tabagisme ni des maladies préexistantes. Ce n'est pas une preuve épidémiologique définitive mais une corrélation documentée par les médecins qui soignent chaque jour les patients qu'ils ont étudiés.
Cancers : Pas de chiffres pour Gabès, mais des signaux inquiétants
La Tunisie publie trois bulletins régionaux du cancer depuis 1997. Celui du sud regroupe Sfax, Gabès et Médenine. Le plus récent porte sur 2010-2014. Gabès n'y apparaît pas isolément. Mais ces chiffres, comparés à ceux d'autres pays, révèlent un excès qu'on ne peut ignorer.
Le cancer de la vessie est le deuxième cancer masculin dans le sud tunisien. Le taux y atteint 20,3 cas pour 100 000 hommes, à âge équivalent. C'est le niveau de pays comme la Slovénie (17,9), les États-Unis (19,0) ou la Slovaquie (18,8), tous trois industrialisés et anciennement exposés aux métaux lourds. C'est aussi le double du taux algérien (9,6), et largement au-dessus du Qatar (10,3) ou de la Chine (8,2) .
Le rapport entre cancers est plus parlant que le niveau brut. Dans le sud tunisien, le cancer de la vessie atteint presque le même taux que le cancer du poumon, dans un rapport de 0,91. Ailleurs, ce rapport est de 0,30 à 0,49. Aucun pays comparé par le registre n'arrive à un tel équilibre.
Un bulletin antérieur portait sur Sfax seul, en 2000-2002 : 17,2. Le bulletin actuel, élargi à la région, donne 20,3, soit une hausse de 18 % en dix ans. La consommation de tabac n'a pas progressé autant pendant la même période.
Cancer de la vessie chez l'homme — taux standardisé pour 100 000 (référence : population mondiale). Les pays industrialisés d'Europe centrale servent de repère car leur exposition historique aux métaux lourds est documentée.
(Sfax seul) 17,2
Rapport entre le taux de cancer de la vessie et le taux de cancer du poumon chez l'homme. Dans la quasi-totalité des registres, ce rapport est inférieur à 0,55. Un rapport proche de 1 signifie que les deux cancers sont presque aussi fréquents — une configuration sans équivalent dans la littérature internationale.
Évolution du taux standardisé de cancer de la vessie chez l'homme sur deux périodes. La zone géographique s'est élargie entre les deux bulletins, ce qui rend la comparaison prudente — mais la progression reste significative.
sans hausse
tabagique équivalente
Source : Registre du Cancer du Sud Tunisien, données 2010–2014, éd. mars 2021, CHU Habib Bourguiba Sfax. Tableaux 31 et 35, Figure 45. Comparateurs : même document + CIRC (France). Bulletin Sfax 2000–2002, éd. 2007.
Or l'Agence internationale pour la recherche sur le cancer classe trois substances comme causes établies du cancer de la vessie. Ce sont le cadmium, l'arsenic et certains hydrocarbures issus de la combustion industrielle. Les études citées plus haut documentent toutes les trois à Gabès, dans les sédiments, les mollusques et les poussières.
Ces données ne suffisent pas à prouver un lien direct entre la pollution et les cancers. Le registre ne suit pas le tabagisme des malades et ne sépare pas Gabès du reste du sud. Pour aller plus loin, il faudrait une étude épidémiologique conduite à Gabès, qui contrôle les facteurs de risque individuels. Cette étude n'a jamais été faite. Mais le rapport anormal entre cancer de la vessie et cancer du poumon est ce que les épidémiologistes appellent un signal. Ce type d'observation exige une enquête de terrain. Cette enquête n'a pas été conduite non plus.
En 2018, un rapport de la Commission européenne soulignait l'absence quasi totale de données étatiques sur l'impact sanitaire de la pollution à Gabès. En 2026, la situation n'a pas évolué. Le Dr Samir Aloulou, chef du service d'oncologie du CHU de Gabès, travaille depuis plusieurs années à créer un registre des cancers local. La Fondation Hédi Bouchamaoui soutient cette démarche et a publiquement souligné que " le nombre croissant de cancers dans le gouvernorat de Gabès et les régions limitrophes exige un registre indépendant". Aucun des deux n'a obtenu les moyens nécessaires.
Le monstre d'État : anatomie du Groupe Chimique Tunisien
En 1972, le gouvernement de Bourguiba décide de ne plus exporter le phosphate brut extrait à Gafsa. Il veut le transformer sur place, en Tunisie, pour en tirer des engrais et de l'acide phosphorique à haute valeur ajoutée. C'est une ambition d'indépendance industrielle. Gabès est choisie pour son port, sa nappe phréatique et son bassin de main-d'œuvre. On bâtit les usines en bord de mer, au cœur de l'oasis. Les habitants y voient une promesse. Ils n'imaginent pas ce que ce choix va leur coûter.
Cinquante-trois ans plus tard, le Groupe Chimique Tunisien emploie environ 4 300 personnes selon les chiffres de l'entreprise, contrôle quatre sites industriels, Gabès, Sfax, Skhira et M'Dhilla, et produit chaque année plus d'un million et demi de tonnes d'acide phosphorique. Son réseau commercial atteint l'Inde, où le GCT détient avec la Compagnie des Phosphates de Gafsa 70 % de la société TIFERT, dédiée à l'exportation. Sur le site de Gabès lui-même, le groupe breton Roullier opère deux usines via sa filiale Phosphea, approvisionnée en acide phosphorique à moins de deux cents mètres. La France a cessé de produire de l'acide phosphorique sur son sol depuis 2004. Elle délocalise les conséquences de cette production vers le sud de la Tunisie.
Un État dans l'État
Sur le papier, le GCT est une entreprise publique sous tutelle du ministère de l'Industrie. En pratique, aucun contrôle indépendant de ses activités n'existe. Ses bilans financiers ne sont pas publiés. Ses audits restent confidentiels. Les rapports d'impact environnemental ne circulent pas. L'ANPE et les directions régionales des ministères se heurtent à un mur chaque fois qu'elles s'approchent du dossier.
Les chiffres financiers disponibles témoignent d'une gestion désastreuse tolérée sans conséquence. En 2020, le GCT affichait une perte nette de 600 millions de dinars. En 2024, son chiffre d'affaires reculait encore de 27 % au premier trimestre, à 23,9 millions de dinars. Le gouvernement a répondu en approuvant une augmentation de capital de 20 millions de dinars, sans aucune mesure pour réduire l'impact environnemental.
L'argument qui protège le GCT est toujours le même : il serait indispensable à la stabilité du sud tunisien. Chaque promesse de réforme s'y est brisée. Le projet de déplacer les unités les plus polluantes vers Mareth, annoncé dans les années 2010, estimé à 900 millions de dinars, est resté lettre morte. La délocalisation complète a été évaluée entre 3,6 et 4 milliards de dinars, jugée inabordable.
" Tout le monde sait que c'est une bombe à ciel ouvert. Mais fermer le GCT, c'est comme couper l'électricité du Sud. Il n'y a pas d'alternative économique. Alors on laisse faire", dit un ancien ingénieur du groupe, sous couvert d'anonymat.
En 2017, les autorités avaient promis un démantèlement progressif du complexe. Cette promesse a tenu huit ans sans jamais être mise en œuvre. Le conseil des ministres du 5 mars 2025 y a mis fin sans ambiguïté : en une seule séance, le phosphogypse a été retiré de la liste officielle des substances dangereuses, les objectifs de production du GCT ont été doublés, et un programme d'hydrogène vert a été lancé avec le GCT comme site pilote. Les manifestations ont commencé dès avril 2025.
L'audit qui accuse
En juillet 2025, dans le cadre d'une demande de prêt à la Banque Africaine de Développement, le GCT a fait réaliser un audit de conformité environnementale et sociale portant sur trois de ses quatre sites. Le rapport est en ligne sur le site institutionnel du groupe. C'est la documentation officielle la plus complète jamais rendue publique sur l'état réel du complexe. Son diagnostic est sans nuance.
Le site de Gabès fonctionne en état de non-conformité chronique. Les rejets atmosphériques de dioxyde de soufre, de fluorure d'hydrogène et de poussières dépassent les seuils légaux. La plupart des équipements de filtration datent des années 1980 et sont partiellement hors service. Les effluents liquides rejetés en mer ou dans le réseau pluvial affichent un pH compris entre 2,3 et 4,5. La réglementation impose une fourchette de 6,5 à 8,5. Les concentrations en fluor et en phosphore dépassent respectivement 40 et 15 mg/L, soit cinq à dix fois les seuils légaux. Les déchets dangereux du site, ferrailles contaminées, catalyseurs usagés, boues acides, sont stockés à l'air libre sans traçabilité.
L'audit soulève également un risque industriel rarement évoqué publiquement : les unités de production d'ammonitrate, le même composé chimique dont la détonation a rasé le port de Beyrouth en août 2020, tuant plus de 200 personnes, ne disposent d'aucune étude de danger actualisée. Les procédures d'urgence ne sont ni affichées ni connues du personnel. L'audit évoque explicitement " un risque élevé d'accident industriel majeur".
La mise en conformité minimale du site est estimée à 306 millions de dinars.
" La situation actuelle ne permet pas de garantir le respect des exigences environnementales nationales et internationales. Les risques pour la santé publique et les écosystèmes sont avérés et nécessitent une action urgente", conclut le rapport
Ni la direction du GCT, ni le ministère de l'Industrie, ni celui de l'Environnement n'ont communiqué publiquement sur les suites données à l'audit depuis sa remise.
La répression comme réponse
À l'automne 2025, l'État a tenu deux discours en parallèle. Le président Kais Saïed a promis des " solutions immédiates" et déclaré que " chaque Tunisien respirera bientôt de l'air propre". Le ministre de l'Équipement a annoncé des " mesures urgentes" dans un délai de trois à six mois.
En octobre 2025, les manifestations ont donné lieu à 156 arrestations selon les organisations locales. Quatre-vingt-neuf personnes ont été déférées devant le parquet, dont une vingtaine de mineurs. Selon les avocats et les associations locales, une manifestante a perdu un œil sous l'impact d'une bombe lacrymogène.
Le jugement du 26 février 2026 restera dans l'histoire judiciaire tunisienne pour la formule sur laquelle il repose : absence de preuve du préjudice. Le tribunal n'a contesté ni la pollution constatée par l'audit, ni les données scientifiques disponibles. Cette absence est documentée. Les études épidémiologiques réclamées depuis 2019 n'ont pas été conduites, le registre des cancers désagrégé par gouvernorat n'a p as été financé, le biomonitoring des populations exposées n'a jamais eu lieu. L'État n'a pas prouvé qu'il n'y avait pas de préjudice. Il a simplement veillé à ce que personne ne puisse prouver qu'il y en avait un.

