Cette mobilisation s’est toutefois enraillée, avec l’entrée en scène des autorités et l’ouverture d’enquêtes judiciaires visant plusieurs activistes et organisateurs de la Flottille. Ces évolutions ont rapidement conduit à des arrestations et à de longs interrogatoires. Les autorités ont concentré leurs investigations sur les volets juridiques et financiers de l'initiative, en particulier ses modes de financement et de collecte de dons.
Au sein de la société, les réactions se sont rapidement polarisées. D'un côté, certain·es dénoncent une remise en cause d'une initiative civile à visée humanitaire. De l'autre, l'intervention judiciaire est jugée légitime au regard du respect des règles, notamment en matière de gestion des fonds. Cette fracture s'est accentuée avec la diffusion d'informations détaillées sur les coulisses de l'organisation et de son financement, levant le voile sur des aspects jusqu'alors peu visibles.
Dans ce contexte tendu, la “Flottille Soumoud” a changé de symbolique. D'action de solidarité, elle est devenue une affaire d'opinion publique, au croisement d'enjeux politiques et juridiques.
De l’initiative humanitaire à la bataille médiatique et judiciaire
Lancée entre fin août et début septembre 2025, la “Flottille Soumoud” est avant tout une initiative civile internationale visant à briser le blocus maritime imposé à la bande de Gaza et à acheminer une aide humanitaire directe à sa population. Elle a rassemblé des dizaines d’activistes de plus de quarante nationalités, à bord de plusieurs embarcations ayant convergé progressivement en Méditerranée, avant de faire des côtes tunisiennes - notamment au large de Sidi Bou Saïd - un point de coordination central en vue d’un départ vers Gaza.
Cette mobilisation s’inscrit dans un contexte d’aggravation de la crise humanitaire dans l’enclave palestinienne. Pour ses initiateur·ices, le blocus constitue une violation durable du droit international humanitaire. Le contourner par une action pacifique relève à la fois d'un geste humanitaire et d'un levier de pression politique et médiatique. L'initiative conjugue ainsi action humanitaire et portée symbolique, avec pour objectif de remettre la question du blocus à Gaza au cœur du débat international.
Dans la nuit du 8 au 9 septembre 2025, le navire principal de la flottille, le Familia Madeira, battant pavillon portugais, est pris pour cible par un drone alors qu'il s'apprête à quitter les côtes tunisiennes. L'attaque provoque un incendie rapidement maîtrisé, sans faire de blessés. Le lendemain, un scénario similaire se répète. Un second navire, l'Alma, immatriculé au Royaume-Uni, est visé au large de Sidi Bou Saïd. Là encore, aucune victime n'est signalée. Selon plusieurs médias, un engin explosif aurait été largué à bord dans des conditions proches de la première attaque, certaines analyses évoquant l'usage de dispositifs embarqués sur drone.
Ces incidents alimentent des récits divergents. Les activistes dénoncent des attaques ciblées, tandis que des sources officielles privilégient d'abord la piste accidentelle, tout en annonçant l'ouverture d'une enquête. À ce jour, ses conclusions n'ont pas été rendues publiques.
Malgré ces épisodes, la flottille quitte les côtes tunisiennes et poursuit sa traversée en Méditerranée sous étroite surveillance. Début octobre 2025, à l'approche de Gaza, la marine israélienne intercepte les embarcations en eaux internationales, empêchant leur arrivée et procédant à la détention de plusieurs participant·es.
Si l'initiative n'aboutit pas à son objectif immédiat, elle parvient néanmoins à remettre au premier plan le blocus maritime de Gaza, relançant les débats internationaux sur sa légitimité.
D’une controverse médiatique à une relance judiciaire
Dès la fin septembre 2025, des figures de la flottille ont été la cible d’une campagne médiatique et numérique d’ampleur, portée à la fois par certains médias et par des comptes coordonnés sur les réseaux sociaux. Celle-ci s’est concentrée sur les sources de financement et les modes de gestion de l’initiative, évoquant des “dysfonctionnements” au sein de sa structure organisationnelle.
La publication d'un rapport financier par les organisateur·ices a déplacé la controverse sur le terrain du débat public. Jugé insuffisant par certain·es au regard des exigences de transparence, le document est, pour d'autres, apparu comme la cible d'un discrédit politique. Cette polémique a néanmoins perdu en intensité à la fin du mois, à mesure que la couverture médiatique s'essoufflait.
Le dossier est revenu au premier plan début 2026, dans un contexte régional marqué par une escalade des tensions, notamment au Liban et entre l’Iran et Israël, alors que des préparatifs étaient en cours pour une nouvelle flottille au départ de la Tunisie.
C’est dans ce contexte que les autorités tunisiennes ont ouvert une série d’enquêtes judiciaires en mars 2026, visant plusieurs membres de la direction de l’initiative. Les investigations portent notamment sur des soupçons de collecte de fonds en dehors des cadres légaux et de recours à des circuits financiers non contrôlés. Elles s'inscrivent dans le cadre de l'affaire n°2026/4010, instruite par le pôle judiciaire économique et financier de Tunis.
Les documents consultés font état de soupçons d'”escroquerie, d'abus de confiance aggravé et de “blanchiment d’argent en bande organisée”, liés notamment à la collecte de dons estimée à près de 1,5 million de dinars et à leur gestion en dehors des circuits bancaires officiels.
Conditions d’interpellation et perquisitions
À leur retour des prisons israéliennes, les activistes de la “Flottille Soumoud” ont été la cible d'une intensification des campagnes médiatiques réclamant la publication du rapport financier relatif à la collecte de dons. Ce climat est alimenté par les prises de position de certaines figures médiatiques et politiques proches du pouvoir qui mettent en doute l’intégrité des organisateur·ces de l'initiative.
Le 6 mars 2026, l'organisation diffuse une vidéo de Jawaher Channa, membre de l'organe de gestion, enregistrée quelques jours avant son arrestation. Elle y évoque la possibilité d'une interpellation imminente, après la décision du gouverneur de Tunis, Imed Boukhris, d'interdire le départ d'une seconde flottille pour des motifs sécuritaires. Dans le texte accompagnant la vidéo, elle estime que cette décision s'inscrit dans un contexte plus large de restriction des mobilisations pro-palestiniennes en Tunisie.
Les arrestations débutent le 4 mars 2026 et visent plusieurs membres de l'équipe organisatrice, alors que les préparatifs d'une nouvelle flottille sont en cours. Seul Ghassen Boughediri se présentera de lui-même aux autorités le 10 mars. Dans la foulée, les unités sécuritaires procèdent à plusieurs perquisitions dans des lieux liés aux personnes concernées. Selon les procès-verbaux de l’enquête datés du 6 mars, ces opérations ont conduit à la saisie de sommes d'argent et de matériel électronique.
Les perquisitions menées par les autorités se sont portées sur une suite d'hôtel à Sidi Bou Saïd occupée par Jawaher Channa et Wael Nawar, louée conjointement avec un ressortissant italien, absent au moment de l'intervention. D'autres domiciles ont également été perquisitionnés, notamment ceux de Wael Nawar, Ghassen Henchiri et Ghassen Boughediri, ainsi qu'un local associatif situé avenue de la Gare à Tunis, siège de la coordination tunisienne contre la normalisation avec l’entité sioniste.
Toujours selon les procès-verbaux, 5 730 euros sont saisis dans la suite d’hôtel à Sidi Bou Saïd. Interrogée sur cette somme, Jawaher Channa déclare en ignorer l'origine, évoquant la possibilité qu'elle appartienne à un participant étranger. Une somme de 3 470 dinars est également retrouvée dans ses effets personnels.
Chez Ghassen Henchiri, les enquêteurs découvrent plusieurs liasses de billets, sans explication fournie sur leur provenance, l'intéressé ayant choisi de ne pas répondre sur ce point. Les saisies portent également sur plusieurs appareils électroniques (téléphone, ordinateur portable, tablette) appartenant à Jawaher Channa, ainsi que des téléphones saisis auprès d'autres membres de l'équipe.
Face aux accusations centrées sur les soupçons d'irrégularités financières et juridiques, la défense de l’organisation avance un argumentaire différent. L'avocat Ghassen Ghribi évoque “un processus construit en amont”, marqué par une campagne de discrédit ayant précédé les arrestations. Il estime que l'affaire ne peut être détachée de son contexte politique, rappelant que “la première flottille s'est déroulée au vu et au su de l'État, sous sa surveillance : les participants sont partis au grand jour, puis ont été arrêtés sept mois plus tard”.
L’avocat souligne que les personnes concernées sont “ identifiées et facilement convoquables”, estimant qu'elles auraient pu être entendues sans recours à la détention. L'absence de flagrant délit rend, selon lui, ce choix difficilement justifiable au regard de la présomption d'innocence. Ghribi rappelle par ailleurs que “l'affaire n'en est qu'au stade initial des interrogatoires et ne s'appuie pas sur des investigations approfondies”, considérant que l'effet de surprise des arrestations soulève plusieurs interrogations.
Une série d’accusations aux contours étendus
Les enquêtes judiciaires ouvertes dans le dossier de la “Flottille Soumoud” visent plusieurs figures clés de son comité de direction. Selon l'avocat de la défense Sami Ben Ghazi, les mis en cause font face à une “batterie d'accusations aux contours encore flous”, fondée sur un large éventail de textes juridiques, allant de la constitution de bande organisée en vue de blanchiment d'argent aux dispositions du code pénal et de la législation fiscale, ainsi qu'aux lois relatives à la lutte contre le terrorisme et le blanchiment.
Parmi les personnes concernées figure Wael Nawar, membre actif du comité et porte-parole de la flottille, chargé également de la coordination financière et logistique ainsi que des négociations liées aux navires. Il est poursuivi pour escroquerie, haute trahison et blanchiment d'argent, ainsi que pour des soupçons de financements étrangers illicites. Le nom de Jawaher Channa apparaît également : chargée de la coordination de terrain et logistique, des relations avec les autorités au port de Gammarth, et impliquée dans la gestion financière, elle est poursuivie pour escroquerie, haute trahison et blanchiment.
Ghassen Henchiri, en charge du suivi des locations de navires et des négociations avec les armateurs, est lui aussi concerné par des chefs d'escroquerie, de haute trahison et de blanchiment. Le dossier cite également Mohamed Amine Bel Nour, médecin orthopédiste et membre fondateur du comité, impliqué dans la collecte de dons et la coordination avec les structures médicales, poursuivi pour soupçons de financements étrangers, blanchiment et escroquerie.
Sont également visés Ghassen Boughediri, chargé des événements culturels et du volet médiatique, ainsi que Nabil Chennoufi, responsable de l'organisation logistique des aides et de la coordination des participants, tous deux poursuivis pour escroquerie, haute trahison et blanchiment d'argent. S'ajoutent enfin Sana Msahli, impliquée dans la coordination avec les autorités portuaires et la gestion des dons, et Wafa Kechida, comptable chargée de la collecte des factures et de l'élaboration du rapport financier, toutes deux également poursuivies pour les mêmes infractions.
L'avocat Ghassan Ghribi revient par ailleurs sur les fuites ayant touché les procès-verbaux, qu'il estime relever d'une logique de “dénigrement”, avec des extraits “isolés de leur contexte et diffusés pour nuire à la crédibilité des organisateurs”. Il souligne également que l'absence de partie plaignante dans le dossier renforce, selon lui, l'idée que ces fuites visent davantage à influencer l'opinion publique qu'à servir le processus judiciaire.
Concernant la situation des personnes détenues, il indique que plus d'un mois après leur arrestation, leur moral demeure intact, affirmant qu’en dépit de ces conséquences, elles “se considèrent engagées dans une action militante et humanitaire”.
Collecte de dons sans autorisation formelle
Les documents de l’enquête consultés par inkyfada indiquent que la collecte de dons sans autorisation légale écrite, constitue l'un des fondements retenus par l'instruction pour motiver les poursuites liées à des infractions financières.
Les investigations s'appuient notamment sur les déclarations des organisateurs. Plusieurs mis en cause, dont Wael Nawar, Mohamed Amine Bennour et Jawaher Channa, ont reconnu devant les enquêteurs ne disposer d'aucune autorisation officielle écrite leur permettant de collecter des fonds auprès du public.
Les organisateurs, et en particulier le militant Mohamed Amine Bennour, affirment toutefois avoir déposé une demande officielle auprès de la Présidence du gouvernement le 15 août 2025 pour obtenir une autorisation de collecte de dons. Faute de réponse, qu'elle soit positive ou négative, ils ont considéré ce silence comme une “approbation tacite” justifiant le lancement de la campagne de financement.
Certain·es des interrogé·es déclarent également avoir adressé des courriers à plusieurs institutions dont la présidence de la République, le ministère de l'Intérieur et le ministère des Affaires étrangères. Ils affirment avoir reçu des “accords verbaux” pour l'organisation de la flottille, jugés suffisants en l'absence de validation écrite.
Ils justifient par ailleurs le non-respect des procédures administratives par l'urgence liée à la situation humanitaire à Gaza, estimant que ce contexte exceptionnel imposait d'accélérer la collecte de fonds sans attendre les autorisations formelles.
Les organisateurs déclarent également avoir collaboré avec plusieurs structures nationales, dont l'Ordre des médecins, l'Ordre des avocats, le Syndicat national des journalistes tunisiens et la Ligue tunisienne des droits de l'homme. Ils indiquent avoir tenté, via ces partenariats, d'ouvrir des comptes dédiés à la collecte de dons, démarches qui auraient été refusées. Ces interactions sont présentées par la défense comme des formes de reconnaissance implicite de l'initiative, tandis qu'elles sont interprétées par l'enquête comme des éléments à charge.
Du point de vue des enquêteurs, la collecte de montants importants - dépassant 1,5 million de dinars - en dehors de circuits bancaires régulés et sans cadre légal formalisé, notamment via des flux en espèces, constitue un ensemble d'éléments soulevant des interrogations juridiques. Ces données sont analysées comme des indices pouvant justifier des investigations pour escroquerie, haute trahison et blanchiment d'argent, indépendamment des intentions déclarées des organisateurs.
La défense rejette toutefois toute lecture assimilant ces opérations à des pratiques opaques. L'avocat Ghassan Ghribi insiste sur le caractère public de la mobilisation, affirmant que “la collecte de fonds s'est déroulée en plein centre de la capitale, au vu et au su de tous, en présence des autorités”, ajoutant que les participants “ ont agi au grand jour, leurs passeports ayant même été tamponnés dans des installations officielles au port de Sidi Bou Saïd”. Selon lui, l'absence d'autorisation doit être replacée dans le contexte d'une initiative exceptionnelle, estimant que “le peuple de Gaza est en train d'être exterminé, et que l'action humanitaire relevait d'un impératif moral qui dépasse parfois les contraintes procédurales”.
Dans le même sens, Sami Ben Ghazi affirme dans un entretien accordé à Nawaat que “ les dépassements administratifs ou bureaucratiques, ainsi que les écarts par rapport aux procédures en vigueur, s'inscrivent dans une volonté de soutenir le peuple palestinien face à l'extermination, avec la connaissance des autorités politiques, voire de l'ensemble de la société”.
Zones d’ombre autour des navires de la flottille
Selon les procès-verbaux d'enquête consultés, les investigations se sont largement concentrées sur les contrats conclus pour la location et l'achat de plusieurs navires et embarcations destinés à la “Flottille Soumoud”, les documents mettant en lumière des détails financiers précis.
Navire “Jalila”
Selon les déclarations du propriétaire initial, un accord avait été conclu avec Jawaher Channa, agissant au nom de la flottille, pour la location du navire pendant 60 jours, contre un montant de 30 000 dinars au titre de la location et 148 000 dinars de caution.
L’opération a ensuite évolué vers une vente effective du navire. Le changement de propriété a été finalisé avec la délivrance d’une nouvelle carte grise au nom d’un intermédiaire et de l’acheteur, le 6 février 2026, soit plusieurs mois après le retour des participants de la flottille.
Le propriétaire affirme avoir remis 50 000 dinars en espèces, à la demande de Jawaher Channa, qui aurait refusé tout transfert bancaire afin de “régler directement les comptes avec l’équipe financière”. Cette version est confirmée par le nouvel acquéreur du navire.
Navire “Asia”
Pour ce navire, les éléments recueillis indiquent qu’un contrat initial de location de 90 jours a été envisagé, avant d’évoluer vers une logique assimilée à une vente, pour un montant estimé à 170 000 dinars, exigé en espèces.
Le montant final versé s’élève à 200 000 dinars, réparti en trois paiements successifs (deux fois 50 000, puis 100 000 dinars), tous effectués en liquide.
Les enquêteurs indiquent que les fonds auraient été fournis par un intermédiaire algérien, Youssef Ajissa, responsable d’une délégation de la flottille algérienne et député au Parlement algérien. Ghassen Boughediri aurait reçu ces sommes avant de les remettre au propriétaire du navire à Sidi Bou Saïd.
Aucune audition de cet intermédiaire ne figure toutefois dans les pièces consultées.
Navire “Le Bonheur”
Les documents indiquent qu’une première proposition d’achat a été refusée par le propriétaire, conduisant à un accord de location avec Ghassen Henchiri, membre de l’équipe organisatrice. Le montant de la location est fixé à 220 000 dinars, remis en espèces. Le propriétaire affirme que Henchiri lui aurait demandé de déclarer, en cas de contrôle, un montant supérieur (350 000 dinars), alors que le contrat officiel mentionne 180 000 dinars.
De son côté, Ghassen Henchiri conteste cette version et affirme que le montant convenu était de 180 000 dinars, correspondant à un calcul basé sur un tarif journalier de 2 000 dinars sur 90 jours. Il soutient que les fonds ont été remis à une participante de la flottille avant d’être transférés au propriétaire.
Navire “TOO”
Le propriétaire affirme avoir initialement fait don du navire à la flottille, en signant une procuration au profit de Wael Nawar lui permettant de l'exploiter gratuitement, à condition d'effectuer des réparations estimées à 20 000 dinars.
Cependant, un contrat de vente daté du 29 août 2025, également signé par les deux parties, mentionne une cession pour 4 900 dinars. Confronté à ce document, le propriétaire affirme ne pas en avoir compris la nature, déclarant avoir des difficultés à lire et contestant avoir été informé qu'il s'agissait d'un acte de vente.
Il précise que la somme reçue correspondait uniquement au règlement de dettes portuaires permettant le déplacement du navire. Il affirme également avoir été contacté après le retour de la flottille par une certaine “Nessrine”, pour signer un document révisant les coûts de réparation à 30 000 dinars. Face aux allégations du propriétaire, Wael Nawar maintient qu'il ne s'agissait que “d'une simple procuration pour l’exploitation du navire”.
Dans l’ensemble des dossiers liés aux navires, un élément récurrent ressort : l’absence de transactions bancaires formalisées. Les paiements, parfois de plusieurs centaines de milliers de dinars, ont été effectués en espèces, sous forme de remises directes, sans circuit financier traçable.
C’est sur cette base que les unités spécialisées en criminalité financière ont retenu des soupçons liés à la législation sur le blanchiment d’argent et les flux financiers non déclarés.
La défense, de son côté, refuse de réduire ces opérations à une lecture strictement technique. Elle rappelle que ces transactions se sont déroulées dans un cadre public, visible, et avec une implication indirecte des autorités, ce qui, selon elle, exclut toute intention de dissimulation.
Le rapport financier, principale pièce à conviction
Parmi les pièces exploitées par l’enquête figure un document central : un fichier comptable au format Excel, extrait de téléphones saisis lors des perquisitions. Ce document aurait été élaboré par Wafa Kechida, chargée de la consolidation des dépenses et du suivi des factures.
Ce fichier, présenté comme une version préliminaire ou “brouillon” du rapport financier interne, contient plusieurs catégories de dépenses, dont une rubrique intitulée “dépenses non justifiées”, correspondant à des montants non accompagnés de pièces justificatives.
Selon les données relevées, ces montants s’élèvent à environ 278 319 dinars. À cela s’ajoutent environ 120 000 dinars de dépenses liées aux navires, également non documentées, ainsi qu’une estimation supplémentaire de 150 000 dinars de frais non justifiés. Le total des dépenses non appuyées par des justificatifs atteindrait ainsi près de 548 319 dinars.
Les analyses des échanges numériques internes suggèrent que cette version du document a circulé au sein d’un groupe de coordination financière, accompagnée de discussions sur la possibilité de régulariser certaines dépenses a posteriori, notamment via des factures rétrospectives.
Par ailleurs, les personnes entendues dans le cadre de l’enquête livrent des versions contrastées. Jawaher Channa affirme avoir reçu le fichier de Wafa Kechida sans en consulter le contenu détaillé. Nabil Chennoufi, de son côté, nie toute connaissance des montants non justifiés figurant dans le rapport, expliquant qu'il se trouvait à l'étranger durant la période de collecte des dons.
Dans l'ensemble, ce rapport préliminaire apparaît ainsi comme un document de travail interne, révélant des zones d’incertitude comptable et des débats sur la manière de structurer les dépenses avant consolidation.
S'agissant des soupçons de détournement, la défense affirme qu'aucun de ces éléments ne saurait constituer la preuve d’une malversation. Elle insiste sur le fait que les organisateurs ont eux-mêmes rendu publiques des informations financières, et que l’absence d’intention frauduleuse est manifeste.
Pour les avocats, les irrégularités administratives éventuelles ne peuvent être interprétées comme des infractions pénales sans éléments matériels établissant un enrichissement ou une volonté de détournement.
Conclusion : derrière le dossier financier, un enjeu politique ?
Au terme des investigations, plusieurs éléments sont mis en avant par les enquêteurs : l’ampleur des fonds collectés, le recours massif aux espèces, et l’absence de cadre comptable pleinement structuré. Ces facteurs constituent la base des qualifications pénales retenues à ce stade, notamment celles liées à l’enrichissement illicite et au blanchiment d’argent.
Toutefois, ces qualifications restent conditionnées aux résultats des vérifications financières en cours, notamment les réponses attendues des institutions bancaires suite aux réquisitions judiciaires, lesquelles n’ont pas encore été versées au dossier au moment des mandats de dépôt.
Au-delà de la dimension strictement financière, le calendrier de l’ouverture de l’enquête interroge. Le dossier est relancé dans la foulée des événements de Sidi Bou Saïd, marqués par l’interdiction de départ de la flottille et par la préparation d’une nouvelle mobilisation.
L’absence d’éléments publics faisant état d’investigations approfondies antérieures à ces événements alimente des interrogations sur la temporalité de la procédure. Dans ce cadre, l’affaire dépasse le seul champ juridique et financier pour s’inscrire également dans un espace de lecture politique, où s’entrecroisent enjeux de gouvernance, liberté d’organisation et rapports entre initiative civile et autorité publique.

