Suspect n°2 : Ahmed El Mechergui. muezzin arrêté pour "haine contre les chrétiens"

Le 10 août 1913, un article de la Dépêche sfaxienne avance qu’une “famille française, dont la femme est d’origine maltaise, c’est-à-dire, connaissant admirablement l’arabe, habite tout proche de la grande mosquée [...]. Depuis les derniers jours de juillet, Mme B… remarquait, en entendant le muezzin, qu’il ne terminait pas son appel par les mots accoutumés.”
Par | 20 Décembre 2020 | 10 minutes
“Dans la nuit du 1er au 2 août, elle écouta avec plus d’attention et distingua nettement que le muezzin ajoutait aux paroles sacrées, à peu près textuellement les mots suivants : ‘Le roumi 1 est l’ennemi, le roumi est l’ennemi, ne l’oubliez pas !’ 2

La Dépêche sfaxienne relate ainsi des faits qui agitent le commissaire de police et le contrôleur civil de la ville de Sfax depuis le début du mois. Les soupçons commencent le 2 août 1913, lorsqu’un dénonciateur, Émile Belin, “français, 49 ans, employé à la Compagnie du Sfax-Gafsa 3, demeurant rue de la Grande Mosquée, n°11”, envoie une lettre de signalement au sujet du muezzin au contrôleur civil de Sfax (lettre qui ne figure étrangement pas dans le dossier d’archives). S’ensuit une enquête menée par le commissariat de police au cours des nuits qui suivent. 

"Prenez garde, l’Européen est notre ennemi, l’Européen est un cochon”

Les traces de ces enquêtes sont consignées dans deux procès-verbaux datant du 3 et du 8 août, sous forme de témoignages de policiers et de personnes d’origine européenne ou de confession juive habitant dans le voisinage de la Grande mosquée. Dans le premier, “Madame Belin Marie, 26 ans” (la “Mme B...” citée par la Dépêche sfaxienne) confirme la déclaration de son mari, Émile Belin, qui confirme lui-même les accusations qu’il venait de porter dans sa lettre de délation contre le muezzin.

Le document contient ensuite le témoignage du secrétaire de police, Antoine Albertini :

“Après entente avec le sieur Belin, je me suis rendu chez lui à deux heures du matin en compagnie du brigadier Bouzanquet et des nommés Traverso, Pisano et Khayat. Nous nous sommes mis au balcon et à deux heures et demie exactement, nous avons entendu le muezin [sic] annoncer, du haut du minaret de la Grande Mosquée, l’heure de la prière selon la formule rituelle puis il a ajouté à deux reprises, d’une voix forte et distincte : ‘Redoubelkoum-Men-Es-Roumi-El-Adou, El allouf’, ce qui veut dire ‘Prenez garde, l’Européen est notre ennemi, l’Européen est un cochon’ [...]. De l’endroit où nous étions, nous apercevions parfaitement le muezin, d’autant plus que le minaret était éclairé ‘a giorno’ en raison de la fête du Ramadan [...] La maison du sieur Belin n’est distante du minaret que de quarante mètres environ. Les époux Belin qui étaient avec nous ont également entendu.”

Le procès-verbal rapporte ensuite les paroles du brigadier de police (qui dit pourtant ne pas comprendre l’arabe), d’une voisine nommée Hella Zana “née Guez, israélite tunisienne, 22 ans” et de trois témoins choisis par le Secrétaire de police lors de son expédition nocturne : César Traverso, “italien, 36 ans, négociant” (qui dit maîtriser la langue arabe) ; Joseph Khayat, “israélite tunisien, 17 ans, comptable” et Antoine Pisani, “anglo maltais, 25 ans, négociant”. Tous les témoignages concordent et citent telle quelle la formule avancée par le secrétaire de police. Les témoins incarnent une parole qui semble légitime, celle d’une société non musulmane “d’une honorabilité parfaite” (pour reprendre les termes de la Dépêche sfaxienne du 10 août), les hommes exerçant des métiers reconnus (fonctionnaires ou commerçants) et les femmes étant des épouses.

Après cette première enquête, une deuxième investigation est lancée dans la nuit du 7 au 8 août par le même secrétaire de police, cette fois-ci en compagnie de nouveaux témoins. Les spectateurs-enquêteurs s’adonnent au même rituel : ils se mettent au balcon du deuxième étage en face du minaret, toujours chez les Belin et attendent, les oreilles à l’affût, l’appel à la prière. 

À 2 heures 30 du matin, “le muezin [...] a commencé la prière selon la formule rituelle, puis il a ajouté ‘Roumi’ suivi d’un autre mot que j’ai pas bien saisi mais les témoins ont affirmé qu’il a ajouté ‘El Adou’, ce qui veut dire ‘Le Chrétien c’est l’ennemi’”, assure le secrétaire de police.

Le même secrétaire qui expliquait les paroles du muezzin la nuit du 2 août a ainsi, quelques jours plus tard, besoin d’une assistance linguistique. Corroborant ses dires, s’ensuivent les témoignages de Clément Nahmias, “26 ans, négociant israélite tunisien” ; de François Sarlat, “français, 28 ans, commis à la Poste” ;  du brigadier de police Louis Bouzanquet, également présent lors de la première nuit d’observation, qui affirme savoir ce que veut dire “Roumi el Adou” tout en avançant qu’il “ne compren[d] pas l’arabe” et des époux Belin, Marie Belin précisant parler “l’arabe avec beaucoup de facilité”.

On ne sait pas comment les témoins ont été choisi⋅es mais avec dix témoignages à son encontre, le “muezzin de Sfax” est définitivement coupable aux yeux de la police. 

“La leçon tombant du minaret”

À partir de cette deuxième investigation fructueuse, l’affaire prend des proportions plus importantes puisque la nouvelle arrive le lendemain entre les mains du Directeur de la Sûreté publique à Tunis ( “les faits [...] se sont renouvelés” a-t-il pu lire dans une lettre envoyée par le contrôleur civil de Sfax le 9 août) ; et le surlendemain dans les colonnes de la Dépêche sfaxienne : “le même muezzin à la voix claironnante fit entendre derechef son vigoureux appel à la haine contre nous”, déplore le journaliste avant de laisser libre cours à son imagination, non sans ironie : “les milliers de musulmans qui ont dû parfaitement entendre l’appel [...] ont bu avec délices ces paroles d’amour ; tous ont répété en eux-mêmes la leçon tombant du minaret”.

Le cadrage de l’événement par les documents officiels puis par les journaux témoigne d’une connivence certaine entre les pouvoirs et la presse. Cette dernière relate en effet les faits selon les informations qu’on devine transmises à chaque fois par la police comme le montre cet extrait d’une correspondance administrative suivi d’un extrait d’article :

“Il résulte des renseignements particuliers que j’ai recueillis que le service de la prière à la grande mosquée est fait par 29 muezzins à tour de rôle” (lettre du 8 août du contrôleur civil de Sfax au délégué à la résidence générale à Tunis)

“Comme il y a vingt-neuf muezzins à la grande mosquée, pour tâcher de savoir si tous avaient reçu une consigne, ou si au contraire un seul muezzin est coupable, on continua la surveillance discrète [...]” (Dépêche sfaxienne, 10 août 1913)

Le journal La Dépêche sfaxienne semble ainsi avoir accès à des détails assez précis ( “Un rapport fut aussitôt rédigé, signé par les huit témoins et remis à M. le contrôleur civil”) et véhicule la version officielle. Mais cela ne l’empêche pas de rajouter des éléments ( “le roumi est l’ennemi, ne l’oubliez pas” alors que le rapport n’évoque pas ce dernier avertissement) voire de déformer les faits lorsqu’il affirme que tou·tes les témoins “connaissent bien la langue arabe”.

Un autre élément principal du cadrage de l’affaire est la répétition narrative : tous les récits évoquent le fait que le muezzin a recours aux paroles religieuses usuelles puis à la formule incriminée. Dans sa déposition, Émile Belin est le premier à exprimer le propos de cette façon dans le procès-verbal du 3 août puisqu’il utilise l’expression “selon la formule religieuse”. Ensuite, dans les rapports officiels comme dans la presse, ce cheminement devient la norme, avec des variantes lexicales :

“Nous avons entendu le muezin [sic] annoncer [...] l’heure de la prière selon la formule rituelle puis…” (Procès-verbal du 3 août) 

“Le muezzin [...] ajoutait à la formule par laquelle il réveillait ses coreligionnaires…” (lettre du 8 août du contrôleur civil de Sfax au délégué à la résidence générale à Tunis) 

“Le muezin [...] a commencé la prière selon la formule rituelle, puis…” (Procès-verbal du 8 août) 

“Le muezzin ajoutait aux paroles sacrées...” (Dépêche sfaxienne, 10 août 1913) 

Cet effet cumulatif est cependant efficace puisque le muezzin est arrêté et envoyé à Tunis aussitôt.

“Embarqué dans le train de Tunis comme prisonnier”

Dans sa lettre au délégué de la Résidence générale à Tunis datant du 8 août, le contrôleur civil de Sfax précise que lorsque “le délit a été constaté par le commissaire, la prière était dite par le nommé Mohamed Ben Mohamed M’chergui.” Pourtant inconnu des services - au point que son nom se trouve fréquemment déformé ou confondu avec d’autres noms dans les rapports -, Ahmed El Mechergui semble soudainement bien connu : “Cet individu, âgé de 28 ans, ne possède rien et a une conduite déplorable à tous les points de vue [...]. Pris sur le fait, je vous laisse juge de décider quelle punition doit lui être infligée” (lettre du 8 août du contrôleur civil de Sfax au délégué à la résidence générale).

D’après un article de la Dépêche sfaxienne, le muezzin incriminé est arrêté le 12 août à son domicile, avant de traverser le lendemain matin “toute la ville de Sfax menottes aux poignets” et d’être embarqué dans le train de Tunis comme prisonnier. Dans ce train de dix heures, le muezzin était accompagné, selon le journal, du contrôleur civil, du caïd et du directeur des habous (biens de mainmorte) de Sfax comme le confirme le télégramme où le contrôleur civil convoqué à Tunis informe le résident général de sa visite 4 :

Le 14 août 1913, Ahmed El Mechergui est “écroué administrativement”  en attendant la décision du tribunal. Entretemps, l’enquête se poursuit :

“Fanatique muezzin de Sfax est incarcéré prison civile Tunis où restera prévention jusque nouvel ordre [...]. Gouvernement Tunisien supposant que incident doit avoir certaines causes originelles intéressantes connaitre aurait décidé procéder enquête minutieuse sanction contre muezzin sera prise que après cette enquête” (Télégramme pour Paris, 19 août 1913) 

Quoiqu’en théorie, les tribunaux musulmans aient une forme d’indépendance 5, un document de la Section d’État contient deux recommandations de deux officiers coloniaux, celle d’Urbain Blanc (secrétaire général) qui demande “d’entendre cet indigène et de faire les propositions nécessaires” avant d’ajouter “Il faut se montrer sévère. Très urgent” et celle de François Manceron (adjoint au secrétaire général et directeur de cabinet) qui se montre plus imaginatif : “Je suis d’avis d’interner cet indigène en territoire militaire”. À la suite de quoi, le détenu quitte la prison momentanément pour comparaître devant un tribunal, comme l’indique son bulletin d’extraction :

Malgré cette arrestation rapide et l’injonction de la police envers les instances judiciaires, la presse coloniale continue de s’agiter et d’inviter les autorités à faire preuve de plus de sévérité : 

“Le Gouvernement tunisien a statué sur le cas du muezzin. Cet individu n’est absolument pas fou, il est parfaitement lucide. C’est un fanatique qui est actuellement sous verrous [...]. Ce muezzin, qui prononçait sciemment des paroles de haine et d’injures contre nous, sera jugé par l’Ouzara de Tunis et nous osons espérer que la peine sera égale à la faute.” (“Le Muezzin est-il fou ? Est-il remis en liberté?”, La Dépêche sfaxienne, 16 août 1913).

“Les enfants que l’on tient à bien élever, doivent être bien châtiés”

La Dépêche sfaxienne est particulièrement inspirée et prolixe quant à cette affaire. Dans un élan qui rappelle certains écrits actuels, les journaux coloniaux s’insurgent contre un supposé laisser-aller étatique envers les “indigènes”. L’auteur d’une tribune vindicative parue le 17 août, critique l’angélisme du gouvernement colonial qui ne saurait pas gérer ses “indigènes” à cause d’une “ crainte exagérée de [les] froisser” et d’un “parti pris de soutenir, envers et contre tout, les agissements de nos protégés”.

Le journaliste déroule ensuite sa foi républicaine ainsi : “Nous dévoilons toute la vérité. Ce procédé, extrêmement républicain, tout empreint du sentiment le plus élevé de justice, nous permet de nous rendre un compte exact des responsabilités”.  Mais la foi se mue en un désir de représailles : “On se dit simplement : un muezzin a chanté de travers, il nous a insultés, punissons-le sévèrement et que tout soit fini [...]. Les enfants que l’on tient à bien élever, doivent être bien châtiés [...] Bigre, on nous a traités de cochons [...], on nous a traités d’ennemis et on veut nous faire avaler cette couleuvre en la faisant glisser”.

Finalement, l’enquête ne donne rien. Le 26 août, Ahmed el Mechergui est condamné  à un mois de prison “à partir du jour de son incarcération” pour avoir “fait des déclarations de nature à troubler la sécurité”. Le 28 du même mois, le bureau administratif ajoute dans une lettre destinée au caïd de Sfax : “Cet indigène ayant toujours protesté de son innocence et l’enquête n’ayant pas établi sa culpabilité d’une façon certaine, il a été jugé suffisant de lui infliger un mois de prison à compter de la date de son arrestation”. Le 30 août, le jugement du bey confirme la sentence à un mois de prison. 

Ahmed El Mechergui est ainsi non seulement incarcéré sans preuves suffisantes selon les autorités elles-mêmes, mais il perd également sa fonction, comme le montre la missive destinée au cadhi de Sfax le “priant de relever le susnommé de la charge de muezzin”.

Un muezzin fanatique malgré lui

Ce n’est qu’une fois l’affaire close que des voix dissidentes se font entendre. Le 1er septembre, Le Courrier de Tunisie publie une opinion critique qui invite à “examin[er] [cette étrange histoire] sous son vrai jour” car “à moins d’être insensé ou fou, le muezzin ne peut changer le texte sacramental de l’invitation à la prière”. L’auteur de l’article semble avoir mené sa propre enquête lorsqu’il assure que “des Européens catholiques, orthodoxes ou juifs, habitant dans le voisinage immédiat de la mosquée, affirment ne rien avoir remarqué d’anormal”, avant de s’interroger : “Pourquoi vouloir dans ces conditions étayer sur des données aussi problématiques, la preuve du fanatisme musulman et du danger que court la population européenne 6 ?” 

L’auteur souligne à juste titre le caractère quelque peu incohérent de l’affaire, caractère visible à travers la sentence prononcée sans culpabilité avérée : “Cet indigène ayant toujours protesté de son innocence et l’enquête n’ayant pas établi sa culpabilité d’une façon certaine, il a été jugé suffisant de lui infliger un mois”.

Les incohérences sont multiples et concernent différents aspects de l’affaire. L’un des éléments curieux est le choix de témoins qui disent parfois explicitement ne pas maîtriser l’arabe, ne comprendre que quelques mots ou avouant ne pas bien se souvenir de certains détails comme le témoignage de Hella Zana figurant sur le procès-verbal du 3 août : “Il y a quelques jours, à une date que je ne puis préciser, j’étais à ma fenêtre…”.

Ce détail se révèle crucial et complique l’identification du muezzin en question vu le nombre important de muezzins qui se relaient chaque soir pour effectuer l’appel à la prière. Outre la validation policière de témoignages imprécis, les rapports se trompent quasi systématiquement sur le nom du détenu. Peu importe en effet s’il s’appelle Ahmed, Mohamed ou Mahmoud et si le nom de famille est orthographié au gré des inspirations (Mechirki, Mecherqui, M’chergui…) 

L’un des aspects les plus saillants reste la traduction du mot “roumi”. À la lecture des différents documents, les termes “chrétien” et “Européen” semblent être des traductions synonymes et interchangeables mais elles sont utilisées à deux moments différents. Le procès-verbal qui découle du premier soir d’enquête a recours au terme “européen” tandis que le deuxième emploie systématiquement “chrétien”. On ne peut cependant vérifier si cela signifie que les autorités emploient les deux mots comme des synonymes ou s’il y a une volonté d’axer l’affaire sur une dimension religieuse, dont le terme “roumi” semble a priori dépourvu.

Le fait que le muezzin dise que les “roumis” sont les “ennemis” peut pourtant avoir un sens politique et anticolonial mais cet aspect est complètement balayé par les rapports qui favorisent une explication purement religieuse et qui, aidés de la presse, fabriquent un problème public dépolitisé voire culturalisé, fondé sur le fanatisme religieux et la supposée haine des chrétiens.

Une lecture politique des faits aurait également pu produire une interprétation différente du mot “allouf”, traduit systématiquement par “cochon” alors que le terme ḥallûf est polysémique en tunisien et renvoie aussi à la malice ou la fourberie.

Le lien entre la fonction de muezzin et ses propos crée un raccourci rapide qui s’épanouit dans les articles de presse, prompts à présenter le suspect comme un “fanatique haineux” tandis que rien dans son dossier (par ailleurs très peu étayé) ne va dans ce sens et qu’il semble incongru que durant le mois de Ramadan, un muezzin tente de désacraliser une formule religieuse. Pourtant, la presse coloniale demeure obsédée par l’exotisme de l’appel à la prière et ses effets sur les brebis égarées que seraient les fidèles :

“C’est cette prière nocturne qui impressionne le plus les étrangers qui passent dans les pays d’orient, c’est elle qui agit le plus énergiquement sur l’âme imaginative des populations musulmanes [...] Il est donc bien certain que si ce bref appel, lancé d’une voix tout à fait puissante et suppliante, contenait quelque parole de fanatisme haineux, cette parole aurait parmi la masse indigène, et surtout à l’époque du Ramdane, un écho retentissant et un effet moral considérable” ( Dépêche sfaxienne, 10 août 1913).

L’exagération des faits reprochés et le fanatisme fantasmé du muezzin suffisent ainsi à nourrir la polémique. Mais l’histoire ne s’arrête cependant pas là. Le retentissement de cette affaire localisée à Sfax va faire des vagues puisque le même mois, à Tunis, dans la mosquée de Halfaouine, un homme se fait arrêter pour des motifs similaires et provoque, par ricochet, l’émoi de la presse et des autorités. “Le second fait est beaucoup plus caractérisé et s’est produit très peu de temps après le premier. Sa gravité provient de ce qu’il s’est passé dans un milieu favorable aux excitations antifrançaises et où la surveillance est très difficile”, peut-on lire dans un rapport de la Résidence générale au ministre français des affaires étrangères. Ce sera l’histoire du prochain suspect…

1Terme aujourd’hui désuet mais ayant pu signifier étranger, occidental, Européen ou non musulman   

2R. de Ceccatty, “Du haut de la Grande Mosquée”, La Dépêche sfaxienne, 10 août 1913. Il s’agit d’un journal qui commence à paraître en mars 1895 avec pour sous-titre Organe de défense des intérêts du Sud de la Tunisie. Alphonse de Ceccatty en est le directeur et le propriétaire de 1903 jusqu’à 1923. 

3Il s’agit de la Compagnie des phosphates et du chemin de fer de Gafsa, voir le site sfax 1881-1956, consultable ici.     

4Les conséquences de l’affaire s’abattent sur les administrateurs tunisiens, les officiers français les tenant pour responsables ou les accusant de laisser-aller : “je serai d’avis de rendre le naïb des habous de Sfax responsable et de l’obliger à donner les noms des muezzins qui furent chargés de dire la prière” (lettre du 8 août du contrôleur civil de Sfax au délégué à la résidence générale) ; “faire venir le caïd de Sfax qui devra veiller à l’avenir” (note en exergue de la même lettre).  

5Le muezzin est déféré devant l’Ouzara qui est l’une des juridictions aptes à juger les affaires judiciaires pendant l’époque beylicale puis le protectorat. Elle est réservée aux tunisien⋅nes musulman⋅es et non aux tunisien⋅nes juif⋅ves, dit⋅es “israélites”, qui dépendent des tribunaux rabbiniques. La justice y est rendue par délégation du bey. “Le protectorat a [...] induit un dualisme judiciaire marqué par l’existence, sur un même sol, de deux justices parallèles : une justice française de plus en plus envahissante, une justice tunisienne aux multiples ramifications charaïques, rabbiniques et séculières”, Sana Ben Achour, “Juges et magistrats tunisiens dans l’ordre colonial : ‘Les juges musulmans’ du Tribunal mixte immobilier de Tunisie (1886-1956)” . In : La justice française et le droit pendant le protectorat en Tunisie, Tunis, Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2007 [disponible ici]

6“À propos du muezzin de Sfax”, Le Courrier de Tunisie, 1er septembre 1913. Journal républicain-socialiste fondé à Tunis en février 1905, il se nomme à partir de 1906 le Courrier de Tunisie. Républicain radical. Organe de défense des libertés françaises en Tunisie. “C’est le grand journal démocratique en Tunisie par sa durée, par l’importance des journalistes qui y collaborent [...], par la variété des tendances qui ont pu s’y exprimer, par l’originalité de la politique ‘indigène’ qu’il propose” ; “porte-parole des revendications démocratiques et sociales européennes, [i]l fut [...] le principal périodique de gauche, le seul quotidien jusqu’en 1920, et le lien entre les différentes tendances radicales et socialisantes.” Voir Claude Liauzu, “Aux origines du socialisme en Tunisie. La presse démocratique française avant 1914”, Annuaire de l’Afrique du Nord, Paris, CNRS, 1972, pp. 943-963. 

La série Gens suspects retrace des éléments du vécu de personnes fichées par les services de renseignement français en Tunisie (entre les années 1910 et 1930) et, dans certains cas, condamnées. Majoritairement surveillés pour des raisons politiques, les "gens suspects" (des hommes musulmans pour la plupart) pouvaient aussi l’être pour des "faits divers". Cette série d’articles tente de faire parler ces fiches de police rédigées il y a un siècle et de comprendre l’expérience coloniale à travers le prisme sécuritaire. "Gens suspects" puise ses sources dans le fonds d’archives du même nom conservé aux Archives nationales.