En effet, ces demandes interviennent quelques jours après la comparution obligatoire d'Epstein dans le cadre d’une inscription au registre des délinquants sexuels, et alors que des incohérences dans ses déplacements déclarés faisaient l'objet d'un examen par les autorités. Ce contrôle précède de peu son arrestation, survenue plus tard dans l'année.
Cette attention portée aux déplacements s'inscrit dans un mode opératoire plus large, fondé sur le recours à des intermédiaires chargés de faciliter les mises en relation, l'accès aux personnes et les circulations transfrontalières. Pris dans leur ensemble, ces éléments suggèrent que la Tunisie ne constituait pas une destination en soi, mais un point périphérique au sein d'un système transnational permettant le recrutement et la circulation de jeunes femmes à travers des régions moins exposées médiatiquement.
Même si le département américain de la Justice a confirmé qu'aucune poursuite supplémentaire ne serait engagée contre le réseau Epstein, l'attention se concentre désormais sur les intermédiaires qui ont assuré le fonctionnement de ces mécanismes.
C'est dans cette logique, entre circuits légitimes du mannequinat et pratiques de recrutement opaques, que le rôle de Daniel Amar Siad devient central pour comprendre le fonctionnement du réseau Epstein à travers les villes, les pays et les décennies.
Toutes les routes mènent-elles à Epstein ?
À la croisée de la fiction et du réel, le mannequin Julienne Davis, qui incarnait le personnage de Mandy dans Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, a déclaré à Inkyfada qu'elle pense qu'un recruteur de mode a organisé pour elle et d'autres mannequins une brève visite à la résidence parisienne de Jeffrey Epstein en 1994.
Dans un entretien, Davis raconte qu'un " jeune recruteur travaillant pour Metropolitan" à Paris l'a prise en charge durant la Fashion Week. Alors qu'ils se rendaient à la boîte de nuit Les Bains Douches, l’homme aurait proposé un détour en disant " Nous avons d'autres mannequins qui logent chez un ami américain, un homme d'affaires. Est ce que ça vous dérange si on s'arrête pour voir s'ils veulent venir avec nous ?"
Les souvenirs de Davis, qui remontent à 1994, concordent avec des dépositions judiciaires indiquant que Jeffrey Epstein aurait rencontré sa première victime mineure cette même année. Le témoignage de l'ancien pilote d'Epstein confirme par ailleurs qu'entre 1994 et 1997, Epstein se rendait fréquemment en Europe, par Concorde (ndlr : avion de ligne supersonique de la compagnie Air France) ou par vols commerciaux lorsque son jet privé n'était pas disponible.

Correspondance interne du bureau de l'attaché juridique du FBI à Londres demandant
aux autorités britanniques les données frontalières concernant Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell depuis 1994, dans le cadre de la reconstitution de leurs déplacements en Europe, y compris ceux effectués à bord d'avions privés.
Davis décrit Epstein, alors âgé d'une quarantaine d'années, comme " très discret, avec une énergie vitale très faible, presque étrangement calme". Elle ajoute que " rien ne semblait l'enthousiasmer", donnant l'impression qu'il se contentait " du strict minimum, tout en observant". Elle se souvient également d'une " poignée de main étrange et légère", qu'elle reproduit pour souligner à quel point elle l'avait trouvée dérangeante. L'appartement parisien de l’homme d’affaires lui apparaît vaste, doté de hauts plafonds, mais plutôt vide.
" Il donnait l'impression de tirer son énergie des autres plutôt que de lui-même, comme un vampire énergétique. Il ne s'intéressait pas à moi parce que j'étais trop âgée."
Julienne Davis explique que ces souvenirs sont remontés à la surface des années plus tard, lorsque les activités d'Epstein ont été rendues publiques et que des photographies de sa résidence parisienne ont largement circulé dans les médias. Elle dit avoir alors reconnu à la fois l'appartement et un homme d'affaires américain à la mâchoire " disproportionnée".
Interrogée sur les mannequins hébergées chez Epstein et sur leur état apparent, Davis se souvient de jeunes femmes américaines, " très jeunes, environ 17 ou 18 ans". Leur chambre comportait " deux matelas posés au sol". Elle souligne toutefois qu’elles ne lui ont pas semblé en détresse.
Eyes Wide Shut, film souvent interprété comme une exploration des sociétés secrètes de l'élite, des rapports de pouvoir et de l'exploitation des jeunes femmes, avait confié plusieurs rôles à des mannequins professionnels, à la demande expresse de Stanley Kubrick.
Revenant sur l'écosystème du mannequinat, Julienne Davis estime que si " quelqu'un comme Epstein se trouvait à Paris ou à Milan en été", c'est parce que " c'est à ce moment là que les adolescentes, entre 14 et 17 ans, peaufinent leurs books pendant les vacances scolaires".
Bien que Davis ne rapporte aucun acte répréhensible lors de cette rencontre en 1994, précisant qu'elle avait alors plus de 25 ans, son témoignage souligne l'ancienneté et le caractère déjà opaque de la proximité entre agents de mannequins et l'entourage social d'Epstein. Cette proximité se structurera ensuite en un réseau prédateur transnational, documenté sur plusieurs décennies et dans de nombreuses villes.
Tunisie et Look Model Search, 2009
Les correspondances relatives à la finale internationale du Look Model Search, organisée à Tunis en 2009 à l'hôtel Golden Tulip Carthage, montrent que Daniel Amar Siad, également connu sous les noms d'Amar Siad et Siad Amar, transmettait à Epstein des informations concernant l'événement. Recruteur de mode à l’international, Siad est également lié à d'autres secteurs d'activité, notamment les technologies de reconnaissance par empreintes digitales.

E-mail envoyé en juin 2009 par le recruteur de mode Daniel Amar Siad à Jeffrey Epstein, relayant des documents promotionnels de la finale internationale du Look Model Search à Tunis ainsi qu'une demande des organisateurs visant à recruter des mannequins dans plusieurs pays.
Un échange daté du 3 mars 2016 décrit Daniel Siad comme " un scout (ndlr : recruteur de mannequins) ou recruteur de filles et/ou de femmes pour J. Epstein". Ce document a été mis sous scellés par l'équipe juridique de Ghislaine Maxwell dans le cadre de l'Exhibit O de l'affaire United States of America v. Ghislaine Maxwell, devant le tribunal fédéral du district sud de New York.
Sur les huit pièces jointes à ce dossier, une seule mentionne Siad. Cette pièce demeure sous scellés sur décision du tribunal et n'est donc pas accessible au public.
Pris isolément, les échanges autour du concours de Tunis ne suggèrent aucun comportement répréhensible de la part des organisateurs. Les demandes de soutien pour le repérage de mannequins sont courantes dans l'industrie. Rien n'indique non plus que les organisateurs aient eu connaissance de la transmission de leur correspondance à Epstein.
Replacé dans l'ensemble des documents examinés, l'événement de Tunis illustre toutefois la manière dont des compétitions internationales légitimes pouvaient alimenter des réseaux de recrutement opaques, sans que l'ensemble des parties impliquées n'en ait conscience.
Le précédent Brunel et MC2
Pour comprendre le rôle de Daniel Amar Siad, il faut le replacer dans un précédent déjà documenté. Celui de la relation entre Jeffrey Epstein et Jean Luc Brunel, fondateur de MC2 Model Management, une agence parisienne dont le financement par l’homme d’affaires américain est désormais établi.
Malgré son arrestation spectaculaire en 2019, des suspicions entourant Brunel et MC2 étaient apparus bien plus tôt. Dans un courriel daté de 2014, Brunel écrit à Epstein au sujet de la pression médiatique croissante visant son agence. "À Miami, je fais face à de gros problèmes liés à l'image de MC2 Models sur internet. Ensuite, je pars en vacances..."
Epstein lui répond alors en minimisant l'ampleur de la situation tout en en reconnaissant la gravité. "Désolé, désolé. Je m'attends à ce que cette catastrophe naturelle, cette tempête médiatique, dure un mois. Comme un ouragan ou un tsunami, on ne peut pas faire grand chose pour l'influencer."
Dans un message de suivi, Epstein donne une consigne explicite à Brunel, "Détruis cette communication et toutes ses copies, y compris les pièces jointes." Dès 2012, Brunel avait déjà adopté un ton alarmant dans un autre message adressé à Epstein : "Rideau total sur tout ce qui concerne MC2.", anticipant ainsi l'effondrement de l'opération Brunel/Epstein et fournissant un contexte essentiel pour comprendre le rôle ultérieur de Daniel Siad.
Des documents judiciaires ultérieurement rendus publics, dont une note manuscrite rédigée le 29 février 2016 par un agent du FBI, indiquent que Brunel coopérait déjà avec les autorités américaines à cette date afin de fournir des éléments contre Epstein.

Notes manuscrites d'enquête datant de 2016, résumant des témoignages, des méthodes de recrutement et des évaluations internes du réseau Epstein, avec des références à des recruteurs de mode, des intermédiaires et des accusations de trafic organisé citées par la suite dans des dossiers judiciaires sous scellés.
Qui est Daniel Amar Siad ?
D’après les documents consultés, Daniel Amar Siad, de nationalité algérienne, française et suédoise, menait des activités de repérage et de mannequinat à Paris, Ibiza, Marrakech, Barcelone, La Havane, Stockholm et Hong Kong. Ses relevés bancaires indiquent qu'il a par la suite résidé à Palm Jumeirah, un complexe résidentiel de luxe situé sur une île artificielle à Dubaï.
Les correspondances mentionnent également d'autres activités professionnelles. Elles font état du soutien logistique apporté par Siad à Mom Luang Rajadarasri Jayankura, figure de la royauté thaïlandaise, ainsi que de son implication dans une entreprise spécialisée dans les technologies de reconnaissance par empreintes digitales.
Un échange daté de 2009 révèle par ailleurs que Jeffrey Epstein a organisé la première rencontre entre Jean Luc Brunel et Daniel Siad, mettant ainsi en relation les deux agents de mannequins. Dans la foulée, Siad propose de présenter à Epstein un autre recruteur, identifié sous le nom de Tigran, qui aurait, selon un e-mail, "repéré des mannequins pour l'agence de Trump".
À partir de 2011, dans un contexte de désaccords croissants avec Brunel, Siad cesse de communiquer avec lui et s'adresse uniquement à Epstein. "Bonjour Jeffrey, es-tu à Paris. J'ai une fille qui arrive ce soir de Londres. Si tu peux la voir plus tard ce soir."
Les courriels et échanges Skype montrent que Siad organisait la logistique, négociait ses honoraires, envoyait des photographies et planifiait des rencontres, tout en assurant les paiements. Il transmettait surtout directement à Epstein les profils des mannequins qu'il recrutait.
Dans un échange daté de 2014, Epstein lui demande par exemple d'acheter un billet de retour pour une femme souhaitant quitter les lieux, sans que le contexte ne soit précisé. "Je viens de recevoir un message de [nom masqué]. Elle veut un billet pour rentrer. Tu peux l'acheter et je te donnerai l'argent. Je ne veux pas lui parler." Siad lui répond alors quelques heures plus tard. “Je lui ai déjà donné l'argent pour le billet. Je pensais qu'elle était partie. Je crois qu'elle est revenue. Je viens de recevoir un mail d'elle. Je vais vérifier."
Les dossiers contiennent de nombreux exemples de propositions de profils et de tentatives visant à inciter des mannequins à rencontrer Epstein. Dans un échange Skype de 2015, Siad écrit : "J'essaie d'envoyer ce mannequin que je voudrais placer à New York. [Nom masqué]. C'est un nouveau visage chez Ford Paris. Merci de regarder sa photo sur le site."
Plus tard dans la même conversation, il ajoute "Peux-tu m'envoyer de l'argent s'il te plaît, merci beaucoup." Epstein lui répond que le paiement a déjà été effectué.
Les échanges confirment également que Siad organisait régulièrement des rencontres pour le compte d'Epstein. En 2014, il écrit par exemple : "J'ai une fille de New York, une Française de 25 ans. Elle sera là jusqu'au 5." Jeffrey Epstein répond alors sans hésitation : "Je serai à Paris demain. Merci d'organiser. Je t’en suis reconnaissant et j'espère que tu vas mieux."
Siad tient Epstein informé de ses déplacements et de ses activités de repérage. En septembre 2017, il écrit : "Je suis à Barcelone. J'ai des filles qui logent chez moi, d'origine australienne et croate. Tu peux lui parler, elle est très douce." Il ajoute, "je cherche à la placer ici et à Paris. Et son rêve, bien sûr, c'est New York."
Il transmet ensuite des photographies, précisant que la femme a 23 ans, tout en ajoutant qu'elle a une sœur de 20 ans. Cet échange est suivi d'un appel Skype entre Epstein et l'une des femmes. À l'issue de cet appel, Siad est invité à organiser une rencontre entre la jeune femme et l'acteur Woody Allen, également présent à Barcelone selon les échanges.
À travers les centaines de messages examinés, la méthode est souvent la même.
Les photos envoyées sont jugées et commentées, puis elles sont suivies de propositions de rencontres et de négociations de tarifs. Les remarques d'Epstein sur les traits physiques, l'ethnicité, la jeunesse et l'apparence reviennent aussi de manière récurrente.
Tunisie et Look Model Search, 2009
En 2009, Daniel Amar Siad transmet à Epstein des documents promotionnels relatifs à la finale internationale du Look Model Search, organisée à Tunis à l'hôtel Golden Tulip Carthage. Ces éléments incluent un courriel de Wolfgang Schwarz, directeur général de Look Models International, sollicitant de l'aide pour recruter des mannequins dans plusieurs pays.
Aucun élément dans les documents examinés n'indique que les organisateurs du concours savaient que leur correspondance avait été transmise à Epstein. Rien ne permet non plus d'affirmer que Siad a assisté à l'événement à Tunis ou que les organisateurs avaient connaissance de liens entre ce dernier et Epstein.
Pris de manière isolée, cet échange ne suggère aucun comportement répréhensible de la part des organisateurs. En effet, les demandes d'assistance pour le repérage de mannequins sont courantes dans l'industrie du mannequinat. Mais dans le contexte mis en évidence par les documents, l'événement de Tunis illustre la manière dont des compétitions internationales légitimes ont pu alimenter des réseaux de recrutement opaques liés à Epstein, sans que l'ensemble des parties impliquées n'en ait nécessairement eu conscience.
Un intermédiaire central d'un système opaque
Dans leur ensemble, les documents consultés décrivent Daniel Amar Siad comme un intermédiaire récurrent ayant monétisé l'accès à de jeunes mannequins aspirantes, sous couvert d'activités légales de l'industrie de la mode. "Elle a 26 ans mais regarde, elle en fait 18, personne très intéressante. Je rencontre de nouvelles beautés incroyables. Je te tiendrai au courant", écrit-il à plusieurs reprises à Epstein dans des échanges s'étalant sur près d'une décennie.
Les transferts financiers, les litiges répétés liés aux paiements tardifs et la circulation systématique de profils anonymes, dont l'âge et l'apparence étaient soigneusement détaillés, reproduisent les mêmes dynamiques de recrutement que celles observées dans l'affaire Brunel-MC2. Alors que Jean Luc Brunel a engagé des poursuites contre Epstein en 2015 et coopéré avec le FBI en 2016, Daniel Amar Siad a, lui, poursuivi la transmission de profils jusqu'à l'arrestation d'Epstein.
Les échanges Skype permettent aussi de mettre en lumière non seulement le comportement prédateur d'Epstein et ses commentaires désinvoltes sur l'apparence des femmes, mais aussi la vulnérabilité des mannequins impliquées.
Si nombre des femmes mentionnées dans les correspondances entre Epstein, Brunel et Siad pensaient probablement poursuivre une carrière légitime dans le mannequinat, la nature même des échanges, fondés presque exclusivement sur leurs photographies, suggère qu'elles étaient également intégrées, à leur insu, dans un système parallèle de sélection opaque, où l'accès sexuel constituait la véritable monnaie d'échange.
Si beaucoup des femmes mentionnées dans les correspondances entre Epstein, Brunel et Siad croyaient probablement poursuivre une carrière internationale dans le mannequinat, la nature des échanges montre qu’elles étaient aussi intégrées, à leur insu, dans un réseau parallèle de sélection sordide basé sur l’exploitation sexuelle.
Partout dans le monde, citoyens, journalistes et créateurs de contenus scrutent les itinéraires et la logistique détaillée révélés par les correspondances de Jeffrey Epstein. Dans le même temps, des enquêtes judiciaires ont été lancées dans au moins dix pays, témoignant ainsi de l'ampleur internationale du réseau et de ses ramifications.

