Grève de la faim : le corps comme champ de protestation dans les prisons tunisiennes

Face à l'enlisement des procédures judiciaires et la paralysie des mécanismes de protection juridique, les détenu·es politiques en Tunisie se retrouvent face à une alternative étroite : se taire derrière les barreaux, ou faire de leur corps un instrument de contestation. Dans les prisons tunisiennes, la grève de la faim s'est imposée comme une forme de protestation pacifique, portée par des prisonnier·es politiques, des journalistes et des magistrat·es révoqué·es, sur fond de restrictions des libertés et de mise au pas de la justice.
Par | 07 Mai 2026
15 minutes
Disponible en arabe
Dans ce contexte, la grève de la faim est mobilisée comme un levier de pression. Elle répond à plusieurs motifs : conditions de détention, reports répétés des procès, ou dénonciation du caractère politique des arrestations. Elle vise, en dernier recours, à arracher une réaction des autorité.
En prison, le corps devient alors le seul outil disponible pour protester. Les revendications quittent le terrain des textes juridiques, souvent sans suite, pour s'incarner dans une réalité tangible, susceptible de capter l'attention de l'opinion publique et de placer l'État face à ses responsabilités en matière de respect des droits.
Depuis juillet 2021, la multiplication des grèves de la faim constitue un indicateur des tensions qui traversent le système des droits humains en Tunisie. Loin d'être des cas isolés, ces actions s'inscrivent dans un contexte politique et judiciaire complexe. Chaque grève dépasse ainsi la situation individuelle de son auteur : elle met en lumière des enjeux plus larges liés aux conditions de détention et à l'efficacité des mécanismes de contrôle dans la garantie des droits fondamentaux..
Dans cette perspective, la grève de la faim ne relève plus uniquement d'un geste individuel. Elle devient un moyen d'expression face à un rapport de force déséquilibré : d'un côté, des autorités qui gèrent les dossiers dans le cadre institutionnel existant ; de l'autre, des détenus qui tentent de maintenir leur cause visible dans l'espace public.

Grève de la faim : le corps comme espace de lutte

Derrière les barreaux, la grève de la faim prend une dimension singulière. Contrairement aux formes de protestation extérieures, le détenu gréviste se trouve dans une confrontation directe avec l'autorité, privé de communication libre, d'accès à l'information et de visites régulières - souvent réduites à quelques minutes sous stricte surveillance, voire suspendues dès lors que la grève est évoquée.

À ces contraintes s'ajoutent des conditions de détention difficiles : surpopulation, bruit, négligence sanitaire. Autant de facteurs qui accentuent l'épreuve physique d'un corps déjà affaibli par l'abstinence alimentaire.

L'année 2025 marque une intensification notable du recours à la grève de la faim comme moyen de contestation face aux arrestations et aux procès à caractère politique, notamment dans l'affaire dite du "complot contre la sûreté de l'État". Ce recours au corps comme forme de résistance s'inscrit dans la continuité des évolutions politiques engagées depuis le 25 juillet 2021, date à laquelle le président Kaïs Saïed a concentré les pouvoirs entre ses mains, étendant son contrôle à l'ensemble des institutions, y compris la justice. Dans ce contexte, les détenus politiques et les défenseurs des droits ont progressivement transformé leur corps en dernier espace de protestation.

En décembre 2025, l'avocat Ayachi Hammami poursuit une grève de la faim entamée dès son arrestation. Il y met fin après 43 jours à la suite de la dégradation de son état de santé et les appels répétés d'organisations de défense des droits. Avant lui, la détenue Chaïma Issa avait adopté une démarche similaire après son arrestation. Elle suspend sa grève de la faim après 16 jours, avant de la reprendre le 23 décembre 2025. 

En octobre 2025, la longue grève de la faim de Jawhar Ben Mbarek survient en protestation contre la durée de sa détention et ses conditions, notamment le recours à des audiences à distance. Elle s'accompagne de mouvements de solidarité de la part d'Issam Chebbi, Abdelhamid Jelassi, Ridha Belhaj et Rached Ghannouchi. En novembre, l'homme politique Mehdi Ben Gharbia rejoint ce mode de protestation pour dénoncer sa détention préventive prolongée, qu'il juge dépourvue de fondement légal.

Le retour sur les années précédentes montre que ce mode de contestation s'inscrit dans une dynamique durable. Dès 2022, les magistrats révoqués y recourent sous le slogan "la faim plutôt qu'une justice soumise". En 2023 et 2024, journalistes et responsables politiques adoptent également cette forme de protestation, à l'image de la journaliste Chadha Belhaj Mbarek, du politique Sayed Ferjani ou encore de l'avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani.

L'ensemble de ces épisodes met en évidence un lien direct entre la multiplication des grèves de la faim et la concentration du pouvoir, notamment sur l'appareil judiciaire. Les prisons deviennent ainsi un espace central de confrontation politique, où le corps se transforme en outil de résistance et en moyen d'affirmation du droit à la vie et à la dignité face à une répression persistante.

Le corps sous contrainte : les effets médicaux de la grève de la faim

La grève de la faim ne se réduit pas à une simple privation alimentaire. Elle constitue un processus physique et psychologique complexe, au croisement de la médecine, de l'éthique et des droits humains. Le corps ne se contente pas “d'arrêter de fonctionner" : il entre dans une phase de réorganisation forcée de ses ressources vitales pour maintenir un minimum de fonctions, au prix d'un épuisement progressif pouvant entraîner des dommages durables.

Au fil du temps, l'organisme passe de la consommation de ses ressources immédiates à l'exploitation de ses réserves internes, avant d'atteindre un stade critique marqué par la fonte musculaire et le déclin des fonctions vitales. La poursuite de la grève entraîne une faiblesse généralisée, une perte de poids significative, ainsi que des troubles physiques et psychiques. À un stade avancé, ces altérations peuvent affecter la conscience et le fonctionnement des organes.

Ces effets ne disparaissent pas nécessairement à la fin de la grève. Ils peuvent laisser des séquelles à long terme, faisant du corps un témoin durable de l'épreuve subie.

Dans ce contexte, le docteur Maher Zaag, président de la section de Monastir de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, souligne que la grève de la faim place le médecin face à un dilemme éthique. Son rôle ne se limite pas au suivi médical : il implique aussi le respect de la volonté du gréviste et de sa dignité, sans réduire son corps à un objet d'intervention forcée. Le recours à l'alimentation forcée, insiste-t-il, constitue une forme de torture incompatible avec l'éthique médicale.

Droit international : le corps au cœur des violations

Les grèves de la faim ne peuvent être dissociées du cadre juridique international, censé encadrer l'action des États à l'égard des personnes privées de liberté. Le silence ou l'inaction des autorités révèlent des manquements à des engagements internationaux qui placent le droit à la dignité, à la vie et à la santé au cœur des obligations étatiques.

Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, dans son article 7, interdit de manière absolue les traitements cruels, inhumains ou dégradants. Cette interdiction inclut les formes de négligence volontaire ou le refus d'intervenir lorsque la vie ou l'intégrité physique d'un détenu est menacée. Ignorer une grève de la faim ou en minimiser la gravité peut ainsi être assimilé à un traitement inhumain.

Ces obligations rejoignent les Règles Mandela des Nations unies, qui insistent sur le respect de la dignité des détenus et sur leur droit à des soins équivalents à ceux disponibles à l'extérieur. Elles proscrivent toute forme de sanction ou de pression liée à l'état de santé ou à l'exercice d'une protestation pacifique.

Le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels reconnaît, quant à lui, le droit de toute personne à jouir du meilleur état de santé possible. En détention, ce droit implique une responsabilité accrue de l'État, qui contrôle l'ensemble des conditions de vie. Le défaut d'information, l'isolement des grévistes ou un suivi médical purement formel constituent autant de violations de cette obligation.

Pour Faïza Chebbi, la "surveillance médicale" souvent mise en avant ne peut être dissociée du contexte global de détention et de procès. Elle ne saurait compenser l'absence d'indépendance judiciaire, ni mettre fin aux détentions prolongées. L'exclusion des familles du suivi renforce encore la violation, en étendant ses effets au-delà du détenu lui-même.

La surpopulation carcérale comme facteur aggravant

La grève de la faim ne se déroule pas dans un vide. Elle prend place dans un système carcéral marqué par une surpopulation chronique, qui fragilise davantage les corps en protestation.

Selon un rapport de la Ligue tunisienne des droits de l'homme (2022-2025), la prison de Mornaguia compte plus de 10 971 détenus, celle de Bouchoucha environ 1058, Mahdia près de 2467 et Sfax environ 700. Ces chiffres, même sans données précises sur les capacités officielles, témoignent d'une pression constante sur les conditions de détention, les soins et le suivi médical.

Dans ce contexte, le corps du gréviste devient particulièrement vulnérable. La fragilité individuelle se conjugue à des défaillances structurelles, transformant la grève en acte de protestation au sein d'un système déjà incapable de garantir les droits fondamentaux.

Une course contre la montre

Le docteur Maher Zaag décrit la grève de la faim comme une "course contre la montre" profondément inégale. Le détenu mise sur la durée pour transformer sa cause en enjeu public, tandis que les autorités comptent sur le temps pour l'épuiser, l'isoler et le pousser à renoncer. Cette confrontation ne se joue pas dans la violence directe, mais dans l'attente, le silence et le report des réponses.

Au-delà du risque vital, l'enjeu réside aussi dans l'impact sur la perception collective. La répétition des grèves de la faim, souvent perçues comme inefficaces, risque d'en atténuer la portée symbolique, transformant un acte de résistance extrême en événement ordinaire.

Dans ce contexte, la grève de la faim n'apparaît ni comme un geste isolé, ni comme une forme d'autodestruction. Elle s'inscrit dans un espace politique verrouillé, marqué par la paralysie de la justice et la transformation du pouvoir judiciaire en instrument de régulation. Privé de recours effectifs, le détenu se voit contraint de faire de son corps le dernier espace de souveraineté disponible.

La grève de la faim ne marque pas non plus la fin du politique. Elle en constitue, au contraire, l'expression la plus radicale. Lorsque les droits et le procès équitable disparaissent, le corps devient le dernier langage possible.

Sa persistance pose alors une question ouverte, à la fois morale et politique : combien de temps encore le corps restera-t-il la seule preuve visible des défaillances de la justice derrière les murs des prisons tunisiennes ?


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