L’illusion du départ et l’arrestation
L’histoire de Aymen et Montassar est similaire à celle de milliers de tunisiens et tunisiennes partis étudier à l’étranger. Leurs familles évoquent des inscriptions universitaires, un logement trouvé sur place et la recherche d’activités rémunérées pour compléter leurs ressources. Les deux trajectoires suivent, dans un premier temps, un cadre classique d’installation à l’étranger : adaptation administrative, contraintes financières, dépendance au statut migratoire.
Aymen part le 11 novembre 2022 pour étudier l’administration des affaires. Son projet d’étude a été facilité par un institut, qui se présente comme étant un “ centre multinational de formation en langues vivantes, soutien scolaire et assistance à l'immigration”.
Avant son départ, Aymen apparaît même dans une vidéo promotionnelle publiée par l’Institut. Face caméra, il explique vouloir “ terminer ses études rapidement en Russie”, soulignant la diversité des filières accessibles et la possibilité de s’inscrire même sans baccalauréat. Il affirme avoir contacté l’institut via Facebook, avoir choisi sa faculté parmi les options proposées et reçu une invitation officielle pour études. “ Le visa a pris un mois maximum”, dit-il.
Le texte accompagnant la vidéo précise que l’institut l’a “ accompagné dans les procédures de voyage jusqu’à l’obtention du visa” et était présent le jour du départ. L’agence promet de “ faciliter toutes les démarches, de l’acceptation dans l’université russe jusqu’à l’obtention du diplôme”.
Une fois sur place, il s’installe dans la région de Voronej. Il suit une première année de langue, puis entame son cursus. En parallèle, il travaille pour subvenir à ses besoins. Selon son père, “ il étudie et travaille en même temps dans l’agriculture, dans des fermes sous serres, il travaille même dans la maçonnerie”.

Carte d’enregistrement délivrée par le ministère russe de l’Intérieur au nom d’Aymen Dhaouadi. Ce document atteste de l’enregistrement administratif d’un ressortissant étranger sur le territoire russe.
Au début de sa troisième année, il aurait traversé une période financière difficile qui l’a contraint à interrompre son emploi, d’après son frère. Cherchant un nouveau travail, il entre en relation, via Telegram, avec un ressortissant russe se présentant comme responsable d’une société de livraison. Ce dernier lui demande d’envoyer une copie de son passeport et lui demande de se rendre à une adresse pour effectuer un stage préalable.
Aymen s’y rend avec son ami marocain, Moussa, lui aussi étudiant, en pharmacie. Selon le récit familial, l’adresse se situait dans une zone isolée, en périphérie de la ville, à la lisière d’une forêt. Ne trouvant pas le lieu exact, ils auraient demandé des indications à une patrouille de police. “ Nous venons à cette adresse, nous cherchons du travail”, expliquent-ils. Les agents leur auraient indiqué qu’il s’agissait d’un secteur connu pour des activités liées aux stupéfiants, avant de procéder à leur interpellation. Aymen et son ami sont placés en garde à vue. L’affaire prend une autre direction.
Plus au nord. À Bizerte. Montassar quitte la Tunisie le 12 novembre 2021. Il n’a pas obtenu son baccalauréat cette année-là. Selon sa sœur, des amis lui parlent d’une agence qui propose des cursus d’études en Russie. L’agence lui assure que même sans le baccalauréat il pouvait intégrer une université publique russe pour y étudier l'informatique. Il décide de partir. “ Il a vendu sa caméra”, explique sa sœur. Photographe, il travaillait pour une radio et une chaîne de télévision tunisiennes.
Montassar cherche à améliorer sa situation financière. En décembre 2021, il repère une annonce sur Telegram. On lui propose un travail de livraison. “ On lui a dit que c’était pour faire des livraisons, qu’on lui donnerait des endroits où déposer des choses.”
Selon sa sœur, il découvre ensuite qu’il s’agit de livraisons d’héroïne. “ Quand il a su ce que c’était, il n’a pas voulu continuer avec eux.” Le refus, selon elle, ne passe pas. “Ils n’ont pas accepté son refus et lui ont tendu un piège avec la police.” Il est arrêté le 16 janvier 2022.
Ses proches sont informés par une personne liée à l’agence qui avait organisé son départ. Lors de l’interpellation, un traducteur est présent. Selon sa sœur, “ le traducteur qui était avec la police a mal traduit ses propos”, ce qui aggrave la qualification des faits retenus contre lui. À partir de cette date, Montassar est happé par l’engrenage du système pénal Russe.
La détention comme point de bascule
Après son arrestation, une procédure pénale est ouverte contre Aymen et son ami marocain pour des faits liés aux stupéfiants. Les documents judiciaires mentionnent une tentative d’infraction qualifiée au titre de l’article 30, alinéa 3, combiné à l’article 228.1 alinéa 4 du code pénal russe. Le frère de Aymen affirme dans un post sur facebook que “ les analyses toxicologiques de mon frère étaient négatives, des témoins avaient confirmé devant les enquêteurs que les jeunes hommes n’avaient aucun lien avec le trafic de drogue et que les caméras de surveillance ne les avaient jamais enregistrés auparavant sur ce site”.
Malgré ces éléments, la procédure s’est poursuivie. Aymen et Moussa sont placés en détention provisoire au centre de détention préventive FKU SIZO-1 de la région de Voronej.
Face à la détention de leur fils, les parents d’Aymen cherchent rapidement un avocat sur place. Depuis la Tunisie, ils mandatent une avocate russe, par l’intermédiaire d’un cabinet d’avocat tunisien présent sur place. Les échanges se font à distance. Les honoraires s’élèvent à 150 000 roubles, soit environ 5 500 dinars tunisiens.

Contrat d’assistance juridique signé avec une avocate russe chargée d’assurer la défense d’Aymen Dhaouadi durant l’enquête préliminaire.
Les parents ne parlent pas russe. Ils dépendent d’un relais tunisien pour effectuer les paiements et recevoir des informations sur l’avancée de la procédure. Chaque audience est attendue comme une possible issue. Selon le père, la détention s’étend sur neuf mois, durant lesquels ils tentent de suivre le dossier sans accès direct aux audiences ni aux autorités judiciaires.
Durant cette période, les échanges deviennent plus lourds.
“ Il a été harcelé, ils ont fait énormément de pression sur lui”, dit Hassan, le père de Montassar. Un jour, son fils lui dit : “ Papa, je n’en pouvais plus, je voulais sortir et respirer. Je n’ai trouvé aucune autre solution, la seule issue était de céder et d’accepter ça.”
Ce “ ça”, selon les éléments judiciaires transmis à la famille, prend la forme d’un contrat de service militaire conclu pendant la période de mobilisation. Le 28 août 2025, le tribunal du district soviétique de Voronej rend une décision indiquant qu’” Aymen, citoyen tunisien, a conclu un contrat pour effectuer son service dans les Forces armées de la Fédération de Russie”. Sur cette base, et conformément aux articles 238 alinéa 1 point 5 et 253 alinéa 3.1 du Code de procédure pénale russe, le juge suspend la procédure pénale et annule la mesure de détention provisoire.

Décision judiciaire russe suspendant la procédure pénale visant Aymen Dhaouadi après la signature d’un contrat de service militaire.
Les articles cités permettent en effet la suspension d’une procédure lorsqu’un accusé conclut un contrat militaire en période de mobilisation ou de conflit. Depuis 2022, ce mécanisme est devenu un outil central dans le recrutement de personnes détenues ou poursuivies pénalement.
Dès l’arrestation de son fils, Hassan dit avoir multiplié les sollicitations. Il contacte d’abord l’ambassade de Russie en Tunisie. L’institution lui répond qu’elle “ n’avait rien à voir là-dedans”. Un intermédiaire contacte l’ambassade de Tunisie en Russie. De son côté, Hassan se rend au ministère tunisien des Affaires étrangères. Il dépose une demande d’audience auprès de la présidence et alerte les autorités “ dès le premier jour de son arrestation”, expliquant que son fils risquait, selon lui, d’être enrôlé dans l’armée.
“ Personne ne m’a aidé pour être honnête, même aux Affaires étrangères, ils n’ont rien fait pour moi”, assure-t-il.
Selon son récit, la seule initiative prise aurait consisté à contacter le consulat en Russie pour suivre le dossier durant la détention. Par la suite, il lui aurait été répondu : “ nous ne pouvons plus rien faire pour vous”. Quelques jours plus tard, Aymen arrive, enfin, à contacter sa famille depuis un camp d’entraînement.
Montassar est quant à lui arrêté à peine un mois après son arrivée en Russie. Selon sa sœur, il est d’abord resté un mois et demi en détention, puis transféré en prison. Il passe un an en détention provisoire avant d’être jugé.
Les siens engagent un avocat russe, contactent l’ambassade et le ministère des Affaires étrangères. Des démarches qui ne changent rien au sort du jeune homme. À l’issue de la procédure, Montassar est condamné à six ans de prison.
Durant les premiers mois d’incarcération, le contact est maintenu. Ses proches lui envoient de l’argent et de la nourriture par l’intermédiaire d’un Tunisien installé en Russie. Les échanges restent réguliers.
La situation évolue à partir de l’été 2025. Selon sa sœur, les pressions s’intensifient en prison. Elle évoque des placements répétés en cellule d’isolement, des violences et un climat devenu plus dur. “ À partir d’août 2025, il a subi de très fortes pressions en prison”, dit-elle.
C’est par un ancien codétenu égyptien qu’ils apprennent que Montassar aurait quitté l’établissement pénitentiaire pour rejoindre l’armée russe. Il aurait signé un engagement avec le ministère de la Défense.
Dans les deux cas, l’enrôlement militaire intervient après une phase d’incarcération. Pour les deux, le service militaire était une alternative à l’enfer des prisons russes.
Fuire la prison pour aller à la guerre
Les documents militaires que nous avons obtenus permettent de retracer avec précision les trois semaines qui séparent la sortie de prison d’Aymen et son envoi au front. Le 29 août 2025, le lendemain de la décision du tribunal, le contrat est signé. Une attestation officielle du Point de sélection pour le service militaire de Voronej, établie au nom de Dhaoudi Aymen, citoyen de la République de Tunisie, confirme son incorporation dans les Forces armées de la Fédération de Russie pour une durée d’un an, sur la base de la loi fédérale sur l’obligation militaire.
Le même jour, il se voit attribuer le numéro personnel militaire CA-210323 et le grade de simple soldat. Le champ réservé à son passeport, série, numéro, date de délivrance, reste vide. Le 14 septembre, une kalachnikov AK-74, numéro de série 806673-77, lui est assignée personnellement.

Documents militaires russes relatifs à l’enrôlement d’Aymen Dhaouadi dans les forces armées russes. Ils indiquent la signature d’un contrat de service militaire le 29 août 2025 à Voronej et mentionnent son intégration dans une unité engagée dans des opérations militaires.
Cinq jours plus tard, le 19 septembre 2025, un ordre de mouvement signé par le capitaine Nagaets, chef d'état-major par intérim de l'unité militaire 18425, l'envoie en mission de combat dans la région de Louhansk, en Ukraine occupée, du 20 au 25 septembre.
Le jour même, un profil Facebook au nom d'Аймен Джхауади, translittération cyrillique de son identité, est mis à jour avec une photo le montrant en tenue de combat. L'environnement visible derrière lui est celui d'une position militaire en bois. Il est impossible d'établir avec certitude si ce profil a été créé par Aymen lui-même ou par un tiers. Mais la concordance entre la date, le nom et l'apparence physique avec les documents en notre possession en fait un élément cohérent avec sa présence sur le terrain à cette date.

Photo de Aymen en tenue militaire envoyé à ses proches (image de gauche). Photos partagés par Aymen sur son profile facebook créé lors de la mobilisation (images de droites)
Sur l’ordre de mission, l'itinéraire est détaillé : Novonikanorovka, Novotchervonnoïe, Iablonovka, Lebedivka, Verkhnaya Duvanka, Novaïa Tarasovka, Iagodnoïe, Orlïanskoïe, Zatishnoïe, Ivanovka, avec arrêt dans chaque localité. Ces villages se situent dans la région de Louhansk, en Ukraine occupée. L'objectif mentionné dans le document, sans autre précision : exécution d'une mission de combat.

Dans les jours qui suivent son incorporation, Aymen parvient encore à communiquer avec les siens. Les messages sont courts, envoyés lorsque l'accès à internet est possible. Il explique qu'ils ont été déplacés à plusieurs reprises, parfois dans des lieux sans réseau, parfois dans des endroits où le wifi est brièvement accessible. Il ne sait pas quand ils seront envoyés au front. " Peut-être aujourd'hui, ce soir, demain… Personne ne sait rien", dit-il. Ils ne sont plus que cinq à attendre. "Tous les autres ont été envoyés."
Aymen contacte sa famille après sa sorite du prison
Le 19 septembre, il annonce à ses proches qu'il sera envoyé au front le lendemain. La voix tremblante et en sanglots, Aymen envoie un message à la famille qui sonne comme un adieu : " Demain ils vont m'envoyer à la guerre." Il dit qu'ils vont l'envoyer " à l'endroit où les gens sont morts". Il demande pardon à sa sœur et lui demande de prier pour lui. Il prévient qu'il pourrait rester un mois entier sans internet.
Le message de Aymen après son ordre de déploiement
Le 23 septembre, il parvient une dernière fois à envoyer un message. Il parle de ceux qui sont partis avec lui, de ceux qui se sont entraînés en même temps. Deux sont morts. Puis un troisième. Il demande à sa sœur de suivre l'actualité pour comprendre l'évolution de la guerre, car sur place les informations circulent de manière confuse. " Ici, chacun dit quelque chose. L'un te dit qu'il reste deux ans, un autre qu'elle est sur le point de se terminer." Depuis ce message, la famille n'a plus reçu aucun appel et n'a aucune idée du sort de leur fils.
Le dernier message de Aymen..
Pour Montassar, la séquence est plus brève et plus opaque. Après avoir signé son contrat à la fin du mois d’août 2025, il parvient à contacter sa famille en septembre. Il leur décrit les semaines qui ont précédé sa sortie de prison. Il parle de pressions, d’isolement, de violences. “ Vous ne savez pas ce qui m’est arrivé en prison”, dit-il à ses proches. “ Moi je ne sais pas manier une arme.” Il affirme avoir été déployé en moins d’une semaine.

Ordre d’affectation militaire adressé à Montassar Sabaani
le 23 août 2025, lui enjoignant de rejoindre l’unité militaire n° 91704 à Klintsy, dans la région de Briansk.
Peu après, Montassar transmet à sa famille un document militaire daté du 23 août 2025, émis par le point de sélection pour le service militaire sous contrat de la région de Lipetsk. Il y figure avec le grade de “ soldat” et reçoit l’ordre de se rendre le jour même à Klintsy, dans la région de Briansk, pour se placer “ à la disposition du commandant de l’unité militaire n° 91704, pour la poursuite du service”.
Ce numéro correspond au format administratif des unités régulières du ministère russe de la Défense. Klintsy, située dans la région de Briansk, se trouve à proximité immédiate de la frontière ukrainienne. Depuis 2022, cette zone est utilisée comme point de regroupement et de transit vers le front nord.
Dans les messages vocaux qu’il envoie ensuite, Montassar décrit un environnement dominé par la menace des drones. “
La seule chose qui fait peur, ce sont les drones… toutes les deux ou trois minutes, tu tombes sur un drone.” Il parle d’engins qui volent à grande vitesse, d’hommes qui se cachent dans les tranchées ou entre les arbres pour éviter d’être repérés.
Il explique que l’internet est ouvert puis coupé, que l’information circule mal. Le décor est celui d’une zone de combat active. Le dernier échange direct avec lui date du 12 septembre 2025. Depuis cette date, aucun contact.
Enregistrement de Montasser..

Message de l'avocat russe d'Aymen à sa famille, transmettant une adresse à Rostov-on-Don où
se trouveraient les corps de plusieurs Tunisiens.
Ses proches indiquent avoir été informés par le ministère tunisien des Affaires étrangères que les autorités russes ont signalé la disparition de Montassar depuis le mois de novembre. Aucun document ne confirme formellement sa mort. Son avocat russe a transmis à la famille, via une messagerie instantanée, une adresse à Rostov-on-Don présentée comme le lieu où se trouveraient les corps de plusieurs Tunisiens. L'adresse en question correspond à un centre officiel de sélection pour le service militaire sous contrat, relevant du ministère de la Défense russe. Le lien entre ce centre et la gestion des décès de recrues étrangères n'a pas pu être établi de manière indépendante à ce stade de l'enquête. En l'absence d'identification officielle, Montassar reste, pour l'administration comme pour les siens, porté disparu.
La mention de Rostov-on-Don n'est pas fortuite. Siège du district militaire du Sud, commandement opérationnel de la guerre en Ukraine, la ville abrite le 78e Centre de renseignement qui coordonnait les approvisionnements militaires vers Wagner, ainsi qu'un centre d'entraînement pour recrues à proximité de la frontière ukrainienne. C'est sur un terrain militaire à Rostov que les premières unités Wagner ont été constituées sous la supervision du ministère de la Défense. Depuis le début du conflit, la ville fonctionne comme la principale base arrière et plateforme logistique du dispositif militaire russe au sud, et comme point de passage documenté pour les recrues étrangères acheminées vers le front.
Combien de cas comme ceux d’Aymen et de Montassar existent-ils ?
Le cas d'Aymen n'est pas isolé au sein même de son cercle immédiat. Son ami marocain Moussa, arrêté avec lui dans les mêmes circonstances et détenu au même centre de Voronej, a suivi une trajectoire identique, jusqu'à leur séparation au moment de l'affectation, en raison d'une irrégularité dans les documents administratifs de Moussa. C'est en remontant le fil de cette affaire parallèle, en collaboration avec notre partenaire Le Desk, média marocain d'investigation, que nous avons pu recouper et consolider les éléments recueillis sur Aymen.
Selon les informations obtenues par nos confrères auprès de la sœur de Moussa, le contrat que son frère a signé contenait des engagements précis : une rémunération mensuelle équivalant à 50 000 dirhams, soit environ 4 500 euros, et la promesse d'une nationalité russe et d'un passeport à l'issue du service. Il a été payé deux fois avant que les versements ne cessent.
Envoyé vers Belgorod en octobre 2025, ville frontalière régulièrement exposée aux frappes ukrainiennes et point de transit documenté vers le front depuis le début du conflit, il est porté disparu depuis novembre.
Montassar, Aymen et son ami Moussa ne sont pas les seuls. INPACT (Investigations with Impact), une plateforme d'investigation indépendante spécialisée dans la guerre hybride et les réseaux d'influence russes, a publié en février 2026 un rapport intitulé "The Business of Despair". L'organisation y analyse une base de données de 1.417 ressortissants africains enrôlés dans les forces armées russes, obtenue via le projet ukrainien "Khachu Zhit", un canal destiné aux soldats souhaitant se rendre, et vérifiée par recoupement de traces numériques. Les auteurs reconnaissent eux-mêmes que cette liste est incomplète et comporte quelques erreurs de nationalité. Elle recense au moins sept ressortissants tunisiens, dont un signalé comme décédé.

Carte issue du rapport de l’ONG INPACT (février 2026) montrant le nombre de ressortissants africains identifiés comme recrutés dans l’armée russe. Le fichier analysé par l’organisation recense 1 417 recrues originaires de plus de trente pays africains, dont sept Tunisiens.
Ce dernier est identifié comme Haykel Essid, né le 30 septembre 1995. Deux de ses amis, qui ont cherché à le localiser après sa disparition, ont reconstitué son parcours à partir des éléments qu'ils ont pu réunir. C'est au cours de leurs recherches qu'ils ont découvert, sur un canal Telegram, un document présenté comme la liste des disparus des 20e et 150e divisions de fusiliers motorisés de la 8e armée interarmes des forces armées de la Fédération de Russie. À la ligne 6804 figure la translittération russe du nom de Haykel Essid, avec la date de naissance du 30 septembre 1995.

Extrait d’un document recensant des soldats portés disparus au sein des 20e et 150e divisions de fusiliers motorisés de la 8e armée russe. Le nom de Haykel Essid, ressortissant tunisien né le 30 septembre 1995, apparaît dans la liste avec une date associée au 30 juin 2024.
Il y est enregistré comme simple soldat, affecté au 57e régiment de fusiliers motorisés, sous le numéro de jeton АБ-960368, et déclaré mort au combat le 30 juin 2024. Sa ligne est surlignée en jaune : selon la légende du document, cette couleur désigne les ressortissants étrangers. Ce nom figure également dans la base de données du rapport INPACT, parmi les sept ressortissants tunisiens recensés. Le format du document, grade, nom complet, date de naissance, numéro de jeton, subdivision, date de combat, correspond aux registres militaires russes documentés depuis 2022 par des organisations spécialisées dans le suivi des pertes, notamment Mediazona. Son authenticité n'a toutefois pas pu être établie de manière indépendante. La famille, selon ces mêmes amis, refuse de s'exprimer publiquement.
Les cas d'Aymen, de Montassar et de Haykel s'inscrivent dans un phénomène bien plus large.
Depuis 2023, la Russie a intensifié son recrutement à l'étranger pour compenser ses pertes en Ukraine et contourner les effets des sanctions internationales. Le Kremlin a mis en place une campagne structurée ciblant en priorité le continent africain, selon le rapport INPACT. Les profils visés sont récurrents : jeunes candidats à des études à l'étranger, demandeurs d'emploi en quête d'une sortie économique, migrants potentiels pour lesquels la Russie est présentée comme une voie vers l'Europe. Les vecteurs de recrutement documentés incluent de fausses agences de voyage, des offres d'emploi fictives et des promesses de régularisation administrative.
Le recrutement forcé en milieu carcéral constitue l'autre volet de cette stratégie. Dès mars 2023, des experts mandatés par le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies ont signalé que des représentants du groupe Wagner visitaient les prisons russes pour enrôler des détenus, y compris des ressortissants étrangers, sous la menace ou par la contrainte. En juin 2023, Vladimir Poutine a signé une loi transférant ce programme de recrutement carcéral sous l'autorité directe du ministère de la Défense, via la création des unités dites "Storm-V". Selon des données fournies par les services de renseignement militaire ukrainiens à CNN en novembre 2025, sur plus de 18.000 combattants étrangers identifiés dans les rangs russes, au moins 3.388 ont été tués.
Dans le cas d'Aymen et de Montassar, les documents judiciaires et militaires confirment ce mode opératoire point par point. Dans celui de Haykel Essid, les traces sont plus fragmentaires. Mais le résultat est le même : un jeune homme parti en Russie, signalé mort dans une guerre à laquelle il n'était pas destiné.
Les agences de voyages : Facilitateurs ou recruteurs ?
En Tunisie, certaines agences proposent des programmes d'études et de travail en Russie, accessibles sans baccalauréat. Aymen, Montassar, Moussa et, selon les éléments recueillis, Haykel, sont tous passés par ce canal. Aucun élément ne permet à ce stade de l'enquête d'établir un lien direct entre ces agences et le système d'enrôlement militaire. Mais les profils qu'elles produisent : jeunes isolés, sans ressources stables, sans recours juridique, dans une langue qu'ils ne maîtrisent pas. Ils correspondent précisément aux cibles que le rapport INPACT identifie comme les plus exposées.
L’intermédiaire tunisien qui a organisé le voyage de Aymen, contacté par Inkyfada, confirme cette architecture depuis l'intérieur. Sans être le responsable principal des départs, il décrit le rôle d'un organisateur central basé en Russie qui gérait les relations avec la partie russe et facilitait les inscriptions universitaires, y compris pour des candidats sans baccalauréat. Il confirme avoir personnellement traité les dossiers de certains de ces jeunes en Tunisie, s'être rendu chez leurs familles lors de l'obtention des visas. Cet organisateur, dit-il, ne réside plus en Russie aujourd'hui. Il vit au Luxembourg.
Il décrit aussi, sans en mesurer la portée, ce que devient un jeune une fois arrivé sans filet : dépendant d'emplois informels trouvés via Telegram, sans représentant sur place, sans accès à un avocat en cas de crise. " Envoyer des gens à l'étranger, c'est une responsabilité", dit-il. C'est précisément cette responsabilité qui l’a poussé à abandonner ce créneaux mais que le système a exploitée.
Inkyfada a également contacté une agence qui proposait, jusqu'à récemment, des départs vers la Russie. Elle opère aujourd'hui sous un nom différent de celui affiché à sa création, bien que l'ancienne enseigne soit encore visible à l'intérieur de ses locaux. Sa responsable a accepté de recevoir une journaliste se présentant comme candidate à un départ. Elle décrit sans détour le fonctionnement du marché : une plateforme de mise en relation baptisée "Humanlink", également connue sous le nom "AnyJob", par laquelle transitent les offres reçues de l'étranger.
Parmi celles-ci figurait un programme russe destiné exclusivement aux jeunes femmes, connu sous le nom d' Alabuga Start. Il proposait un emploi dans une zone industrielle de la région tatare d'Alabuga, présentée par la responsable comme " une région musulmane" pour rassurer les familles. Les candidates devaient avoir entre 18 et 20 ans. " Ils demandaient des filles pour travailler dans des usines de fabrication, des usines agroalimentaires", explique-t-elle. Le programme avait fonctionné dans d'autres pays africains. En Tunisie, il s'est heurté à la résistance des familles. " Le père te dit : je ne lâche pas ma fille de 18 ans." L'agence dit avoir fermé le dossier.
Ce qui retient l'attention dans ce récit, c'est moins l'échec du programme que la description de son circuit institutionnel. La responsable mentionne la venue en Tunisie de représentants de la Chambre de commerce russe pour relancer le recrutement. " La Chambre de commerce russe est venue et a dit : pourquoi ne nous trouvez-vous pas des filles ?"
Ces témoignages ne constituent pas une mise en cause directe de ces agences dans le sort des jeunes hommes dont cette enquête retrace le parcours. Le lien de causalité directe entre un départ facilité par ces structures et un enrôlement militaire ultérieur ne peut pas être établi à ce stade. Ce qu'ils documentent, en revanche, c'est l'existence d'un écosystème de recrutement informel, connecté à des intérêts russes officiels, qui place des jeunes Tunisiens dans des situations de grande fragilité sur le territoire russe.
Le silence des autorités
Face à ces trajectoires, nous avons contacté les autorités concernées. L’ambassade de Tunisie en Russie, jointe par courrier électronique et par téléphone, n’a pas répondu. Le ministère tunisien des Affaires étrangères, saisi par les mêmes voies, est resté silencieux. L’ambassade de Russie en Tunisie a fini par nous répondre :
" L’Ambassade de Russie à Tunis ne procède pas à la conclusion de contrats d’enrôlement au sein des Forces Armées de la Fédération de Russie."
Elle précise que " selon la législation nationale en vigueur, cette tâche est du ressort du Ministère russe de la Défense" et nous invite à " nous adresser au Service de presse dudit Ministère" pour toute information complémentaire. Sollicité, le ministère russe de la Défense n’a toujours pas donné suite à nos demandes.
La position officielle russe apparaît plus développée dans un communiqué publié le 19 février 2026 par l’ambassade de la Fédération de Russie au Kenya, en réaction à des informations évoquant la participation de citoyens kenyans au conflit en Ukraine. Le texte affirme que l’ambassade " rejette ces allégations dans les termes les plus fermes". “ Les autorités gouvernementales de Russie n’ont jamais procédé à un recrutement illégal au sein des Forces armées de la Fédération de Russie” conclut le communiqué.
Le texte contient toutefois une précision qui a tout son sens :
" la législation de la Fédération de Russie n’exclut pas que des citoyens de pays étrangers s’engagent volontairement dans les Forces armées de la Fédération de Russie, s’ils séjournent en Russie sur une base légale et choisissent de prendre part au combat contre le nazisme ukrainien soutenu par l’OTAN, aux côtés des militaires russes".
Ainsi, la ligne officielle distingue le “ recrutement illégal” d’un engagement présenté comme volontaire et juridiquement autorisé. Dans les cas d’Aymen et de Montassar, le mot “ engagement volontaire” ne doit pas avoir le même sens.
Pour les familles d’Aymen, de Montassar et de Haykel Essid, la question dépasse la qualification diplomatique du terme “ recrutement”. Leur attente est plus simple : savoir où se trouvent leurs enfants.

