Affaire Mohamed Yousfi : des publications Facebook au cœur d'un dossier pour blanchiment et terrorisme

Une décision de placement en détention a été rendue le 8 septembre 2026 à l’encontre du journaliste et rédacteur en chef du site Al Qatiba , Mohamed Yousfi, quatre jours après son arrestation. Inkyfada a consulté deux documents du dossier, datés du 4 septembre 2026 : le rapport établi par le ministère public et la décision d’ouverture d’une information judiciaire rendue par le Pôle judiciaire économique et financier. Les faits qui lui sont reprochés comprennent notamment le blanchiment d’argent, l’enrichissement illicite et l’association de malfaiteurs. Pour étayer les éléments relatifs à la situation financière du journaliste, les deux documents s’appuient sur une publication et un commentaire diffusés sur les réseaux sociaux, dans lesquels son nom n’apparaît pas.
Par | 14 Septembre 2026
10 minutes
Disponible en arabe
 Entre-temps, l’état de santé de Mohamed Yousfi s’est détérioré alors qu’il se trouvait au Pôle judiciaire économique et financier, selon son comité de défense et le Syndicat national des journalistes tunisiens. Plusieurs syndicats de journalistes tunisiens et français ont également appelé à garantir sa sécurité et à sa libération.

D’une invitation à la radio au placement en garde à vue

Le soir du 4 septembre 2026, Mohamed Yousfi se rendait au siège de la radio Express FM pour participer à une émission consacrée à la crise de l’eau en Tunisie, lorsqu’il a été arrêté par une unité de sécurité qui l’a conduit à la brigade des crimes financiers complexes de Ben Arous, relevant de la Garde nationale.

Sur autorisation du Pôle judiciaire économique et financier, il a été placé en garde à vue dans le cadre de l'enquête. Cette mesure intervient après l’ouverture d’une procédure judiciaire le même jour, selon les documents officiels relatifs au dossier.

Le rapport d’ouverture d’une information judiciaire, daté du 4 septembre 2026, fait état de ce que le ministère public qualifie d’ "informations récurrentes et de données concordantes” concernant des soupçons visant Mohamed Yousfi.

Le document fait notamment état des soupçons selon lesquels il serait impliqué dans une organisation soupçonnée de se livrer au blanchiment d’argent et de recevoir des financements d’entités étrangères. Il fait également état de soupçons d’évasion fiscale et d’enrichissement illicite. Toutefois, le document ne se limite pas à mentionner ces soupçons : il présente également un ensemble d’éléments considérés comme le fondement l’ouverture de l’enquête.

Parmi ces éléments, le rapport retrace le parcours professionnel de Mohamed Yousfi, en mentionnant son travail au sein de plusieurs institutions et plateformes médiatiques, notamment le site Al Qatiba, la radio Diwan FM, Réalités Online, le journal Al Massa, la chaîne Carthage+, ainsi que l’Institut de presse et des sciences de l’information.

Des publications sur les réseaux sociaux à l’origine de l’ouverture de l’enquête

En ce qui concerne les éléments relatifs à la situation financière de Mohamed Yousfi, le document s’appuie sur une publication de la journaliste Saida Hammami, datée du 31 août 2026, soit moins d’une semaine avant l’arrestation du journaliste. Cette publication accusait une “personne inconnue” d’avoir reçu des financements de partis politiques, notamment du mouvement Ennahdha et de son président, Rached El Ghannouchi.

Le rapport mentionne également un commentaire publié sur un compte portant le nom de Hassen Jarboui, dont l’auteur évoque “l’accroissement de sa fortune” et affirmeque l’intéressé possède des biens immobiliers ainsi qu’une oliveraie à Menzel Chaker, dans le gouvernorat de Sfax.

Le nom de Mohamed Yousfi n’apparaît explicitement dans aucun des deux textes. Le rapport ne précise pas non plus sur quelle base la publication et le commentaire ont été attribués au journaliste, ni ne fournit d’éléments indépendants ou de procédure précise permettant d’établir comment l’identité de la personne visée dans ces publications a été déterminée.

Ces éléments revêtent une importance particulière au regard de la gravité des faits reprochés au journaliste dans la qualification juridique du dossier, qui comprend notamment l’enrichissement illicite, le blanchiment d’argent et des faits relevant de la législation relative à la lutte contre le terrorisme et à la prévention du blanchiment d’argent.

Cependant, le document consulté par inkyfada ne fournit aucun élément permettant d'étayer les allégations sur l'enrichissement personnel de Mohamed Yousfi ou sur ses sources de financement, en dehors des publications citées. Il ne mentionne aucun document financier, registre de propriété, rapport d'audit ou document administratif établissant qu'il aurait acquis illicitement des fonds ou des biens. Il ne cite pas non plus d'éléments indépendants provenant d'une autorité compétente qui viendraient corroborer les informations contenues dans ces publications.

Ainsi, l’un des éléments marquants du dossier concerne la nature des fondements sur lesquels ces soupçons ont été établis : des accusations particulièrement graves portant sur la fortune, les financements et le blanchiment d’argent, reposant à ce stade sur des publications et des commentaires diffusés sur les réseaux sociaux.

La qualification juridique retenue dans les documents comprend des dispositions relatives à l'association de malfaiteurs, au blanchiment d’argent, à l’enrichissement illicite, ainsi qu’à d’autres infractions. Leur seule évocation sous forme de soupçons ne suffit toutefois pas à en établir l'existence : celle-ci doit être démontrée à travers leurs éléments matériels et juridiques, conformément à la loi.

« Le ministère public s’est saisi directement de cette affaire et le dossier a été construit à partir d’un ensemble de suppositions et de déductions contenues dans un rapport unique de deux pages, qui a servi de point de départ à l’enquête. Nous avons tous vu à quelle vitesse le dossier a été constitué… En quelques heures, Mohamed Yousfi a été emmené de force depuis les locaux d’Express FM. » 

Maître Hela Ben Salem, membre du comité de défense de Mohamed Yousfi.

 “En flagrant délit”

Le document sur lequel repose l’ouverture de l’enquête dans l’affaire Mohamed Yousfi contient plusieurs qualifications juridiques lourdes. Selon ce document, le dossier a été renvoyé sur le fondement de plusieurs articles du Code pénal, notamment les articles 131 et 132 relatifs à la constitution d’une association de malfaiteurs en vue de porter atteinte aux personnes et aux biens. Il se réfère également à plusieurs dispositions de la loi organique n° 26 de 2015 relative à la lutte contre le terrorisme et à la prévention du blanchiment d’argent, ainsi qu’à la loi n° 46 de 2018 relative à la déclaration de patrimoine et d’intérêts, à la lutte contre l’enrichissement illicite et aux conflits d’intérêts.

Le document établit un lien entre ces faits et ce qu’il considère comme une atteinte à “ la paix sociale et à la sécurité publique”. Il les qualifie également de faits présentant un “ caractère continu”. Sur cette base et selon sa propre formulation, il conclut que leur auteur se trouverait en “flagrant délit permanent (sic)”.L’article 33 du Code de procédure pénale définit le flagrant délit comme un acte dont la commission est en train de se produire ou vient de se produire. La loi prévoit également d’autres situations dans lesquelles une infraction peut être assimilée à une infraction flagrante. L’état de flagrance entraîne des effets procéduraux particuliers, permettant à la police judiciaire d’engager des mesures urgentes dans les conditions prévues par la loi.

Dans le dossier de Mohamed Yousfi, le document ne s’appuie pas sur un fait précis et immédiat pour qualifier la situation de flagrante. Il établit plutôt un lien avec le caractère “continu” des faits faisant l’objet de l’enquête. Dès lors, la notion de “flagrant délit permanent”  mentionnée dans le document, constitue une qualification juridique retenue par l’autorité ayant établi le rapport pour justifier les mesures prises. Elle ne signifie pas, en elle-même, que les faits reprochés à Mohamed Yousfi sont établis.

De son côté, l’avocate Hela Ben Salem a estimé, dans une déclaration à inkyfada, que le recours à l’état de flagrance dans l’affaire de Mohamed Yousfi était “ injustifié” et ne reposait, selon elle, sur aucun fondement juridique. Elle considère que l’origine même de l’affaire ne justifie pas cette qualification, dans la mesure où l’enquête, selon les éléments consultés par le comité de défense, a été déclenchée par une publication sur Facebook et un autre commentaire publié sur la même plateforme, et non par la constatation d’une infraction en train d’être commise ou venant de l’être.

Selon l’avocate, le fait de qualifier les infractions de “ continues” ne suffit pas, en soi, à établir que les conditions de la flagrance sont réunies, notamment lorsque l’enquête repose sur des publications et des commentaires diffusés sur les réseaux sociaux. Selon les déclarations de Hela Ben Salem, le comité de défense maintient que l’état de flagrance retenu dans le dossier ne repose sur aucun fondement juridique permettant de le justifier.

Une détérioration de son état de santé pendant l’enquête

Parallèlement à la poursuite des procédures judiciaires, l’état de santé de Mohamed Yousfi s’est détérioré alors qu’il se trouvait au Pôle judiciaire économique et financier, mardi 8 septembre 2026, selon le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), citant son comité de défense. En effet, le journaliste avait subi une intervention chirurgicale d’urgence dans la nuit de son arrestation.

Le syndicat a indiqué que Mohamed Yousfi n’avait pas pu obtenir, pendant sa présence au Pôle, les médicaments et le matériel médical nécessaires à son état de santé. Selon les informations transmises par le comité de défense, l’unité de sécurité chargée de l’escorter depuis l’hôpital n’avait pas emporté avec elle les médicaments et matériel médical nécessaires. Toujours selon le même récit, cette situation l’aurait empêché de poursuivre son traitement dans les conditions requises.

Le SNJT a fait savoir qu’il tenait les autorités responsables de l’état de santé du journaliste, estimant que la poursuite de son interrogatoire alors qu’il n’a pas accès aux soins dont il a besoin, soulève la question de la garantie de son intégrité physique et de son droit aux soins.

Le comité de défense avait auparavant indiqué que les douleurs dont souffrait Mohamed Yousfi s’étaient intensifiées alors qu’il se trouvait au Pôle, ce qui avait nécessité son examen par un médecin relevant de la Protection civile. Il a également précisé que le médecin lui avait prescrit des médicaments, obligeant plusieurs membres du comité de défense à quitter les lieux pour se procurer les médicaments prescrits.

L’avocate Leïla Haddad a indiqué dans une publication qu’il avait été impossible de poursuivre l’interrogatoire du journaliste Mohamed Yousfi en raison de la détérioration de son état de santé, malgré la présence de la Protection civile et la mise en œuvre de mesures de secours, en présence d’une médecin qui a demandé son transfert urgent à l’hôpital. Il n’a pas non plus été possible pour le journaliste de retourner dans le bureau du juge d’instruction, qui a ordonné son placement en détention, alors même que son interrogatoire n’était pas terminé et que le comité de défense n’avait pas achevé sa plaidoirie.

Selon le comité de défense, l’état de Mohamed El Yousfi était devenu tel qu’il criait sous l’effet de la douleur. Les informations disponibles ne fournissent toutefois pas de détails médicaux indépendants sur la nature de ses symptômes ou sur le diagnostic établi par le médecin. Il n’est pas non plus établi s’il a subi des examens complémentaires ou bénéficié d’un suivi médical supplémentaire.

Le Syndicat national des journalistes tunisiens, citant le comité de défense, a indiqué que la décision de placement en détention avait été rendue “sans que l’interrogatoire de Mohamed Yousfi soit achevé, sans permettre au comité de défense de présenter ses plaidoiries et en l’absence du journaliste lui-même”. Les avocats ont refusé de signer le procès-verbal. De son côté, le syndicat a estimé que ces faits, s’ils étaient confirmés, “ porteraient gravement atteinte à l’essence même des droits de la défense et aux garanties fondamentales”, et a demandé le réexamen de la décision de placement en détention ainsi que l’ouverture d’une enquête indépendante sur les éventuelles violations procédurales.

La solidarité avec Mohamed Yousfi s’élargit

Les réactions à l’arrestation de Mohamed Yousfi ne se sont pas limitées aux communiqués syndicaux. L’affaire a également suscité des mobilisations de solidarité de la part de journalistes et de défenseurs de la liberté de la presse, en Tunisie comme à l’étranger.

Le mardi 8 septembre 2026, plusieurs journalistes et défenseurs de la liberté de la presse se sont rassemblés devant le Pôle judiciaire économique et financier pour exprimer leur solidarité avec le rédacteur en chef du site Al Qatiba, et pour réclamer la garantie de ses droits et de son intégrité pendant sa détention.

Le 9 septembre 2026, le Syndicat national des journalistes tunisiens a annoncé, dans un communiqué, que la prison civile de Mornaguia avait refusé de valider le permis de visite remis par le juge d'instruction à l'épouse de Mohamed Yousfi. Selon le syndicat, ce refus l'aurait empêchée de lui rendre visite à l'hôpital et de lui apporter ses vêtements, ses médicaments et de la nourriture.

Le SNJT a également estimé que la décision de placement en détention est censée " restreindre la liberté de la personne sans la priver de ses droits fondamentaux". Il a affirmé que l'interdiction de visite et l’impossibilité de lui faire parvenir les affaires dont il a besoin, ne reposeraient sur aucun fondement légal. Le syndicat a demandé à la Direction générale des prisons et de la rééducation d'autoriser immédiatement son épouse à lui rendre visite et de garantir ses droits fondamentaux. Il a aussi renouvelé son appel au juge d'instruction à le libérer et à mettre fin aux poursuites engagées contre lui, considérant que celles-ci sont liées à l'exercice du métier de journaliste et à la liberté d'expression.

Ces prises de position interviennent alors que la justice poursuit l'examen du dossier, dans lequel Mohamed Yousfi est notamment poursuivi pour blanchiment d'argent, enrichissement illicite et association de malfaiteurs. Les faits qui lui sont reprochés, ainsi que les circonstances dans lesquelles ils se seraient produits, restent à ce stade soumis à l'enquête et à l'instruction.

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