En France, les vies bouleversées des étrangers visés d’une OQTF

Loin devant ses voisins européens, la France délivre le plus grand nombre d'obligations de quitter le territoire français (OQTF). Parmi celles et ceux qui reçoivent ces mesures administratives, les ressortissant·es tunisien·nes, marocain·es et algérien·nes représentent plus d’un tiers des concerné·es. Commence alors un parcours aux multiples difficultés, entre engrenage administratif, conséquences financières et impact psychologique.
Par | 28 Novembre 2025
10 minutes
En 2016, Nader Ayache est un étudiant étranger comme tant d’autres dans les universités de l’hexagone. Passionné par la réalisation, le jeune homme originaire de Sousse vient de quitter la Tunisie, licence de cinéma et visa étudiant en poche, pour poursuivre ses recherches au sein d’une université parisienne. « La première année ici, j’ai obtenu 16 de moyenne », se souvient Nader.

Pour financer sa scolarité, l’étudiant devient livreur à vélo : « le seul moyen de survivre au quotidien », pèse-t-il. En quelques clics, Nader s’enregistre en tant qu’auto-entrepreneur - comme le demandent les plateformes de livraisons - et commence à parcourir Paris. Muni de sa caméra, le cinéaste immortalise même cette expérience dans un film documentaire La guerre des centimes, dans lequel il met la lumière sur l’uberisation des plus précaires. 

En 2019, tout s’enraye lorsque son titre de séjour étudiant n’est pas renouvelé. En complément, la préfecture des Hauts-de-Seine lui délivre une obligation de quitter le territoire français (OQTF) assortie d’une interdiction de retour sur le territoire français (IRTF). Ses torts ? L’administration juge que Nader a travaillé au-delà de la jauge horaire autorisée et que “ses attaches (familiales) ne sont pas intenses“ sur le sol français. À l’époque, le jeune homme accuse le coup : “c’était une décision très lourde pour moi, je suis allé de nombreuses fois à la préfecture pour tenter de m’expliquer“, en vain. 

Si l’IRTF a finalement été levée par le tribunal, voilà désormais sept ans que ses déboires administratifs s’étirent. “J'avais l’espoir qu'avec les années qui avancent et la poursuite de ma thèse, la préfecture allait annuler l’OQTF et me donner enfin un titre de séjour », regrette Nader. « Parfois on se demande si ça vaut le coup de rester face à cette souffrance ou s’il faudrait tout abandonner, continue le jeune homme, mais j’ai promis à mon père que j’irais jusqu’au bout de mes études ». Malgré sa situation, Nader continue de réaliser des films, dont l’un a été présélectionné à l’édition 2025 des César.

Rassemblement en soutien à Nader Ayech à Paris, 28 novembre 2025. © inkyfada


Dans son bureau, Faycal Ben Abdallah, président de l’association Tunisiens citoyens des deux rives (TCDR), confirme que Nader n’est pas un cas isolé. Au 23 rue du Maroc, dans le 19ᵉ arrondissement de Paris, dans ce lieu ouvert à la diaspora tunisienne mais aussi à toute personne étrangère, ils sont des dizaines à se presser auprès de la permanence juridique pour solliciter écoutes et conseils après avoir reçu une OQTF. « On essaye de faire ce qu’on peut pour les soutenir ou les mettre en contact avec des avocats mais on est malheureusement démunis avec des moyens limités », déplore le bénévole. 

Engagé depuis vingt ans dans diverses structures de soutien aux étrangers, Faycal Ben Abdallah a vu la situation se détériorer. Selon lui, le point de bascule s'est produit il y a trois ans, date à laquelle il constate un tournant abrupt dans la délivrance d’OQTF. “Désormais on voit des gens très bien intégrés, qui ont un métier ou sont étudiants, explique-t-il, certains sont là depuis des décennies ».  

Rayen, étudiant en sixième année de médecine, sous OQTF 

Pour illustrer son constat, Fayçal a un exemple très personnel : celui de son neveu, Rayen Fakhfakh, étudiant en sixième année de médecine en Île-de-France. De nationalité tunisienne, Rayen a rejoint des membres de sa famille à l’âge de 12 ans, avant de poursuivre un parcours scolaire exemplaire. “Depuis son arrivée, Rayen a toujours été un jeune brillant, félicite fièrement le bénévole, et je ne dis pas ça parce qu’il est mon neveu, tous ses professeurs le pensent aussi ». 

Pourtant, en mars dernier, l’étudiant âgé de 21 ans a l'amère surprise de recevoir une OQTF dans sa boîte aux lettres. “Quand il a vu l’enveloppe, il s’attendait au renouvellement de sa carte de séjour étudiant, il était content de la recevoir, se rappelle son oncle. “Ça l'a complètement choqué, c’était incompréhensible”. Après un recours judiciaire, le futur médecin a finalement reçu une carte de séjour étudiant d’un an et l’annulation de l’OQTF émise par la préfecture de Seine-Saint-Denis. Un répit de courte durée : Rayen devra réitérer sa demande de renouvellement d’ici peu. 

“Sa situation a choqué jusqu'à Sfax, sa ville natale, assure son oncle, comme lui, de nombreux jeunes médecins veulent pratiquer en France, mais l’histoire de Rayen a prouvé que les problèmes administratifs peuvent toucher tout le monde ici ». 

L’ampleur de ce phénomène est telle que la presse locale un peu partout en France, relaie très régulièrement les initiatives menées par la société civile pour tenter de faire annuler une OQTF visant un étudiant investi, un collègue apprécié ou un proche.  A chaque fois, les mots empruntés par leurs soutiens se rejoignent : “incompréhensible”, “injuste”, “aberration”. 

Mais à l’image de Nader ou Rayen, les ressortissant·es originaires de Tunisie, d’Algérie ou du Maroc restent les plus concerné·es dans les statistiques des OQTF. Selon les données d’Eurostat, ils représentaient plus d’un tiers des personnes visées par cette mesure administrative en 2023. Parmi les 137 730 personnes visées cette année-là, 47 535 étaient originaires de l’un de ces trois pays du Maghreb.  

Ces chiffres, tout comme l’ensemble des données publiées sur les OQTF, sont régulièrement instrumentalisés, tant sur la scène politique que médiatique. « On voit très clairement que la politique du chiffre est faite pour montrer à l’opinion public que l’on émet des OQTF », dénonce Clara Meiller, avocate en droit des étrangers et droit d’asile. Un constat appuyé par la Cour des comptes elle-même. Dans un rapport paru en janvier 2024, elle alerte sur la « systématisation des OQTF devenue un enjeu de la communication administrative ». Et pour cause, de 2019 à 2024, le nombre d’OQTF a grimpé de 60 % selon le même rapport. 122 838 OQTF ont été notifiées en 2019, contre 140 000 en 2024. C’est plus que dans n’importe quel autre pays européen. 

Pourtant, loin des stéréotypes exposés sur le lien supposé entre OQTF et délinquance, la majorité des personnes visées par une OQTF n’ont jamais commis ni crime ni délit. Dans les faits, entre 2019 et 2022, moins de 2% des OQTF étaient émises sur la base d’une condamnation pénale. 

“Les médias grossissent beaucoup le fait que les OQTF sont prises contre des étrangers délinquants, mais dans notre quotidien, ce sont surtout des jeunes sortis de l’adolescence, des étudiants, des femmes seules”, liste Clara Meiller. 

Ainsi pour beaucoup de personnes étrangères, tout commence souvent par un rejet de régularisation administrative. Lors du refus de la délivrance ou du renouvellement d’un titre de séjour, l’administration peut l’assortir d’une OQTF. Selon la cour des comptes, entre 2019 et 2022, ces situations représentaient plus d’un tiers des OQTF.  

“À partir du moment où vous êtes un étranger en France, vous risquez une OQTF”

D’année en année, l’arsenal législatif français vis-à-vis des étrangers ne cesse de se durcir. Depuis la “loi asile et immigration” de janvier 2024, la mesure administrative s’est par exemple étendue aux personnes arrivées avant l’âge de 13 ans, marié.e à un.e citoyen.ne français.e ou encore aux parents d’un enfant mineur français. “C’est simple, j’estime que désormais, à partir du moment où vous êtes un étranger en France, vous risquez une OQTF”, réprouve Sara Kamoun. 

Certaines personnes peuvent être aussi visées si l’on considère que leur parcours personnel “constitue une menace pour l’ordre public”. Mais les contours de cette notion sont jugées floues par de nombreux avocats spécialisés et associations de défense des étrangers. Car pour motiver l’OQTF, les préfectures peuvent accéder au fichier de Traitement d’antécédents judiciaires (TAJ) d’une personne, rédigé par les forces de l’ordre.   

Or, le TAJ ne signifie pas nécessairement qu'une personne a été condamné : “un étranger peut être inscrit dans le fichier pour une garde à vue qui ne donne pas de suite par exemple, explique Sara Kamoun, et dès qu'il y a quoi que ce soit qui apparaît, même s’il n’y a jamais eu de suites judiciaires, même si c’était il y a des années, la menace à l'ordre public peut être retenue. C’est devenu le joker”. Selon les chiffres du Ministère de l’intérieur, en 2022, sur les 129 681 OQTF prononcées, 9 837 l’ont été sur ce motif, soit moins de 7 %. 

« Une situation totalement déshumanisante »

En dépit de l’augmentation constante des OQTF notifiées par les préfectures, les moyens pour les gérer sont pourtant en baisse. “On est face à une situation totalement déshumanisante, tout passe par des plateformes, mais qui est derrière ? Un fonctionnaire, un ordinateur, une secrétaire ?, s’agace Vincent Maugendre, avocat et ancien président du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti). 

Selon Fayçal Ben Abdallah, de multiples OQTF paraissent complètement dénuées de sens. “On a l’impression que les préfectures délivrent les OQTF à la va-vite, sans regarder ni le parcours de la personne ni sa situation actuelle, ça n'a pas de sens”. 

“J’ai l’exemple d’un cardiologue renommé originaire d’un pays du Maghreb qui m’avait totalement choqué, raconte Sara Kamoun. “Il enchaînait les contrats dans les hôpitaux et il a inversé deux contrats de travail lors du renouvellement de sa carte de séjour, la préfecture n’a rien cherché à comprendre, son titre de séjour n’a pas été renouvelé et il a reçu une OQTF”.  

En conséquence, les mesures d’appel auprès des tribunaux se sont multipliées pour tenter de faire annuler ces décisions via un recours en justice. “Les tribunaux sont devenus les services après-vente des préfectures”, déplore Vincent Maugendre. Selon la Cour des comptes : “en y incluant les OQTF prises après refus ou retrait du titre de séjour, ce sont près de 70 000 affaires qui ont été enregistrées dans les juridictions administratives en 2022”. Un chiffre qui aurait, selon l'institution, quadruplé en dix ans. 

Mais que les OQTF soient annulées ou maintenues par la suite, ces imbroglios administratifs et judiciaires ont des conséquences majeures sur le quotidien des personnes visées. À la merci du système des cartes de séjours, nombreux sont celles et ceux qui vivent déjà dans une situation de forte précarité administrative et financière. C’est ce que détaille Amnesty Internationale dans son rapport « Comment l’Etat fabrique la précarité des travailleur.euses étranger.es” publié le 5 novembre. Entre vols de salaire, précarité économique ou conditions de travail néfastes, la situation des travailleur.ses étranger·es est selon l’organisation “le produit d’un système dysfonctionnel orchestré par l’État français”. 

Dès lors qu’en France le séjour irrégulier ne permet pas d'exercer un emploi déclaré, lorsqu’une OQTF est notifiée, cette vulnérabilité devient fatale. “Il y en a qui se font virer du jour au lendemain, les employeurs ne cherchent même pas à comprendre, ils les mettent à la porte”, déplore Fayçal Ben Abdallah. Par conséquent, les personnes concernées sortent donc de tout système d’accès aux droits sociaux, pour ne garder que le minimum. D’ailleurs, nombre d’entre elles et eux glissent dans une zone grise en entamant un travail non déclaré. 

“On a honte de l’annoncer à sa famille” 

Au-delà des conséquences logistiques et financières, être visé par une OQTF n’est pas sans impact sur la santé mentale des personnes étrangères. « Ça fait très peur, on a honte de l’annoncer à sa famille, avoue Nader, parce que c’est un sujet extrêmement diabolisé ». Paniquées et angoissées, certaines personnes n’osent pas entreprendre des démarches pour contester la décision administrative. “Je me souviens d’un étudiant tellement choqué qu’il est resté deux jours à déprimer chez lui.  Quand il m’a contacté, c'était trop tard pour faire un recours, raconte Sara Kamoun. Parfois c’est moi qui doit relancer les personnes pour qu’on réussisse à contester dans les temps”. 

Dans la rue, la possibilité de rencontrer un contrôle d’identité peut mener dans l’un des vingt-six centres de rétention administratif (CRA) installés un peu partout en France. Entre difficultés d’accès aux droits et à la santé, insalubrité des locaux, surpopulation et violences quotidiennes, les conditions de vie dans ces lieux de privation de liberté sont très régulièrement dénoncées par les associations de défense des droits humains. 

“Au quotidien, j’ai toujours peur quand un contrôle d'identité arrive, confie Nader. J’ai eu de la chance au cours des dernières années, c’est arrivé trois fois seulement ”. Pour le jeune homme, le premier a eu lieu à la sortie de la gare du Nord, dans le 10ᵉ arrondissement de Paris. “J’avais mon vélo de livraison, la police est venue me voir, raconte-t-il. J’ai eu tellement peur en montrant ma carte d’étudiant et ma carte de séjour périmée que je tremblais de tout mon corps”. Ce jour-là, il est finalement laissé libre sur le parvis de la gare. “Le lendemain, c’était comme si j'avais reçu des coups, parce que j'étais courbaturé de partout à cause de la pression” se remémore-t-il.

Après des années à tenter de faire valoir sa situation, le 6 novembre dernier, Nader a dû se rendre à l’évidence : la cour d’appel de Versailles (Yvelines) ne lui a pas donné raison. À l’issue de ces nombreuses désillusions, l’étudiant-chercheur a décidé de protester radicalement en entamant une grève de la faim. “C’est donc comme ça au pays des droits de l’homme ?”, déplorait Nader quelques jours avant la décision du tribunal.

L’étudiant tunisien n’est d’ailleurs pas le seul à cesser de s’alimenter pour protester contre une obligation de quitter le territoire. L’un des derniers en date s’appelle Ilyes : Algérien tétraplégique âgé de 24 ans. Arrivé il y a sept ans pour obtenir des soins médicaux, lui aussi a connu un non renouvellement de son titre de séjour assorti d’une OQTF. Dans son cas, la préfecture de l’Isère - de laquelle il dépend -  a fait savoir qu’elle acceptait de réétudier son dossier. 

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