Commémorer et agir : les familles de disparu·es en migration, toujours en lutte

Septembre 2022. Plusieurs familles, originaires du Mali, du Maroc, de l’Algérie, ou encore d’autres villes en Tunisie, débarquent à Zarzis. Toutes ont un point commun : elles ont perdu un·e proche en migration qui est, depuis, porté·e disparu·e. Elles ont décidé de se réunir pour se soutenir, rendre hommage, mais surtout, trouver des moyens pour obtenir vérité et justice après des années de silence.
Par | 11 Septembre 2022 | reading-duration 10 minutes

Disponible en arabe
“J e dois connaître la vérité ! Où est mon fils ?” La voix de Souad résonne avec force devant la délégation de Zarzis, dans le sud de la Tunisie. Ce 6 septembre 2022, malgré une chaleur étouffante, les proches de disparu·es en migration, soutenu·es par des militant·es, défilent à travers la ville, brandissant banderoles et slogans.  

Cette date a été choisie en hommage aux 80 disparus après le naufrage d’une embarcation partie de Tunisie et ayant disparu au large de l’Italie le 6 septembre 2012. Dix ans plus tard, la mère de l’un des disparus est encore présente, toujours en attente de réponse.

Pour la deuxième édition de cette “CommemorAction”, certain·es sont venu·es de loin. Du Sénégal à l’Algérie, en passant par le Niger et le Maroc, ces familles se réunissent pour la même raison : elles cherchent des réponses et demandent des comptes. D’autres militant·es, soutiens et chercheur·ses sont également venu·es d’Europe.

Au-delà de l’enjeu commémoratif, l’un des objectifs de cette réunion est aussi de faire converger les luttes d’Afrique du Nord et d’Afrique de l’Ouest.  “Malgré toute ma souffrance, le fait d’être ici, avec d’autres familles de disparus et de lutter ensemble m’apporte une certaine paix”, confie Souad.

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Même 10 ans après, l’espoir subsiste

Cela fait pile dix ans que Mohamed Ali n’a plus donné de signe de vie. Pour sa mère, Mabrouka, “c’est comme si c’était arrivé hier”. Mohamed Ali a disparu dans le naufrage du 6 septembre 2012, qui a marqué les esprits. L’embarcation transportait plus de 150 personnes, depuis la région de Sfax vers l’île italienne de Lampedusa. Seules 56 personnes ont pu être sauvées.

Mabrouka s’exprime au cours de la “CommemorAction” en montrant une photo de Mohamed Ali, son fils disparu le 6 septembre 2012. Crédit : Haïfa Mzalouat

Qu’ils aient disparu en mer ou dans le désert, leurs familles sont catégoriques. “Tant que je n’ai pas vu son corps, mon fils est toujours vivant”, martèlent plusieurs mères. Souvent, lorsqu’elles prennent la parole, elles ne donnent pas leurs prénoms mais se présentent en tant que “mère de”, disparu·e à une date gravée dans leurs discours et leur mémoire. 

“Ce sont les mères et les sœurs qui sont là et qui ont l’espoir de retrouver leurs proches”, commente Latifa dont le frère, Ramzi, a disparu en 2011.

Cette image symbolique des mères est, depuis des années, au cœur de la lutte pour les disparu·es. Toujours en première ligne, ces femmes sont souvent bien plus présentes que les hommes dans ces rassemblements. Plusieurs travaux scientifiques établissent des parallèles entre ces mobilisations autour de la Méditerranée et celles en Amérique centrale et du Sud, où, de la même manière, la mère est exaltée en tant que figure légitime de la lutte pour les disparu·es. 

Awatef et Fatma, deux mères tenant les portraits de leurs fils disparus, assistent aux ateliers de discussion de la “CommemorAction”, le samedi 3 septembre à Zarzis. Crédit : Haïfa Mzalouat

Régulièrement, des rumeurs leur parviennent : leurs proches auraient été vu·es dans un centre de détention en Italie, dans une prison à Paris… Sans information ni soutien de la part des institutions officielles, les familles se retrouvent régulièrement à payer des avocat·es européens ou des informateur·trices pour tenter d’obtenir des réponses, souvent sans résultat. 

Dans leurs quête d’informations, des familles se retrouvent sur les mêmes dossiers. Comme ces deux mères, Nadia et Mongia, l’une algérienne, l’autre tunisienne, qui se sont rendues compte que leurs fils, disparus en 2010, étaient sur la même embarcation. 12 années après, elles se retrouvent à Zarzis, pour commémorer ensemble et organiser la suite de leurs combats. 

“J’ai découvert avec ces événements qu’il y avait beaucoup d’autres nationalités concernées : Egypte, Soudan, Algérie, Mali, Cameroun, etc. Ça nous permet de collaborer ensemble”, se réjouit Latifa. 

“On peut s’échanger des informations à travers le Maghreb : par exemple, mon père est passé par l’Algérie, quelqu’un sur place peut m’aider à obtenir des informations ou confirmer des rumeurs”, ajoute Rachida, une Marocaine dont le père a disparu depuis deux ans.

La CommemorAction se tient dans la maison de jeunes de Zarzis. Dans le hall, des photos des disparu·es sont disposées. Chaque jour, des portraits supplémentaires s’ajoutent. Crédit : Haïfa Mzalouat

Du drame à l’union militante

Comme son nom l’indique, ces quatre jours de réunion à Zarzis ne visent pas qu’à commémorer les disparu·es. A travers la “CommemorAction”, les participant·es cherchent à s’organiser en tant que force associative et pour porter un message politique. 

“L’État nous a complètement fermé ses portes”, témoigne Fatma, la mère de Ramzi, disparu en 2011. Elle explique que pendant des mois, elle est passée de commissariat en commissariat sans trouver aucun soutien. Des agent·es finissent par lui dire “de se calmer et de rentrer chez elle”.  

"C’est pour cela que nous avons créé une association : dans l’espoir d’obtenir un résultat”, continue Fatma.

Beaucoup saluent le travail associatif déjà effectué en Tunisie. "Bravo aux mères tunisiennes qui luttent depuis des années. Nous au Maroc, jusqu’à il y a deux-trois ans, je n’entendais jamais parler du sujet des disparus”, rapporte Rachida.

Mobilisé·es surtout depuis 2011, plusieurs familles ont participé et organisé des manifestations devant les institutions tunisiennes ou l’ambassade italienne. Leur but est d’avoir des réponses : leur enfant est-il toujours vivant ? Est-il mort en Méditerranée ? Son corps anonyme est-il enterré quelque part ? 

Pour cela, les associations ont longtemps réclamé la création d’une commission d’enquête tuniso-italienne dans le but de faire la lumière sur ces dossiers. Au-delà de l’impossibilité de faire son deuil, l’absence d’informations sur ces disparitions entraîne des difficultés au quotidien pour les familles. Il leur est par exemple difficile d’avoir accès à des aides de l’État qui auraient pu leur être fournies en cas de certificat de décès officiel.

En tête de cortège lors de la manifestation du 6 septembre 2022, des mères tiennent les portraits de disparus. Crédit : Haïfa Mzalouat

En 2015, leur demande a fini par atteindre le Palais de Carthage. Le 4 mars, l’ex-président Béji Caïd Essebsi s’était engagé à mettre en place une commission d’enquête, une promesse restée sans suite. De son côté, Kaïs Saied, élu depuis septembre 2019, a déjà affirmé qu’il fallait lutter contre “l’immigration irrégulière”, mais n’a jamais pris formellement position sur le dossier des disparu·es.

Sept ans plus tard, dans la maison des jeunes de Zarzis, plusieurs ateliers de discussion s’enchaînent. Les sujets de réflexion concernent les actions à venir - sit-ins, protestations, coalition transnationale, etc - et sur la forme que prendra la commémoration. Pour le mardi 6 septembre, le collectif décide d’organiser une marche, depuis la délégation jusqu’à la plage. La vision de la mer est difficile pour certain·es, qui s'effondrent en larmes.

Rachida, une jeune Marocaine dont le père a disparu depuis près de deux ans, lui rend hommage face à la mer. Crédit : Haïfa Mzalouat

La procession se dirige ensuite vers le port. Là-bas, les pêcheurs ont mis à disposition deux bateaux. L’objectif est de partir au large pour lancer des fleurs à la mer, en hommage. Mais sur place, malgré qu’une autorisation ait été délivrée, la Garde nationale empêche le départ des navires. Les agents affirment que les bateaux ne doivent pas dépasser une capacité de 15 personnes. Certain·es manifestant·es proposent de faire plusieurs voyages, d’autres refusent. Finalement, les bateaux s’éloignent de quelques mètres du quai et les fleurs sont lancées dans les eaux du port.

Des fleurs sont lancées à l’eau en hommage aux disparu·es. Crédit : Haïfa Mzalouat

Zarzis, un fief de soutiens aux familles des disparu·es

Pendant les discussions qui se tiennent à la maison des jeunes de Zarzis, beaucoup d’acteur·trices dénoncent la criminalisation vécue par les personnes migrantes mais aussi celles qui cherchent à les soutenir et les défendre, comme les capitaines de bateaux.

À Zarzis, les pêcheurs sont des soutiens de longue date pour les familles de disparu·es. Ils se mobilisent depuis des années pour récupérer les migrant·es à la dérive en Méditerranée, risquant en effet d'être poursuivis. 

En 2018, le pêcheur Chamseddine Bourrassine et de son équipage sont arrêtés en Italie. Accusés d’être des passeurs après avoir secouru une embarcation de migrants à la dérive, ils passent un mois en détention. Parmi les personnes mobilisées pour leur libération, les familles de disparu·es ont contribué à organiser les manifestations, notamment devant l’ambassade italienne.  “La manifestation a beaucoup aidé à mettre la pression sur les autorités italiennes et tunisiennes”, raconte Valentina Zagaria, anthropologue spécialisée sur les migrations, ayant réalisé un terrain de deux ans à Zarzis, et présente à la CommemorAction.

Cet événement a permis de mettre en contact ces familles de disparu·es et ces pêcheurs, facilitant leur mise en réseau pour la suite. La CommemorAction a été l'occasion pour les pêcheurs, et notamment Chamseddine de rencontrer les mères de disparus qui s'étaient mobilisées pour leur cause. Durant ces journées à Zarzis, ils et elles se sont mutuellement exprimé·es leur solidarité.

Les pêcheurs de Zarzis ont mis à disposition deux bateaux pour que chacun·e puisse lancer une fleur à la mer en hommage à leurs proches disparus. Crédit : Haïfa Mzalouat

Au-delà de cette affaire, la ville est, par nature, très concernée par les questions migratoires. “Le fait que Zarzis existe à cette double frontière avec l’Union européenne et avec la Libye fait que ces thèmes touchent énormément de gens qui deviennent impliqués (...) par le simple fait d’habiter cette double frontière”, explique-t-elle. 

Que ce soit en tant qu’individus, ou au nom de l’association “Zarzis le pêcheur”, les pêcheurs locaux se retrouvent impliqués “par la force des choses”. Zarzis étant une ville avec un fort taux d’émigration, chacun connaît forcément des personnes ayant émigré et parmi elles, beaucoup de disparu·es. 

"Tous les pêcheurs de Zarzis ont déjà eu à sauver des migrants en détresse. Parfois, on reçoit un appel ou on tombe sur eux par hasard", commentait le capitaine Chamseddine Bourassine à inkyfada en 2018 après son arrestation en Italie.

Outre les sauvetages, les pêcheurs contribuent également à tisser un réseau entre familles de disparu·es, militant·es de part et d’autres de la Méditerranée et citoyen·nes. “Beaucoup de bateaux de sauvetage comme le Sea Watch et Mediterranea ont fait escale à Zarzis et ont connu les pêcheurs”, raconte Valentina Zagaria. “Au fur et à mesure des années, des liens entre différentes personnes - surtout en Italie, en France et en Tunisie - se sont tissés, et ces contacts personnels s’activent quand il y a un souci, que les familles n’ont pas de nouvelles, etc. Tous ces différents réseaux s’activent alors pour essayer d’avoir des informations”. Par exemple, plusieurs émigré·es installé·es depuis longtemps en Europe et qui s’engagent pour les droits des travailleur·euses immigré·es contribuent à  trouver des avocat·es ou à mener des recherches en France ou en Italie.

Le portrait de son fils en main, une mère attend de pouvoir jeter une fleur à la mer en son hommage. Crédit : Haïfa Mzalouat

A part les pêcheurs, d’autres figures de Zarzis se mobilisent pour les disparu·es et plus largement pour les droits des personnes migrantes. “Il y a plusieurs individus et associations à Zarzis qui à la base ne travaillent pas forcément sur les questions migratoires ou qui ne sont pas spécialement militants, mais qui deviennent impliqués dans la recherche de leurs proches ou des jeunes de leurs quartiers quand on n’a plus des nouvelles d’une embarcation”, décrit Valentina Zagaria.

L’un des personnages les plus connus est Chamseddine Marzoug, qui s’est engagé au sein du “cimetière des inconnu·es” pour offrir une sépulture aux personnes migrantes qui s’échouent sur les rivages de Zarzis. La plupart du temps, il n’a aucune information sur les corps qu’il découvre et qui ne sont pas toujours reconnaissables. Sur chaque tombe, il inscrit une date et quelques indications, qui serviront peut-être à reconnaître ces individus à l’avenir.

Durant son allocution devant l’assemblée réunie pour la CommemorAction, Souad tient à le remercier particulièrement pour son initiative.

"Peut-être que mon fils est enterré là-bas”, dit-elle, reconnaissante.

Sur la plage, des militant·es déroulent une très longue liste de noms de personnes décédées en migration, établie par le collectif UNITED. Crédit : Haïfa Mzalouat

“La Tunisie, l’Italie et l’Union européenne sont responsables”

Durant tout le déroulé de la CommemorAction, beaucoup de personnes se laissent envahir par l’émotion quand elles racontent l’histoire de leurs proches disparus. Mais dans les discours, elles dénoncent le manque de réactivité de leurs États respectifs, les politiques européennes et les restrictions à la liberté de circulation qui poussent sur la voie de l’immigration dite irrégulière.

“Pourquoi des gens ont le droit d’avoir des visas et mon père non ? Il a demandé plusieurs fois des visas touristiques et à chaque fois, c’était refusé, refusé, refusé… Pourquoi ?” s’interroge Rachida. Pour elle, c’est ce qui a poussé son père à partir, dans le but d’atteindre l’Espagne.

“La Tunisie, l’Italie, l’Union européenne, ce sont tous des criminels, c’est une vraie mafia”, affirme Latifa. Pendant la manifestation, sur les banderoles, de nombreux messages appellent à ouvrir les frontières et arrêter la politique des visas. 

Depuis des années, les restrictions de circulation vers l’Europe sont de plus en plus sévères sans que cela n’impacte l’existence du phénomène migratoire. En revanche, d’après la chercheuse Farida Souiah “elles influencent grandement la manière dont ce projet se concrétise” et “créent des migrations ‘irrégulières’ que les États des rives sud et nord de la Méditerranée choisissent de combattre en mettant en œuvre des politiques toujours plus sécuritaires”. Par exemple, en Tunisie, cela se traduit par une augmentation des départs en Europe à travers la Serbie, seul pays européen n’imposant pas de visa aux Tunisien·nes.

Un militant arbore un t-shirt contre l’organisation européenne Frontex, chargée de protéger les frontières de l’espace Schengen. Crédit : Haïfa Mzalouat

 Malgré ce constat, les Etats et plusieurs organisations internationales continuent à avoir un discours et des programmes qui visent à limiter ce phénomène en renforçant les frontières et en sensibilisant aux risques de la migration.

Certain·es accusent même directement les individus. Sur Twitter, en réaction à des photos de la manifestation à Zarzis, Vincent Cochetel, envoyé spécial du Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (HCR) a directement blâmé les mères des disparu·es, les accusant d’être responsables et d’encourager leurs enfants à migrer. 

Traduction du tweet : “Nous pleurons leur perte. Mais ces mêmes mères n’ont eu aucun problème à encourager ou à financer leurs enfants pour qu’ils se lancent dans ces voyages périlleux. Comme au Sénégal, poursuivre symboliquement les parents pour avoir mis en danger leurs enfants pourrait entraîner de sérieux changements d’attitude envers ces voyages mortels.” 

Pourtant, les mères interrogées tiennent un discours bien différent des accusations de Vincent Cochetel. Beaucoup affirment avoir découvert après coup que leur proche était sur une embarcation en direction de l’Europe. “Je n’avais aucune idée que mon frère prévoyait de partir, il m’a juste appelé pour me dire ‘je suis sur un bateau, j’arrive bientôt en Italie’”, raconte Latifa.  “Depuis ce coup de fil, je n’ai plus eu aucune nouvelle”.

De son côté, Souad prend clairement position contre la harga et, vu les risques, cherche à dissuader quiconque d’entreprendre ce voyage. Mais malgré la disparition de son fils aîné, son second garçon envisage tout de même d’émigrer. “Dans toutes les familles, il y en a au moins, un, deux ou trois, qui pensent à partir. Ils ne peuvent pas voyager, ils n’ont pas de visa…”, se désole-t-elle.

A la suite de réactions sur sa publication, Vincent Cochetel s’est par la suite excusé mais plusieurs organisations l’appellent à démissionner, arguant qu’il n’en est pas à sa première sortie polémique. Au-delà de cette polémique, le HCR est régulièrement pointé du doigt en Tunisie pour son manque de protection des personnes migrantes, notamment en Tunisie.

Les familles de disparu·es ont également réagi au message de Vincent Cochetel. Dans leurs messages, elles soulignent qu’au-delà de la disparition de leurs proches, la dénonciation des frontières et des politiques migratoires sont au cœur de leur combat et leurs revendications.

“C’est le système de visas et de frontières qui a mis en danger les migrant.e.s, pas leurs mères. C’est la faute des politiques migratoires, ce sont elles qui provoquent la mort des personnes qui traversent la Méditerranée. C’est pour cela que nous continuerons à participer aux manifestations pour la liberté de circulation. Vous ne pouvez pas tuer notre demande de vérité et justice”, résume Jalila, mère d'un disparu.

A la fin de la commémoration, quelques fleurs flottent dans les eaux du port de Zarzis. Crédit : Haïfa Mzalouat