Suspect n°3 : Mahmoud El Abidi. Arrêté deux fois pour faits "séditieux"

“Nos protégés musulmans de Tunisie préparent-ils une nouvelle édition des événements du Djellaz, nous ne savons [...]. Ce qu’il y a de certain c’est qu’un mouvement xénophobe commence à les agiter.” ( “Propagande xénophobe”, La Tunisie française, 18 août 1913) 
Par | 24 Janvier 2021 | 15 minutes | Disponible en arabe
En novembre 1911, les événements dits du Dejllaz aboutissent à de “violents affrontements entre les manifestants tunisiens et les autorités françaises” 1. Bien que cet événement n’ait rien à voir avec une quelconque xénophobie, la presse coloniale se plaît deux années plus tard à construire un problème public lié à la haine des Français·es, une haine qui serait dans l’air du temps. “Voilà le gouvernement tunisien avec une nouvelle affaire sur les bras; après le muezzin de Sfax [...], nous avons un professeur à la Grande Mosquée”, proclame “La Tunisie française”.  Le journal fait référence aux événements qui se sont produits à Sfax quelques jours plus tôt et qui se sont soldés par l’arrestation et la révocation d’un muezzin. Il relate dans la foulée des faits qui ont eu lieu à Tunis : 
“Depuis plusieurs jours le Gouvernement était avisé qu’un cheikh influent de la Grande Mosquée Djemaa ez-Zitouna se livrait à une propagande xénophobe des plus dangereuses. Réunissant les plus fanatiques de ses coreligionnaires, tantôt dans une salle reculée de la mosquée, tantôt chez lui, tantôt dans des maisons amies, il leur prêchait en des conférences suivies la haine du chrétien [...]. [C]’est à un enseignement de cette nature que nous devons le muezzin de Sfax.” 

Associées dans la presse mais également dans le dossier d’archives, les affaires de Sfax et de Tunis ne sont pourtant pas concrètement liées. Les deux hommes ne semblent pas se connaître et aucune preuve dans leur dossier commun ne vient appuyer l’hypothèse qu’ils mènent une lutte active contre le pouvoir colonial.

“Indigène signalé pour excitation à la haine des Européens”

Contrairement à cette image d’un dangereux prédicateur constituée par la presse, le suspect de Tunis n’est même pas un cheikh de la Zitouna : “L’indigène signalé pour excitation à la haine des Européens, est un nommé Mahmoud El Abidi, tunisien, notaire à Halfaouine. Cet homme donne des leçons à la Mosquée de Sahab Ettaba, à Halfaouine”

Il n’est pas non plus reconnu comme influent dans cette même mosquée : “Mahmoud El Abidi, qui passe pour faible d’esprit n’était pas pris au sérieux par ses coreligionnaires. Il avait, il y a quelques années, giflé à la grande mosquée Ez-Zitouna le fils du Cadi.” Et pour finir, il ne professait pas partout comme l’avancent les journaux : “les manifestations séditieuses de Mahmoud El Abidi ne se sont jamais faites sur la place publique, ni au café maure, mais uniquement à l’intérieur de la Mosquée de la place Halfaouine” (extraits d’un rapport de la Sûreté publique, 16 août 1913).

Mahmoud El Abidi se serait initialement fait remarquer à cause d’une conduite révoltée auprès de ses supérieurs. Remplacé comme professeur à la mosquée à cause de ses absences, il aurait tout de même regroupé ses élèves, créant ainsi un conflit avec son remplaçant, qu’El Abidi aurait alors giflé. “Le Cheikh el islam dût intervenir et lui interdire d’enseigner. Il se révolta et déclara que ‘le cheikh el islam n’est pas un bon musulman’[...] ” (rapport médical du 28 août). 

Mais ce qui lui vaut d’être surveillé puis arrêté est le fait qu’au cours de ses leçons, Mahmoud El Abidi aurait fait pire que critiquer les “indigènes”, il s’en serait pris aux “roumis” avec des “réflexions subversives développant ce thème que les musulmans unis vaincraient tous les roumis” (rapport de la Sûreté publique, 16 août).

“Ses attaques contre les autorités religieuses indigènes lui avaient déjà valu une invitation à cesser son cours, mais il n’en avait pas tenu compte et incitait depuis un certain temps ses auditeurs de la Grande Mosquée au mépris des autorités supérieures du Protectorat et au meurtre des Contrôleurs civils et des colons, lorsque le Gouvernement fut avisé de son attitude, le cheikh Medina l’ayant fait arrêter, procéda à son interrogatoire et adressa un rapport qui concluait à la culpabilité de Mahmoud El Abidi qui a d’ailleurs avoué les faits à lui reprochés. Toutefois, afin de s’entourer de toutes les garanties nécessaires, le gouvernement [...] l’a fait examiner par un médecin de l’hôpital français et par un médecin indigène [...] qui tous deux ont conclu à la responsabilité entière de l’inculpé.” (Lettre du Délégué général au ministre des Affaires étrangères, 15 septembre 1913)

“Tendances antisociales”

Le 28 août, un compte-rendu médical détaillé entend effectivement prouver qu’El Abidi n’est pas fou et qu’il aurait prononcé sciemment les paroles condamnées. Le rapport est rédigé par un médecin français de l’hôpital civil français de Tunis et un médecin tunisien nommé Bouhageb 2, adjoint de l’hôpital Sadiki, à la suite de leur “examen mental” du détenu. 

Le rapport débute ainsi : “Mahmoud El Abidi est accusé d’avoir tenu à la Mosquée des propos séditieux contre le Gouvernement, contre certains gouvernants et contre le Cheikh el Uslam [sic].”  Les médecins rencontrent El Abidi deux fois et tentent alors de le faire parler de l’affaire. 

Lors du premier examen, “l’inculpé, très prolixe par ailleurs, s’était montré très sobre dans sa réponse sur ce point des propos tenus, déclarant d’un air assez simple, qu’il n’avait rien dit de mal et s’était contenté de faire son enseignement religieux.” Il nie en effet avoir tenu des “propos contre les Roumis, disant qu’il vit avec eux” et qu’il va même à l’église catholique de Bab el Khadhra “entendre la musique”. On ne peut cependant savoir si les réponses d’El Abidi révèlent sa pensée ou s’il s’agit d’une stratégie pour se protéger dans un contexte colonial et policier où la critique de la politique française est fermement réprimée.

Durant le deuxième examen, “en possession des témoignages et des déclarations consignés dans le dossier”, ils l’interrogent de nouveau et constatent “qu’aucun des propos incriminés n’était sorti de sa mémoire et qu’il avait simplement cherché à se dérober à ce point gênant de nos investigations.”

Leur rapport est ensuite une analyse comportementale et anatomiste :

“Cet inculpé, âgé de 37 ans, grand, maigre, très brun, paraît jouir au physique d’une bonne santé, ce que confirme l’examen. On est frappé d’une asymétrie faciale assez nette, mais il n’y a pas d’autres stigmates de dégénérescence organique, ce qui ne laisse à ce signe qu’une valeur très discutable. La mise est correcte mais d’une propreté un peu douteuse [...]. [Il] paraît très intelligent et l’interrogatoire permet de constater que les facultés intellectuelles fonctionnent avec tout leur développement [:] [...] l’attention est très vive [...], la mémoire est parfaite [...]. [Il s’agit d’]un esprit cultivé, habitué aux opérations intellectuelles les plus délicates [...].[L]es sentiments affectifs sont par contre assez émoussés et un peu anormaux.”

Au-delà de la dimension infantilisante, le rapport médical s’attèle à brosser le portrait d’un individu qui serait anormal :

“Un des traits les plus frappants de son caractère est que Mahmoud El Abidi est un solitaire [...]. [I]l reproche à ses parents de l’avoir mis au monde ‘Le créateur n’a pas dit la matière dont je suis fait ; je ne pourrai jamais être heureux’ [...]. Il a répudié sa femme [...] parce qu’il est inutile d’avoir des enfants ‘destinés à souffrir sur la terre comme tous les autres hommes’ [...]

Le texte foisonne d’expressions destinées à démontrer le côté marginal et bizarre de Mahmoud El Abidi : “tempérament misanthropique, solitaire” ; “réactions antisociales” ; “misanthropie pessimiste”. Il construit progressivement la figure d’un homme solitaire et étrange car il prononcerait des phrases telles que “la créature est imparfaite ; il n’y a que la nature de belle”. Plus que solitaire, le suspect serait même habité par une “doctrine” qui “le possède et dicte toute sa vie [...]. Il ne fréquente pas les confréries, ‘ma confrérie, c’est mon esprit’ [...]”. Ses déplacements jouent aussi un rôle dans cette grille de lecture puisque le séjour de Mahmoud El Abidi au Caire quelques années auparavant est interprété au prisme de l’errance psychique : “il en revint tout aussi déçu et continua ses vagabondages de pessimiste”.

Ce qu’il consomme n’est pas non plus épargné par cet “examen mental” puisque les deux médecins soulignent au sens propre et figuré le fait qu’il fume de la résine de cannabis : “Il fume la chira [souligné dans le texte] depuis 17 ans [...]. [E]lle favorise ses rêves mais elle entre pour une part dans son apathie et son aboulie [...]. L’usage de la chira a éteint certainement pour une part sa sociabilité et sa volonté”.

Au vu de toutes ces observations, les médecins synthétisent leur propos ainsi : 

“L’histoire de sa vie traduit cette déformation morale et philosophique de l’esprit et explique les incidents qui ont amené son arrestation [...]. [O]n ne relève pas d’autres traits spéciaux du caractère, ni d’autre anomalie mentale [...]. [O]n doit considérer Mahmoud El Abidi comme un garçon intelligent et cultivé, pleinement conscient. C’est un caractère anormal, un solitaire, quelque peu vaniteux, ayant puisé dans une éducation religieuse intensive une déformation philosophique de l’esprit qui renforce encore sa misanthropie, la pauvreté de ses sentiments affectifs et ses tendances antisociales [...].”

Considéré comme un "garçon" à 37 ans, analysé sous toutes les coutures et passé au crible des jugements de valeur, Mahmoud El Abidi est essentiellement présenté dans le rapport comme une victime de lui-même, ayant des agissements “auxquels l’amenait l’irrégularité de sa vie”. Les deux experts n’en concluent pas moins que le suspect a eu des “propos séditieux dont il doit cependant garder toute la responsabilité” car “il n’y a pas chez lui, à proprement parler, de tare ou de maladie mentale, mais une simple dysharmonie de ses facultés.”

Ainsi, quoique le rapport médical ne démontre pas une haine particulière de la population française ( “revenant à son thème favori, il ajoute : ‘d’ailleurs toute la vie est imparfaite, rien ne me plaît ici, ni chrétiens, ni musulmans; il n’y a aucune différence entre eux ; ils sont tous malheureux’ [...]”) et quoiqu’on lui reproche des faits confus entre xénophobie et insoumission, Mahmoud El Abidi est arrêté le 18 août par ordre du Cheikh el Médina et écroué immédiatement à la prison civile. 

Lors de son arrestation, les agents trouvent chez le professeur emprisonné des livres de théologie et de réflexions politiques sur le renouveau des pays musulmans (inspirées de la Nahda du 19e siècle). L’auteur de l’un des ouvrages est le réformateur nationaliste égyptien Abd Al Aziz Jawish (1876-1929). Sur la quatrième de couverture de ce livre publié à Constantinople, l’éditeur tunisien Bashir Al Fourti (1884-1954) annonce la publication prochaine d’un nouvel opus : Horreurs et scandales de l’occupation française en Afrique du Nord [traduction personnelle depuis l’arabe].

Livres trouvés dans le bureau de Mahmoud El Abidi lors de son arrestation, Archives nationales de Tunisie, Série E, carton 550, dossier 30/15, n° 287 

Le 6 septembre, Mahmoud El Abidi est révoqué de ses fonctions de notaire, rayé de la liste des professeurs de la mosquée et condamné à trois mois de prison pour “propos de nature à troubler la sérénité publique”. Il purge sa peine et quitte Tunis pour Gafsa. Mais son  passé le rattrape vite.

Des affiches “hostiles à la France”

Un an et quelques mois plus tard, en février 1915, les services de renseignement s’intéressent de nouveau à lui. Il serait coupable d’avoir placardé sur les murs de la Mosquée Zitouna des tracts anticoloniaux. 

Le 18 février, une note du cheikh el Médina, Mustapha Dinguizli, pour le secrétaire général du gouvernement tunisien indique que les “affiches apposées dans la cour intérieure de la Grande Mosquée” et “conçues en des termes hostiles à la France” lui rappellent l’enquête liée à Mahmoud El Abidi.  “Certaines phrases de l’affiche m’ont rappelé celles que m’avaient servies El Abidi lors de son interrogatoire”, affirme-t-il. Ce souvenir est alimenté par une autre information que le cheikh el Médina possède : “El Abidi est rentré du Djerid à Tunis [...], coïncidence tout au moins curieuse”.

Ce retour à Tunis génère une surveillance accrue des allers et venues de l’ancien détenu et révèle un travail particulièrement méticuleux de la part des indicateurs, résumé ici par le commissaire spécial Clapier dans des rapports en date des 2 et 3 mars 1915 :  

“On a remarqué que El Abidi [...] a beaucoup changé moralement et physiquement. Il est sale et porte toute la barbe. De plus, il s’adonnerait à l’usage de la chira, au café maure de la Place aux Chevaux, dans un autre de la rue el Marr et au marabout de Sidi-bel-Hassen [...]. Actuellement, il est sans domicile fixe et loge dans les cafés maures.” (2 mars 1915)

“Il a passé 3 nuits dans le bureau de son oncle, Mohamed el Kafi, ex-cadi, bureau situé 81 rue el Marr. En face, se trouve l’épicerie du nommé Mohamed Dziri, dont le fils Hassen Dziri, secrétaire de l’oukil [...], a fait récemment l’objet de plusieurs notes de mon service. [...] [Il est] soupçonné, il y a peu de temps, d’avoir écrit une brochure La chute de Paris” (3 mars 1915)

Le ton affirmatif et la précision des détails montrent l’assurance dont jouissent les commissaires et les directeurs de la sûreté à la réception de ces différents éléments. Les liens de famille et les constellations créées par les services de renseignement montrent également que le système de l’information fonctionne en connectant des individus entre eux et en faisant planer la suspicion sur chaque personne liée de près ou de loin, dans le passé ou dans le présent, à l’individu incriminé, créant, autour d’un·e seul·e suspect·e des suspect·es à l’infini. 

Ainsi, les rapports mettent en lumière les sociabilités liées à l’affaire :

“Parmi les agitateurs connus qu’il fréquentait, on signale Abdelaziz Thaalbi et [...] Sadok Zmerli. Après l’émeute du Djellaz, il aurait un soir, à la terrasse du café du Casino, tenu des propos défavorables à la France”

“[Il] aurait renoué d’anciennes relations avec un certain nombre d’étudiants compromis à cette occasion et contre lesquels une enquête est ouverte pour appositions de placards séditieux”

...tout en effectuant des rappels de l’affaire initiale de 1913, accentuant les suspicions : 

“On prétend qu’il déclara, publiquement, à la Mosquée Sahab Ettabba, qu’il était nécessaire de massacrer tous les colons et les hauts fonctionnaires français car l’islam protégera toujours les musulmans contre les infidèles”

“[Il] incitait ses auditeurs au mépris des autorités supérieures du Protectorat et au meurtre des Contrôleurs Civils et des Colons” 

Malgré le fait qu’aucune preuve ne corrobore l’hypothèse selon laquelle ce serait Mahmoud El Abidi qui aurait placardé les tracts hostiles sur les murs de la Zitouna - ce que reconnaît d’ailleurs explicitement le rapport du Cheikh el Médina (“n’ayant encore aucun grief contre lui [...]”) ou celui du commissaire spécial (“Au sujet des affiches placardées à la Grande Mosquée, il n’a pu être recueilli aucun renseignement à la charge de cet individu”) - le gouvernement poursuit l’enquête au-delà du bref passage à Tunis de l’ancien détenu, un passage qui “aurait très exactement coïncidé avec les premières manifestations d’une légère agitation constatée chez les étudiants de la Grande Mosquée” (Lettre au contrôleur civil de Gafsa, 4 mars 1915).

“C’est sûrement El Abidi”

Dans la lettre envoyée au contrôleur civil de Gafsa le 4 mars, on peut lire que “d’après des renseignements puisés à bonne source, un indigène particulièrement suspect [...] qui fait l’objet d’une surveillance spéciale [...] aurait quitté Tunis il y a quelques jours pour se rendre à Gafsa où il aurait séjourné depuis un certain temps et aurait même été employé chez le caïd [...] en qualité de professeur.” Le résident général y exige une enquête sur Mahmoud El Abidi à Gafsa : “je vous prie de procéder de toute urgence à une enquête secrète et personnelle”.

Au-delà d’une demande d’approfondissement de l’investigation, il s’agit en réalité d’une volonté d’arrêter l’ancien notaire. La prudence n’est alors plus de mise : “dans le cas où sa présence dans cette ville serait confirmée, vous voudrez bien le faire arrêter sans retard et le faire diriger sous escorte sur la section d’État par le plus prochain convoi de prisonniers”.

Cependant, Mahmoud El Abidi n’est jamais retourné à Gafsa, la ville où il a séjourné et enseigné après sa libération en 1913. Il en serait parti pour Tunis début février, sans jamais y revenir. Un télégramme du contrôleur civil de la ville du 8 mars le confirme tout en révélant des indications en vue d’aider la police à retrouver la trace du suspect recherché : “Depuis son départ, il a adressé à quelques-uns de ses élèves lettres [...]. [U]ne seule indique expédition faite du bureau de Sfax [...] [L]’expéditeur a annoncé son départ pour Tunis et sa nouvelle adresse à [...] Souk el Khemis.” Quelques heures plus tard, le contrôleur civil renvoie un nouveau télégramme avec une information supplémentaire : “vu aujourd’hui enveloppe lettre expédiée par Mahmoud El Abidi du bureau de la Merdja Khereddine gare le 19 février dernier”.

Tout porte ainsi à croire qu’après son bref séjour à Tunis, Mahmoud El Abidi ne serait pas retourné à Gafsa mais se serait rendu à Souk el Khemis [actuelle Bou Salem], une région où la police possède encore une fois des informations sur lui puisqu’une note du commissaire Clapier du 9 mars indique que cet homme - peut-être recherché sans qu’il ne le sache - “doit se trouver dans la famille de sa femme à Ouled bou Salem (Souk el Khemis)” .

Le 9 mars, de nouvelles informations apparaissent de manière pour le moins surprenante. Dans une note à destination du secrétaire général du gouvernement français en Tunisie, on lui indique qu’un agent d’information a rapporté qu’un employé de la Grande Mosquée “disait le 5 courant dans un café maure de la rue des libraires que c’est sûrement El Abidi qui a dû rédiger et placarder les affiches trouvées sur les portes de la Grande Mosquée. El Abidi, a-t-il dit, est à Tunis depuis quelques jours, il a quitté Tunis 3 ou 4 jours après que les affiches aient été trouvées”.

Le 17 mars, un commissaire chef de brigade se rend à Souk el Khemis afin de retrouver sa trace, mais ses recherches restent infructueuses. C’est le 8 avril que Mahmoud El Abidi finit par être arrêté à Tunis qu’il aurait rejoint à pied, par l’agent Bechir Boukriss, attaché au service du commissaire Clapier, et ce “vers midi, Place aux Moutons, dans un café maure où il était couché”. 

Document relatif à l’arrestation de Mahmoud El Abidi . Archives nationales de Tunisie, Série E, carton 550, dossier 30/15, n° 287

Prison : suite et fin 

Cette arrestation fait naître une impression de déjà-vu, celle d’une incarcération venue compléter une première, peut-être trop courte  aux yeux des autorités. Il est difficile de savoir si l’acharnement contre Mahmoud El Abidi naît de la volonté de trouver rapidement un coupable et de clore l’affaire ou de celle de l’enfermer à nouveau. 

“Compromis dans cette affaire, Mahmoud El Abidi a été recherché et arrêté par nos soins le 8 avril dernier pour être mis à la disposition de l’autorité militaire. En raison de ses antécédents et de l’influence dangereuse qu’il a pu prendre parmi les étudiants de la Grande Mosquée, je vous serais obligé de demander à M. le Général commandant la division d’occupation de vouloir bien ordonner son inscription au carnet B 3 pour permettre de le maintenir sous la surveillance de l’autorité militaire jusqu’à la fin des hostilités” (note pour la sûreté de la part de la section d’État, 2 juin 1915)

Document relatif à l’arrestation de Mahmoud El Abidi . Archives nationales de Tunisie, Série E, carton 550, dossier 30/15, n° 287

La sévérité du traitement de Mahmoud El Abidi ne laisse pas de place à une réflexion sur les conséquences matérielles dues à la perte de son emploi ou à son premier passage en prison. Au contraire, le fait qu’il n’ait plus où dormir et que son apparence physique se soit dégradée sont relevés comme autant de preuves de ses supposés égarements et participent à ce qu’il se retrouve à nouveau derrière les barreaux. Dans le contexte de la Première Guerre mondiale, le détenu ignore la date de sa libération. 

Son cas démontre la difficulté de la lutte dans un cadre colonial fondé entre autres sur le renseignement, la collaboration des agents “indigènes” et la répression des mouvements d’opposition. La critique de la domination se mue en xénophobie, le pouvoir dominant endosse le rôle de victime, les dominé·es incarnent le danger.

En octobre 1917, une note au sujet des disciples que Mahmoud El Abidi aurait convertis à la “diffam[ation] de la France” indique lapidairement qu’il est mort en prison. Elle énumère ensuite la liste des élèves qui portent sa suspicion en héritage, ceux qui deviennent ainsi “suspects” après lui.

1 “L’idée que la municipalité [contrôlée par la France] pourrait tenter de confisquer l’inaliénable a rapidement circulé comme une rumeur. La plus répandue était que la municipalité voulait enregistrer le terrain [du cimetière de Jellaz, bien religieux] afin d’en préparer une partie pour le passage d’une ligne de tramway [...] La désinformation combinée à une mauvaise gestion de la foule par la police, a conduit à de violents affrontements entre les manifestants tunisiens et les autorités françaises”. Mary Dewhurst Lewis, Divided Rule: Sovereignty and Empire in French Tunisia, 1881-1938, University of California Press, 2014, p. 141 [traduction personnelle depuis l’anglais].

2 Le prénom ne figure pas dans le dossier d’archives mais il s’agit très probablement de Hassine Bouhageb (1872 - 1946), médecin et éducateur, fils du réformateur Salem Bouhageb.

3Sur le fichage des “suspects” et le “Carnet B” en France sous la Troisième République voir Jean-Pierre Deschodt, “La preuve par le carnet B”, Cahiers du Centre de recherches historiques, n°45, 2010, p. 181-193, consultable ici

La série Gens suspects retrace des éléments du vécu de personnes fichées par les services de renseignement français en Tunisie (entre les années 1910 et 1930) et, dans certains cas, condamnées. Majoritairement surveillés pour des raisons politiques, les "gens suspects" (des hommes musulmans pour la plupart) pouvaient aussi l’être pour des "faits divers". Cette série d’articles tente de faire parler ces fiches de police rédigées il y a un siècle et de comprendre l’expérience coloniale à travers le prisme sécuritaire. "Gens suspects" puise ses sources dans le fonds d’archives du même nom conservé aux Archives nationales.