Comment la Tunisienne Habiba Ghribi a été victime du laxisme des banques internationales

Quel est le lien entre la championne olympique Habiba Ghribi et le réseau de lutte contre les crimes financiers du département du Trésor américain (FinCEN) ? Basée sur des rapports confidentiels, cette enquête révèle comment les banques américaines ont mis des années avant de déclarer les millions de dollars de transferts suspects liés à un des plus grands scandales de dopage de l’histoire du sport. L’athlète tunisienne est une des principales victimes d’une injustice qui aurait pu être évitée.

Par | 20 Septembre 2020 | 12 minutes | Disponible en arabe
6 août 2012. C’est la fin de soirée au stade olympique de Londres et Habiba Ghribi est sur la ligne de départ. À peine plus de 9 minutes et 8 secondes après le coup d’envoi de la finale du 3000m steeple, l’athlète battra son propre record et entrera dans l’Histoire. Elle ne le saura que des années plus tard, mais elle deviendra la première tunisienne à être sacrée championne olympique. Car ce jour-là, Ghribi est privée de la première marche du podium et de la médaille d’or… en cause : tout un appareil de corruption liant les plus hautes sphères sportives et politiques a été mis en place pour servir les intérêts des Russes et de leurs athlètes. Des millions de dollars sont en jeu et des centaines de transferts d’argent hautement suspects ont pu transiter par des banques internationales ayant fermé les yeux pendant des années.

Ces nouvelles informations sont principalement issues d’une base de données financières secrète obtenue par BuzzFeed News et partagée avec le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ), dont Inkyfada fait partie. Les documents divulgués, appelés "FinCEN Files", comprennent plus de 2100 rapports d'activités suspectes rédigés par des banques et d'autres acteurs financiers, et soumis au réseau de lutte contre les crimes financiers du département du Trésor américain (FinCEN). Grâce à la collaboration entre les membres d’ICIJ, d’autres documents et informations ont pu être obtenu·es.

Ces documents montrent comment Lamine Diack, ancien président de la Fédération internationale d’athlétisme (World Athletics, ex-IAAF), son fils Papa Massata Diack et Valentin Balakhnichev, ancien président de la fédération russe - aidés de nombreux collaborateur·trices et complices - ont pu monter un système complexe de corruption, d'extorsion et de détournement d’argent (via plusieurs sociétés intermédiaires), à l’origine du scandale de dopage d’athlètes russes. 

Inkyfada et ses partenaires ont ainsi eu accès aux rapports financiers confidentiels prouvant que des millions de dollars ont pu être transférés par le biais de grandes banques internationales, vers des comptes de sociétés ou d’individus basé·es au Sénégal, en Russie, à Monaco, en Chine, à Singapour ou à Paris et lié·es aux principaux accusés ou à leur réseau.

Les FinCEN Files révèlent que ce n’est qu’après l'éclatement du scandale (2014-2015) que des rapports d’activités suspectes (SAR) seront transmis au Trésor américain par les banques internationales. Dans ces rapports, des centaines de transferts “suspects” sont listés, notamment par Citibank en 2016, couvrant la période de 2007 à 2015. Ces transferts concernent particulièrement la société "Pamodzi Consulting", qui possède plusieurs filiales, dont une enregistrée à Dakar, au Sénégal, et dont le propriétaire n'est autre que Papa Massata Diack.

Les SAR montrent comment l'incapacité des banques et autres institutions financières à contrecarrer les flux d'argent illicites favorise la criminalité à grande échelle, et fait de nombreuses victimes collatérales.

Consolidées par de nombreux éléments de l’instruction judiciaire ouverte à Paris contre Lamine Diack et ses complices, ainsi que des rapports d'activités suspectes complémentaires - obtenus par un journaliste de Radio France, membre d’ICIJ - ces informations donnent un éclairage sur l’ampleur du scandale : des millions de dollars détournés ou versés en pots-de-vin. L'argent a non seulement permis à Lamine Diack, à son fils et à leur réseau de s’enrichir, mais a aussi et surtout permis le ralentissement des procédures de suspension contre des athlètes russes accusé·es de dopage, entre 2010 et 2015. 

De hauts responsables en Russie, dont l’ancien président de la Fédération russe d’athlétisme, Valentin Balakhnichev, ont conditionné l’octroi de contrats de sponsoring s’élevant à des dizaines de millions de dollars (notamment versés par une grande banque d’État, la VTB BANK) à la suspension des sanctions contre leurs athlètes, afin de leur permettre de participer aux Jeux olympiques de Londres de 2012 et, pour certain·es, aux Mondiaux de Moscou en 2013.

Parmi ces athlètes figure Yuliya Zaripova. En 2011 et 2012, elle prive Habiba Ghribi de deux médailles d'or, respectivement durant les Championnats du monde de Daegu et les Jeux Olympiques de Londres. À ce moment-là, de fortes suspicions de dopage pèsent déjà sur elle, mais la procédure est volontairement ralentie. À l'IAAF comme au sein des instances sportives russes, on cherche à gagner du temps.

Selon des éléments de l’enquête française, Zaripova aurait en outre fait partie des 6 athlètes russes à qui il aurait été demandé de verser des centaines de milliers d’euros pour bénéficier d'une  “protection totale” afin de conserver ses titres et éviter de lourdes sanctions, entre autres par l'entremise de Papa Massata Diack et de son père, alors président de l’IAAF. Le fils Diack, réfugié au Sénégal et sous le coup d'un mandat d'arrêt international, nie ces accusations.

Le 20 septembre dernier, Lamine Diack a été condamné à quatre ans de prison dont deux fermes pour son implication dans le réseau de corruption visant à ralentir les sanctions contre des athlètes russes accusé·es de dopage. Il a également été condamné à payer une amende de 500.000 euros, une somme dérisoire comparée aux millions de dollars que lui et sont fils sont accusés d’avoir détourné et dont une partie est contenue dans les FinCEN Files. Il a fait appel du jugement et demeure en état de liberté.

Habiba Ghribi, quant à elle, ne récupèrera finalement ses titres qu’en 2016. Mais le mal est déjà fait. 

Des centaines de milliers de dollars de perte pour Habiba Ghribi

Habiba Ghribi fêtant sa médaille d'argent olympique à Londres (médaille qui sera transformée en or après la disqualification de la russe Yuliya Zaripova). Crédit : Citizen59, sous licence Creative Commons,

C'est en marge du championnat méditerranéen d'athlétisme organisé au stade de Radès à Tunis que la cérémonie de restitution de ses deux médailles s'est déroulée, le 4 juin 2016. Habiba Ghribi se préparait alors aux Jeux olympiques de Rio. Quatre années se sont donc écoulées et l'athlète garde encore un goût amer de ce qu'elle a qualifié d'injustice à de nombreuses reprises, lors d'une interview accordée à Inkyfada. 

"La cérémonie n'était pas à la hauteur de notre exploit. Je suis montée seule sur un podium. Je voulais qu'il y ait toutes les athlètes qui ont récupéré leurs médailles, je voulais une vraie cérémonie", déplore-t-elle.

Entendre l'hymne national tunisien pendant le déroulement des Jeux Olympiques, c'est ce que Habiba Ghribi demande avant tout. Et elle ne perd pas espoir. "On va essayer, via notre comité olympique, de faire cette demande auprès du comité international pour que cette cérémonie soit reproduite pendant les JO de Tokyo", reportés à 2021 pour cause de pandémie de Covid-19. 

Mais au delà de l'aspect symbolique, la championne tunisienne a aussi perdu beaucoup d'argent. Si la différence des prix octroyés entre une médaille d'or et une médaille d'argent lui a été restituée en partie par le gouvernement et le comité olympique tunisiens, Habiba Ghribi estime à quelques centaines de milliers de dollars les pertes occasionnées par cette "injustice". 

"Il y avait déjà la prime de 38.000 dollars. Si l'IAAF reconnaît les médailles, elle doit aussi redistribuer l'argent qui va avec. Peu importe si l'argent est récupéré auprès des États ou des athlètes, ce n'est pas notre problème. La Fédération doit prendre ses responsabilités", fustige l'athlète.

Mais cette somme ne constitue qu'une faible part des pertes financières occasionnées. Ghribi évoque notamment les contrats de sponsoring avec les équipementiers sportifs ou encore les primes de participation à différents meetings. "Ces contrats et d'autres primes ont été octroyés sur la base d'une médaille d'argent. Sur cinq ans, on a perdu beaucoup d'argent". 

20 à 30.000 dollars pour un meeting, plusieurs dizaines de milliers de dollars versés par les sponsors... Les montants offerts aux champion·nes diffèrent sensiblement de ceux auxquels les vice-champion·nes peuvent prétendre. Mais Habiba Ghribi ne compte pas se battre pour récupérer son dû. "J'ai pris les médailles et tant pis pour l'argent", dit-elle, ajoutant avoir craint d'éventuelles représailles.

"Je n'ai pas voulu faire de polémique et porter l'affaire devant la justice pour demander des dommages et intérêts. Je ne voulais pas avoir de problèmes par la suite, on ne sait jamais ce qu'on peut te faire. Ça reste une injustice".

Si les sommes cumulées peuvent être importantes, l'athlète tunisienne ne savait alors pas qu'elle avait été victime d'un appareil de corruption et de détournement d'argent autrement plus puissant et plus fructueux pour Lamine Diack, Papa Massata Diack et d'autres responsables russes. Grâce à des contrats commerciaux ou des concessions de droits d'exploitation octroyés directement par l'IAAF, mais aussi en réclamant des pots-de-vin à certain·es athlètes coupables de dopage, en échange de leur protection, ce ne sont plus des centaines de milliers, mais des dizaines de millions de dollars qui sont en jeu.

32,9 millions de dollars, de la russie au sénégal

"J'en ai parlé à Dollé, a déclaré Lamine Diack. Je lui ai dit qu'on négociait le contrat VTB et qu'il fallait suspendre la procédure de sanctions. Je lui ai dit qu'ils seraient sanctionnés après les Jeux, l'essentiel c'était de boucler le contrat VTB".

L'ancien président de la Fédération internationale d'athlétisme l'avoue lui-même aux enquêteurs en charge de l'instruction judiciaire en France. Le renouvellement du contrat entre une grande banque d'État russe et l'IAAF est prioritaire. La procédure de sanctions attendra au moins après les Jeux olympiques de Londres. 

"Dollé" n'est autre que Gabriel Dollé, l'ancien responsable de l'antidopage au sein de la Fédération. Selon les déclarations de ce dernier, Lamine Diack et Valentin Balakhnichev, ancien président de la fédération russe et trésorier de l'IAAF, l'auraient convaincu de ne pas engager de poursuites disciplinaires immédiates au sujet de la découverte de cas de dopage chez plusieurs athlètes russes. "Des intérêts financiers importants pour l'avenir de l'IAAF, qui connaissait des difficultés financières, étaient en jeu", rapporte-t-il. 

Pourtant l'IAAF ne sera pas la seule (ou même la principale) bénéficiaire de ce contrat conclu avec le sponsor russe. Entre les deux, plusieurs sociétés jouent le rôle d'intermédiaires, dont AMS, en Suisse ou encore Pamodzi Consulting, au Sénégal. Selon des rapports contenus dans les FinCEN Files, cette dernière société appartenant à Papa Massata Diack, a reçu un total de 32,9 millions de dollars en cinq paiement entre le 2 mars 2011 et le 20 janvier 2015. Cette somme correspond au contrat de sponsoring sur une période de cinq ans. Pendant cette même période, les procédures de sanctions à l'encontre des athlètes russes dopé·es ont été suspendues ou ralenties.

Toujours selon les rapports d'activités suspectes et l'instruction des juges français, les sommes reversées ensuite à la Fédération internationale d'athlétisme sont très faibles par rapport au montant global. Tout un système d'intermédiaires, de sous-traitance, de contrats commerciaux, de commissions très élevées et de facturations a été mis en place pour détourner l'argent dû à l'IAAF en faveur des Diack père et fils, de Valentin Balakhnichev et de leurs partenaires et complices. 

En février 2013, par exemple, pendant 72 heures, Pamodzi Consulting a versé 1,25 million de dollars à un réseau de client·es inhabituel·les : un bijoutier parisien, Lamine Diack, une fédération sportive russe et un détaillant vendant des montres, des parfums et des produits de beauté de luxe.

Des flux financiers hors de contrôle

Ce n'est qu'en octobre 2016 que Citibank envoie enfin au réseau de lutte contre les crimes financiers du département du Trésor américain (FinCEN) une liste de 112 transactions suspectes liées à la société Pamodzi, étalées entre 2007 et 2015. Le dernier transfert a été effectué peu de temps avant la mise en examen de Lamine et Papa Massata Diack, ainsi que des autres protagonistes impliqués dans le scandale du dopage russe. 

Le signalement des ces transferts, dont le montant total s'élève à 55,7 millions de dollars, s'est donc produit bien après que le scandale a éclaté et même après que les sanctions à l'encontre des athlètes russes ne soient effectives et que les principaux instigateurs ne soient inquiétés. 

Pendant des années, la banque avait été témoin de paiements - à Londres, Singapour, Doha, Moscou, Pékin et ailleurs - qui, selon les experts, auraient dû alerter les banquiers et leurs instances de contrôle bien plus tôt. 

"Si l'argent va à des sociétés de conseil sans employés, à des magasins de luxe, cela éveille les soupçons", a déclaré l'expert en gouvernance sportive Roger Pielke à ICIJ . "Ce n'est pas nécessairement l'argent qui circule dans le monde qui pose problème, mais la combinaison de cet argent et de sa destination".

Les comptes de Standard Chartered, Deutsche Bank, Barclays, JPMorgan Chase et UBS ont également envoyé ou reçu des paiements suspects signalés aux enquêteurs français, toujours selon des documents confidentiels examinés par des membres d'ICIJ.

Les rapports - des bulletins d'information techniques et très denses - sont les dossiers du Trésor américain les plus détaillés jamais divulgués. Ils décrivent des transferts d'argent sale qui circulent de manière incontrôlée à travers le monde.

L'argent déclaré à FinCEN n'était qu'une partie d'un déluge de dollars, de francs, de roubles, de renminbis et d'euros qui se seraient retrouvés dans les poches d'entraîneur·ses, de médecins, d'administrateur·trices et de ministres du gouvernement dans l'un des plus gros scandales de l'histoire du sport. En cours de route, Habiba Ghribi et beaucoup d'autres athlètes ont été spoliés de leurs rêves.