Cette situation intervient alors que le nombre de détenu·es en Tunisie a atteint près de 33 000 personnes en 2024, contre environ 23 000 en 2022, soit une augmentation de plus de 10 000 détenu·es en seulement deux ans. Dans le même temps, la capacité officielle des prisons ne dépasse pas 17 000 places, portant le taux de surpopulation à près de 194 %, avec des établissements dépassant les 200 %, selon le rapport annuel sur les droits et libertés 2022-2025 publié par la Ligue tunisienne des droits de l'homme.

Hazem Amara, 24 ans, originaire de Grombalia dans le gouvernorat de Nabeul, a été arrêté le 12 juin 2025 et incarcéré à la prison de Belli à la suite d'un différend avec un client du café où il travaillait. Il souffrait depuis sa naissance de plusieurs maladies chroniques : un diabète de type 2 nécessitant trois injections quotidiennes d'insuline avant les repas, ainsi qu'une maladie cardiaque rare connue sous l'acronyme CMH (Cardiomyopathie hypertrophique), qui exige un traitement régulier à base de médicaments spécifiques, notamment le Sacuval destiné à compenser l'insuffisance du muscle cardiaque.
Dès son incarcération, sa mère Hayet a apporté son dossier médical ainsi que ses médicaments. L'administration pénitentiaire a toutefois refusé de les réceptionner, affirmant que tous les besoins des détenus étaient pris en charge. Selon la mère de Hazem, "le juge comme le directeur de la prison ont ignoré son état de santé pourtant dûment documenté".
Hazem est resté cinq jours entiers sans recevoir aucun de ses traitements, ni l'insuline ni les médicaments pour son cœur. Malgré l'achat des traitements par sa mère à ses propres frais et ses tentatives répétées pour les faire parvenir à son fils, l'administration a continué à empêcher leur accès régulier au détenu.
Lorsque son état de santé a commencé à se dégrader et qu'il a été victime de malaises à répétition, l'administration a fini par lui administrer de l'insuline. Les injections étaient toutefois réalisées au milieu de la nuit sans qu'aucun repas ne lui soit fourni, en contradiction avec les protocoles de prise en charge du diabète. Cette pratique a entraîné une hausse de sa glycémie et une détérioration générale de son état physique.
L'administration pénitentiaire a également ignoré un rendez-vous médical important fixé au 26 juin 2025 pour des analyses liées à son diabète, alors même qu'elle avait reçu une copie de la convocation et de son dossier médical. Au cours de sa troisième semaine de détention, l'état de Hazem s'est fortement détérioré et il a commencé à souffrir d'évanouissements répétés. Lorsque ses codétenus appelaient les gardiens à l'aide, la réponse de l'administration était glaçante : "lorsqu’il mourra, nous viendrons le chercher."
Le 7 juillet 2025, Hazem a été transféré dans un état critique. Au lieu d'être conduit à l'hôpital de la Rabta, où il était habituellement suivi par une équipe médicale connaissant parfaitement son dossier, il a été orienté vers l'Hôpital Tahar Maamouri.
Le lendemain, sa mère a pu lui rendre visite. Elle l'a découvert dans un état qu'elle décrit comme dramatique. "Son corps était gonflé, il avait perdu connaissance et était attaché au lit par les mains et les pieds. Il était seul dans une chambre, sans soins intensifs ni oxygène", raconte sa mère.
Enregistrement vocal de la mère de Hazem Amara
Le 9 juillet 2025, Hazem meurt. Ni l'hôpital ni l'administration pénitentiaire n'en ont informé sa mère. Dans la nuit, un poste de police a contacté un proche de la famille pour demander à sa mère de se rendre d'urgence à l'hôpital, en affirmant que son fils se trouvait dans un "état critique". Lorsqu'elle est arrivée sur place, la chambre était vide. Un patient âgé hospitalisé dans le même établissement lui a alors appris que Hazem était décédé depuis le matin.
inkyfada a obtenu une copie du certificat médical de décès. Le rapport médico-légal indique que le décès est survenu le 9 juillet 2025 à 10h54. Il est attribué à une insuffisance cardiaque aiguë, une insuffisance surrénalienne ainsi qu'à des troubles du rythme cardiaque.

Le cardiologue Dhaker Lahidheb explique à inkyfada que la cardiomyopathie hypertrophique est une maladie génétique héréditaire caractérisée par un épaississement du muscle cardiaque, ce qui expose les personnes atteintes à un risque accru de mort subite. Cette pathologie résulte généralement d'une insuffisance du fonctionnement cardiaque ou de troubles graves du rythme, ce qui nécessite, dans certains cas, l'implantation d'un défibrillateur cardiaque interne destiné à protéger le patient. Une situation qui correspond au cas de Hazem Amara.
Concernant le lien entre cette maladie et le décès survenu en détention, le spécialiste souligne que l'environnement carcéral constitue en lui-même une source de pression psychologique importante, représentant un risque supplémentaire pour ces patient·es. L'interruption des traitements en raison de procédures administratives ou le changement de médicaments aggravent encore la situation. Le stress psychologique intense constitue également un facteur majeur pouvant provoquer de graves complications de santé et conduire à un arrêt cardiaque soudain.
Enregistrement vocal du Dr Dhaker Lahidheb

Hazem Amara n'est pas la seule victime de la négligence médicale et du manque de soins au sein des prisons tunisiennes. Selon un rapport publié en octobre 2025 par l'association Intersection pour les droits et les libertés sous le titre Derrière les murs : rapport sur la torture, les mauvais traitements et la négligence médicale au cœur du système pénitentiaire, "quatre décès ont été enregistrés au cours du seul mois de juillet 2025". Le document souligne que ces décès sont survenus dans un contexte de conditions de détention dégradées et de désengagement de l'État de ses responsabilités en matière de suivi médical des détenu·es.
Dans le même sens, le rapport annuel sur les droits et libertés de 2025 publié par la Ligue tunisienne des droits de l'homme affirme que l'état de santé des détenu·es est généralement négligé de manière quasi systématique au moment de l'arrestation comme durant la période de détention.
Une insuffisance alarmante dans l'accès aux médicaments et aux soins médicaux
Le système pénitentiaire souffre de graves carences dans la fourniture de médicaments et de soins médicaux spécialisés, auxquels s'ajoutent des conditions inadaptées pour le transfert des détenu·es malades vers les hôpitaux extérieurs. En raison de cette négligence et de la faible qualité des services médicaux et d'urgence, les prisons deviennent des espaces où les maladies s'aggravent. Des personnes dans des situations de santé critiques y sont maintenues dans des conditions inhumaines, tandis que l'administration pénitentiaire ignore leur vulnérabilité physique et leurs besoins médicaux.
Ces défaillances et cette négligence médicale ont conduit à plusieurs décès suspects de jeunes détenus souffrant de maladies chroniques telles que des pathologies cardiaques, le diabète ou des troubles psychiatriques. La Ligue tunisienne des droits de l'homme a documenté plusieurs cas, notamment celui de Mohamed Amine Jendoubi, 22 ans, atteint de diabète. Selon sa famille, une décision de non-lieu avait été rendue en sa faveur plusieurs mois auparavant, sans qu'il ne soit libéré.
En janvier 2025, sa mère a diffusé une vidéo en direct relatant les souffrances de son fils durant sa détention. "Mohamed Amine est resté menotté en prison alors que son état de santé se dégradait gravement jusqu'à ce qu'il tombe dans le coma", déclarait-elle. Le 17 juillet 2025, une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux a montré le moment où sa famille a découvert qu'il était décédé depuis dix jours à l'Hôpital Charles-Nicolle sans avoir été informée. L'affaire a suscité une vive indignation et des accusations de dissimulation et de manquements dans l'établissement de la vérité.
Le même constat s'applique à Wassim Jaziri, un jeune homme de 25 ans originaire de Sfax souffrant de troubles psychiatriques chroniques et détenu à la prison civile de Sfax. Lors de la dernière visite de son père, il lui avait confié ne pas avoir mangé depuis quatre jours. Le lendemain, le 19 juillet 2025, sa famille apprenait son décès sans qu'aucune explication claire ne soit donnée sur les circonstances ou les causes de sa mort.
Selon le même rapport, d'autres détenu·es ont dénoncé des retards dans l'administration des doses d'insuline, provoquant de nombreux malaises. Les rapports de la Ligue ont également documenté des retards dans le transfert de prisonnier·es vers les hôpitaux extérieurs, y compris dans des situations d'urgence. Ces dysfonctionnements sont attribués au manque de personnel médical, à une coordination insuffisante avec les hôpitaux, à l'absence de moyens de transport adaptés aux situations urgentes ainsi qu'à la négligence et au manque d'intérêt accordé à ces questions.
Le juge Omar Oueslati explique à inkyfada que la loi n°52-2001 du 14 mai 2001 relative à l’organisation des prisons oblige l'administration des prisons à garantir les droits fondamentaux des détenu·es, au premier rang desquels figure le droit à la santé. Cette obligation comprend le respect de l'intégrité physique et morale du prisonnier, la mise à disposition de soins médicaux et psychologiques ainsi que la fourniture des médicaments à l'intérieur des établissements. Lorsque l'état de santé d'un détenu nécessite des interventions médicales lourdes, la loi impose également son transfert vers un hôpital afin qu'il puisse être hospitalisé et bénéficier des opérations chirurgicales nécessaires.
Toujours selon Omar Oueslati, le deuxième principe fondamental du système de soins en milieu carcéral repose sur la gratuité des traitements. L'administration pénitentiaire est ainsi tenue d'assurer gratuitement l'accès aux soins et aux médicaments pour l'ensemble des détenu·es.
La négligence médicale comme double peine
L'expérience de Rached Tamboura dans les prisons tunisiennes entre 2023 et 2025 ne s'est pas limitée à une privation de liberté. Elle s'est transformée en un long parcours marqué par deux années de souffrances sanitaires continues.
Rached Tamboura, jeune artiste poursuivi pour "outrage au président de la République" et diffusion de "fausses informations" en raison d'une fresque qu'il avait réalisée, a été détenu dans plusieurs prisons entre 2023 et 2025. Au cours de sa peine, il a été transféré successivement entre les prisons de Monastir, Zaghouan, Siliana puis Mornaguia. Il y a découvert une réalité médicale marquée par le non-respect des droits des détenu·es malades, qu'il s'agisse des soins dentaires ou des pathologies digestives.
Ses difficultés ont commencé à la prison de Monastir, où il souffrait de fortes douleurs dentaires alors qu'il portait un appareil orthodontique nécessitant un suivi médical inexistant en détention. Face à l'indifférence de l'administration pénitentiaire et à la lenteur des procédures médicales, il a dû recourir à des solutions de fortune pour soulager sa douleur, notamment en appliquant un tissu imbibé d'eau chaude. Il échangeait également sa nourriture ou ses cigarettes contre des antidouleurs obtenus auprès d'autres détenus. Cette situation a progressivement altéré sa capacité à mâcher et entraîné une importante détérioration de sa dentition.
"J'ai perdu trois molaires et une dent de devant. Comme il n'y a pas de miroir en prison, on ne se rend compte de la chute d'une dent qu'en sentant le vide dans sa bouche ou lorsqu'on est obligé de mâcher d'un seul côté", raconte-t-il à inkyfada.
Ses souffrances ne se sont pas limitées aux problèmes dentaires. Elles se sont étendues à son système digestif. La mauvaise qualité de la nourriture, riche en épices fortes, lui a provoqué des douleurs gastriques, une constipation sévère ainsi que des hémorroïdes.
À cela s'ajoute une approche médicale qui a encore aggravé sa situation. Pour Rached, la privation de soins est considérée comme "une partie intégrante de la peine carcérale" que le détenu doit supporter. Après son transfert vers la prison de Saouef à Zaghouan puis celle de Siliana, il a obtenu un régime alimentaire spécifique composé de pommes de terre cuites et d'une brique de lait. Mais une fois transféré à la prison de Mornaguia, son dossier médical a été ignoré. Il a été privé de ce régime particulier ainsi que de ses médicaments, dans l'indifférence du personnel médical.
"Cette négligence relève du harcèlement et constitue une confiscation directe des droits constitutionnels et humains les plus élémentaires", dénonce-t-il.
À la suite de visites effectuées dans les prisons de Mornaguia et de Borj El Amri dans le cadre des missions menées par plusieurs organisations de défense des droits humains, notamment la Ligue tunisienne des droits de l'homme, Intersection pour les droits et les libertés et l'Instance nationale pour la prévention de la torture, le militant Ghaylen Jelassi constate que de nombreuses situations médicales nécessitent une intervention urgente. Pourtant, les procédures et la bureaucratie carcérale retardent ces prises en charge, aggravant ainsi l'état de santé des détenu·es malades.
"Certaines situations nécessitent une intervention médicale dans un délai maximal d'un mois, mais celle-ci n'a parfois lieu qu'après deux ou trois mois. L'introduction des médicaments est également compliquée. Les familles se voient souvent refuser le droit d'apporter les traitements à leurs proches au motif que l'administration pénitentiaire fournit tous les médicaments. Dans les faits, les procédures administratives empêchent les détenus d'y accéder", explique-t-il à inkyfada.
Cas documentés de négligence au sein des prisons tunisiennes

Le rapport de l'Association Intersection pour les droits et les libertés fait état d'une privation systématique du droit à la santé. Celle-ci commence dès l'entrée en détention, avec l'absence d'examen médical initial, et se poursuit à travers une pénurie chronique de médecins face au nombre élevé de détenu·es.
Le rapport met en évidence la gravité de cette situation à travers le refus répété des administrations pénitentiaires de fournir des médicaments vitaux aux personnes malades. Des détenu·es ont ainsi été privés de doses d'insuline ou de traitements cardiaques. D'autres ont fait l'objet de diagnostics erronés concernant des maladies graves comme le cancer. Les cas les plus critiques ne sont parfois transférés vers les hôpitaux qu'une fois leur état fortement détérioré, lorsque les possibilités de prise en charge sont déjà limitées.
Selon le rapport, ces pratiques et ces manquements dans les interventions d'urgence ont coûté la vie à plusieurs détenus et transformé la peine d'emprisonnement d'un outil censé servir la sanction et la réinsertion en une privation du droit à la vie.
La surpopulation carcérale aggrave la crise
La surpopulation et les conditions d'hygiène constituent un autre volet dramatique de la réalité carcérale. Une même cellule peut accueillir une centaine de détenus, comme à la prison de Monastir, et jusqu'à 150 à la prison de Mornaguia, pour seulement trois ou quatre sanitaires.
La Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme et les différentes instances onusiennes définissent la surpopulation carcérale comme une situation dans laquelle le nombre de détenu·es dépasse la capacité réelle d'un établissement pénitentiaire, empêchant ainsi l'exercice du minimum des droits fondamentaux. Selon les normes internationales, chaque détenu devrait disposer d'au moins quatre mètres carrés dans les dortoirs collectifs, bénéficier d'une aération naturelle, de conditions sanitaires adéquates et de la possibilité de circuler dans l'enceinte de la prison durant la journée. En Tunisie, la réalité est bien souvent éloignée de ces standards.
Les rapports de visites menées par la Ligue tunisienne des droits de l'homme montrent que certaines prisons enregistrent des taux d'occupation dépassant 150 % de leur capacité. C'est notamment le cas de la prison civile de Mahdia, où le taux de surpopulation a atteint 180 %. L'établissement comptait 1 522 détenu·es pour une capacité de 850 places. Selon le rapport de visite réalisé le 20 août 2024, l'espace réservé à chaque détenu ne dépassait parfois pas 1,5 à 2 mètres carrés, dans des conditions jugées insalubres et indignes.
La même situation a été observée à la prison civile de Kairouan. Le 13 novembre 2024, l'établissement accueillait 680 détenu·es alors que sa capacité officielle était de 270 lits. Dans l'une des chambres, 130 personnes étaient entassées dans un espace équipé de seulement 42 lits. Les lieux étaient marqués par l'humidité, la saleté, l'encombrement des effets personnels et la propagation de conjonctivites parmi plusieurs détenus.

Après plusieurs mois d'incarcération, Rached a développé une infection fongique de la peau en raison de ce qu'il décrit comme un "environnement contaminé" dans des cellules caractérisées par une humidité excessive, une absence quasi totale de ventilation et un manque de lumière naturelle. La forte surpopulation à la prison de Saouef, dans le gouvernorat de Zaghouan, où entre 130 et 150 détenus partageaient la même cellule, combinée à l'absence de produits d'entretien, a également provoqué chez lui des réactions allergiques et un affaiblissement de son système immunitaire dès son entrée en détention.
Le manque de ventilation et l'insuffisance des installations sanitaires privent les détenu·es des conditions d'hygiène les plus élémentaires. L'administration pénitentiaire ne fournit ni produits de nettoyage ni désinfectants tels que l'eau de Javel. Elle distribue seulement un quart de savon tous les quelques mois, contraignant les détenu·es à acheter eux-mêmes les produits nécessaires.
À ce sujet, le juge Omar Oueslati rappelle qu'au-delà des soins médicaux, l'administration pénitentiaire est tenue de garantir les conditions d'hygiène et l'accès aux installations de lavage. Ces services constituent des obligations essentielles qui doivent être assurées afin de préserver la santé des détenu·es.
Selon les visites réalisées par l'Instance nationale pour la prévention de la torture et consignées dans son deuxième rapport d'activité couvrant la période 2018-2021, les cellules de garde à vue souffrent d'une capacité limitée et sont inadaptées au nombre élevé de personnes retenues. La situation est aggravée par le manque d'aération, les mauvaises odeurs, la saleté des couvertures et l'insuffisance des produits d'hygiène comme le savon ou les désinfectants.
Ces difficultés sont encore plus marquées dans certaines régions, notamment dans le district de la sûreté nationale de Kasserine, où les locaux de garde à vue sont installés dans des sous-sols humides privés de lumière naturelle, ce qui accroît les risques de propagation des maladies, selon la Ligue tunisienne des droits de l'homme.
Les conditions dégradées dans les prisons empêchent également les détenu·es d'accomplir certaines tâches qui leur incombent, comme le nettoyage de leurs vêtements, des cellules ou des ateliers, alors même que l'article 20 de la loi n°52 de 2001 prévoit des sanctions disciplinaires en cas de manquement à leurs obligations ou de perturbation du bon fonctionnement de l'établissement. Cette situation s'explique par le fait que l'administration ne fournit que de très faibles quantités de désinfectants et de savon vert, insuffisantes pour nettoyer régulièrement couvertures et literie.
Le problème est aggravé par le partage prolongé des couvertures apportées par les familles entre plusieurs détenu·es, ce qui favorise la propagation des maladies contagieuses, notamment la gale. Dans la plupart des prisons, l'utilisation de l'eau de Javel est interdite, à l'exception de la prison pour femmes de Manouba.
Le rapport annuel sur les droits et libertés de la Ligue tunisienne des droits de l'homme souligne que la situation sanitaire dans les prisons tunisiennes connaît une dégradation préoccupante, principalement en raison de la surpopulation chronique. Cette concentration excessive de détenu·es détériore les conditions sanitaires et humaines et facilite la propagation des maladies transmissibles, dans un contexte marqué par l'insuffisance du nombre de lits et de sanitaires. Le niveau des soins dispensés dans les prisons tunisiennes demeure ainsi largement inférieur aux standards internationaux minimaux, une situation encore aggravée par les fortes chaleurs estivales.
L'avocat Samir Ben Amor partage ce constat. Selon lui, la situation continue de se détériorer en raison de la promiscuité dans des espaces fermés où le tabagisme est largement répandu, exposant également les non-fumeurs à des risques sanitaires. Le nombre élevé de détenu·es empêche l'État de leur assurer une prise en charge médicale adéquate, au point que "le système pénitentiaire n'est plus conforme même à la législation tunisienne en vigueur".
De son côté, Ghaylen Jelassi dénonce l'absence d'espace personnel dans les cellules en raison des différents niveaux de surpopulation observés dans les établissements. Lors des visites, plusieurs cas de contagion et d'éruptions cutanées ont été constatés. Il relève également la fréquence des plaintes liées aux douleurs dorsales provoquées par le fait de dormir sur du carton faute de matelas suffisants. Certain·es détenu·es sont même contraint·es de dormir dans les couloirs en raison du manque de place dans les chambres.
"Il existe bien des fenêtres et des systèmes d'aération dans les cellules, mais leur nombre reste insuffisant au regard des superficies exigées par les normes internationales", ajoute-t-il.

De graves violations des conventions internationales
Toutes ces formes de manquements constituent de graves violations des conventions internationales que la Tunisie a ratifiées, au premier rang desquelles l'article 12 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, auquel notre pays a adhéré en 1969. Celui-ci reconnaît le droit de toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale possible. Il en va de même pour les Règles Nelson Mandela qui représentent l'ensemble des règles minima des Nations unies pour le traitement des détenus, et notamment la N°24 qui impose à l'État de garantir aux prisonniers des soins de santé équivalents à ceux disponibles dans la société extérieure.
Les violations répétées dans les prisons tunisiennes montrent qu'il ne s'agit pas de cas isolés, mais qu'elles reflètent une culture dominante et une "mentalité sécuritaire" qui considère le détenu comme privé de volonté et dénué de ses droits fondamentaux. Face à ce constat sombre, un besoin urgent se dessine : celui de réhabiliter les prisons, de les doter de centres médicaux modernes, et de renforcer le suivi sanitaire régulier des détenus afin de limiter l'impunité et de sauver des vies derrière les barreaux.
Le rapport de l'association Intersection pour les droits et les libertés souligne que le travail des agents de sécurité, des prisons et de la rééducation " exige le respect du système des droits humains et l'application des dispositions relatives aux droits des personnes privées de liberté, notamment leur droit aux soins médicaux et l'abstention de toute forme de mauvais traitements, de violence et de traitement dégradant et inhumain".
De son côté, l'avocat Samir Ben Amor estime que la résolution de la crise du manque de soins de santé dans les prisons tunisiennes nécessite une réforme couvrant l'ensemble du système pénitentiaire et une révision du système pénal, notamment en ce qui concerne la rationalisation de la délivrance des mandats de dépôt afin de réduire autant que possible le nombre de détenus. Cette orientation permettrait d'alléger la charge des prisons, donnant ainsi à l'État la capacité de mettre en place des établissements pénitentiaires respectant et garantissant le minimum des normes internationales relatives aux droits et aux soins des détenus.
Enregistrement vocal de l'avocat Samir Ben Amor
Nous avons contacté le ministère de la Justice, qui supervise la direction générale des prisons et de la rééducation, afin de nous renseigner sur la fréquence des décès liés au manque de soins médicaux, le nombre de médecins affectés aux prisons et leur répartition sur le territoire, ainsi que sur les budgets alloués à l'hygiène. Nous n'avons reçu aucune réponse jusqu'à la publication de cette enquête.
Wassim Jaziri, Mohamed Amine Jendoubi, Abdessalem Zayani et Hazem Amara, entre autres, restent des exemples de la négligence sanitaire dans les prisons tunisiennes, qui aggrave la souffrance du détenu en plus de la privation de liberté. Bien que le droit à la santé soit garanti par la Constitution tunisienne et les traités internationaux, les réformes structurelles du système pénitentiaire demeurent absentes et les violations de la dignité humaine se poursuivent à l'intérieur des établissements.

