Le dernier voyage : une barque de la harga met à nu la crise de Ben Guerdane

Quinze jeunes de Ben Guerdane et de Zarzis ont quitté les côtes de Médenine le 19 août 2026, à bord d'une barque de pêche en fibre de verre. Cinq heures plus tard, l'embarcation a chaviré. Un seul en est revenu. Le naufrage a mis à nu ce que la fermeture de Ras Jedir a laissé derrière elle, une ville privée de son économie et une jeunesse sans autre horizon que la mer.
Par | 01 Septembre 2026
10 minutes
Disponible en arabe
Après près de quarante-huit heures en mer, l'équipage d'un navire marchand a retrouvé Oussama Chouat, aperçu dans l'eau à environ cinq cents mètres du bâtiment. Il avait commencé à agiter la main pour attirer l'attention des marins, avant que le navire ne mette une embarcation à l'eau pour le récupérer.

Oussama est l'un des quinze jeunes originaires de Ben Guerdane et de Zarzis, dans le gouvernorat de Médenine, partis à bord d'une barque de pêche en fibre de verre pour une traversée irrégulière vers les côtes européennes.

L'embarcation a quitté les côtes de la zone d'El Jedaria, située entre les ports d'El Ketef (Ben Guerdane) et de Zarzis, le mercredi 19 août 2026 à treize heures. Elle transportait des jeunes âgés de 16 à 25 ans, quatorze de la ville de Ben Guerdane et un de Zarzis.

Cinq heures après le départ, l'eau a commencé à s'infiltrer dans la barque. Le capitaine n'est pas parvenu à la maîtriser et l'embarcation a chaviré avec tous ceux qui se trouvaient à son bord, selon des témoignages concordants recueillis par Inkyfada auprès de plusieurs proches d'Oussama, l'unique rescapé.

Le militant des droits humains Mostafa Abdelkebir, président de l'Observatoire tunisien des droits de l'Homme, confirme cette version. Le naufrage n'est pas dû aux mauvaises conditions météorologiques, indique-t-il, mais à la surcharge de la barque et au manque d'expérience du capitaine, incapable de tenir la mer.

« La mer a ses fossés et des tempêtes peuvent s'y lever sans prévenir. Avec une barque surchargée, en mauvais état, conduite par un capitaine qui n'a ni l'expérience ni le savoir-faire nécessaires pour affronter les vagues, le naufrage est certain. C'est ce qui est arrivé à la barque de Ben Guerdane », déclare-t-il à Inkyfada.

Entre-temps, l'inquiétude avait gagné les familles. Quarante-huit heures après le départ, aucun appel n'était venu les rassurer sur le sort de leurs enfants. Dans cette attente, des rumeurs et des informations inexactes ont circulé, affirmant que les jeunes avaient atteint l'autre rive.

Le vendredi 21 août, vers vingt et une heures, la nouvelle est tombée. Un navire marchand avait secouru un jeune homme prénommé Oussama, retrouvé flottant en pleine mer.

Hamza Chouat, parent des victimes, explique à Inkyfada qu'Oussama a livré une information terrible.

Il avait laissé ses compagnons « vivants au milieu de la mer ». Des habitants de Ben Guerdane se sont alors dirigés en grand nombre vers le port et l'hôpital de Zarzis pour suivre l'évolution de la situation.

Au même moment, citoyens et marins se sont mobilisés pour prendre part aux recherches. Des barques et des unités maritimes sont sorties des ports d'El Ketef, à Ben Guerdane, et de Zarzis pour ratisser la zone pendant la nuit et la matinée du lendemain. Hamza Chouat évoque un élan de solidarité face au malheur de la région.

« Les barques des pêcheurs sont parties des ports d'El Ketef et de Zarzis pour ratisser les eaux de la Méditerranée. Dans le quartier d'El Chott, à Zarzis, les habitants ont marqué un moment historique en soutenant les marins et les familles des victimes, se portant volontaires pour fournir le carburant des embarcations engagées dans la recherche des disparus »

Au matin du samedi 22 août, deux corps ont été repêchés et remis aux unités de la garde maritime. Le père d'un marin a contacté Hamza pour lui apprendre que son fils avait trouvé un troisième corps pendant le ratissage. Hamza a rappelé le marin et, en suivant les échanges sur les radios maritimes, il est parvenu à identifier le défunt à partir de sa description. Il s'agissait du jeune Mohamed Salah Ben Mehdi Zagrouba, 20 ans.

Les recherches se sont poursuivies sous la supervision des unités de la garde maritime et de l'armée, avec le concours des marins, qui ont retrouvé la plupart des corps et les ont remis aux autorités pour les procédures légales.

« Notre objectif était d'éviter l'erreur de la barque 18-18, quand les efforts s'étaient dispersés dans les querelles politiques, ce qui avait conduit à la "perte" des enfants de la région », dit Mostafa Abdelkebir.

« Dans cet accident, une cellule régionale a été constituée avec la participation d'acteurs de la société civile. En cinq jours, elle a réussi à retrouver tous les enfants de Ben Guerdane parmi les victimes de la barque, et plus personne n'est porté disparu. C'est une grande réussite, en particulier grâce à la disponibilité d'informations en temps réel et à la communication entre toutes les parties. »

Le drame de Ben Guerdane a révélé une tragédie profonde. La seule famille Chouat a perdu sept des siens. Parmi les scènes les plus douloureuses figure l'enterrement des deux frères Jasser et Koussay Chouat, 22 et 16 ans, dont les corps ont été identifiés l'un après l'autre à mesure que les analyses ADN étaient prêtes, puis remis ensemble à la famille pour adoucir le poids du malheur.

Le soir du 26 août 2026, la direction générale de la Garde nationale a publié un communiqué annonçant l'achèvement des recherches, le repêchage de tous les corps et leur remise aux familles. Le texte est paru quelques heures après l'enterrement, le même jour, de dix enfants de la région au cimetière Sidi Khlif. « Aucun responsable central, régional ou local n'y assistait, à l'exception d'un député présent en tant qu'enfant de la région », affirme Hamza.

Pendant les funérailles, Inkyfada a rencontré Anis Ben Khedher, voisin des victimes, qui a rapporté la douleur des habitants et dénoncé l'absence des responsables.

« Ben Guerdane a vécu un cauchemar effroyable à cause de cette tragédie. Chaque fois, on entend les pleurs et les cris à quatre heures du matin dans une famille. Ce sont des jeunes oubliés dont personne ne s'est soucié, et la preuve en est l'absence de tous les responsables lors de l'enterrement des victimes », 
« Les habitants n'oublieront pas que les responsables étaient absents au moment du malheur. Ils se demandent aujourd'hui qui se tiendra à leurs côtés quand ils auront besoin de l'État et de ses institutions. Plus grave encore, on cherche à faire porter aux victimes et à leurs familles la responsabilité de ce qui s'est passé », déclare à Inkyfada l'universitaire et militant Mohamed Zouari, originaire de Ben Guerdane.
« Ce débat marginalise la question et la vide de son contenu, il la noie dans des approches sans logique alors que la situation exige une discussion sérieuse et responsable sur les causes réelles qui ont mené la région là où elle en est. »

Ben Guerdane, une frontière sans horizon

Oussama, Mohamed Salah, Jasser, Koussay et les onze autres victimes de la barque de la harga vivaient du commerce transfrontalier entre la Libye et la Tunisie, par le poste de Ras Jedir, avant que la situation économique de la région ne se dégrade sous l'effet des restrictions croissantes imposées à cette activité depuis près de deux ans. C'est ce qui les a poussés à risquer leur vie et à prendre la mer.

Le long de la route qui relie la ville de Ben Guerdane au poste frontalier de Ras Jedir, le paysage n'est plus celui des années d'activité frontalière. Inkyfada a constaté la fermeture de nombreux commerces, tandis que d'autres poursuivent leur activité avec une pénurie visible de certains produits. Les points de vente se limitent pour l'essentiel à proposer des quantités d'essence de contrebande, après que la fermeture du poste frontalier a fortement réduit l'activité commerciale de la zone, ce qui s'est répercuté sur la vie des habitants, sur les commerçants et sur le circuit économique de la région.

« Des milliers de personnes vivent à Ben Guerdane d'une économie de la marge, sans aucune alternative économique ou de développement qui les sortirait de cette situation dégradée », dit Mostafa Abdelkebir.

L'économie locale se lit dans un contexte national où le taux de chômage a atteint 14,9 % au deuxième trimestre de 2026 et 26,6 % chez les diplômés de l'enseignement supérieur, selon les indicateurs de l'Institut national de la statistique.

À Ben Guerdane, le chômage dépasse la moyenne nationale et s'établit à 18 %, dans une région qui compte 90 504 habitants selon les résultats du recensement général de la population et de l'habitat de 2024. Une part importante de l'activité économique de la zone était liée au mouvement commercial et frontalier, et les effets de la fermeture de Ras Jedir apparaissent avec d'autant plus de netteté dans le décor quotidien de ses rues.

« Cela a privé les jeunes de leur unique source de revenus et les a poussés vers la harga comme choix suicidaire de substitution et comme moyen d'améliorer leur niveau de vie », dit Hamza Chouat.

Mostafa Abdelkebir ajoute que le dénominateur commun entre les victimes originaires de Ben Guerdane n'était pas matériel mais moral, car l'objectif de la plupart de ces jeunes était de quitter la Tunisie et de rejoindre l'espace européen à la recherche de meilleures conditions de vie et de travail hors du pays.

Ce désir croise la réalité d'une ville née du commerce frontalier avant d'être

« laissée à son sort », faute de plans de développement clairs de la part des autorités tunisiennes et libyennes, ce qui a pesé sur le mouvement commercial dans la région et l'a interrompu à plusieurs reprises.

« Ras Jedir n'est pas, pour les habitants de Ben Guerdane, un simple point de passage frontalier. C'est une source de revenus essentielle pour un grand nombre d'entre eux et le socle d'une économie locale restée, pendant des décennies, largement fondée sur le commerce informel. Les gouvernements successifs ont échoué, des années durant, à opérer le saut qualitatif qui ferait passer l'économie de la région de la fragilité et de la dépendance au commerce informel et aux aléas de la situation frontalière à une économie organisée, autonome et capable de résister aux changements extérieurs. »

Depuis le mouvement de 2010 à Ben Guerdane, les promesses de développement et les quinze points auxquels se sont engagés les gouvernements successifs ne se sont pas concrétisés, au premier rang desquels la zone logistique franche, la zone industrielle et l'aménagement du poste de Ras Jedir pour en faire un pôle commercial organisé et non un simple point sécuritaire.

Chaque année, à l'occasion de la commémoration de l'épopée du 7 mars contre le terrorisme, Ben Guerdane se transforme en théâtre d'un « pèlerinage politique», selon les mots d'Abdelkebir, qui souligne le paradoxe. On célèbre les faits d'armes des habitants de Ben Guerdane, qui ont repoussé le terrorisme, une journée durant, et on les marginalise le reste de l'année.

L'universitaire et militant Mohamed Zouari estime, dans son entretien avec Inkyfada, que le commerce transfrontalier, colonne vertébrale de l'économie de Ben Guerdane, connaît une dégradation sans précédent. Le citoyen qui rapporte une quantité de thé ou d'autres marchandises voit sa dignité bafouée d'une manière humiliante, qui va jusqu'à la crevaison des pneus de sa voiture.

« Historiquement, les relations avec la partie libyenne étaient solides et les différends commerciaux se réglaient par des canaux diplomatiques et des protocoles d'échange, avec l'intervention des autorités tunisiennes en cas de crise pour garantir la reprise du mouvement commercial. Mais au cours des dernières années, ce rôle a presque totalement disparu, ce qui a entraîné la dégradation économique et sociale de la région. »

Avec la fermeture de ce que l'on appelle « el khatt », la ligne, certains jeunes n'ont plus trouvé devant eux que la mer. Ben Guerdane, longtemps la ville qui alimentait le moins la migration irrégulière, est devenue ces dernières années un point de départ de plus en plus fréquenté. Le grand paradoxe tient à ce que la région dispose d'atouts et de richesses, à commencer par un littoral de 27 kilomètres et une plaine qui compte parmi les plus vastes zones de pâturage du pays, sans oublier les ressources salines.

Ces richesses n'ont pourtant pas été valorisées comme elles devraient l'être, et « la région est restée marginalisée, rangée dans l'inconscient collectif du côté de la "Libye", alors que l'arrêt du commerce transfrontalier a laissé des milliers de familles face au chômage et à un horizon bouché », selon Mohamed Zouari.

La harga, une histoire qui se répète depuis les années 1980 

La barque a quitté la zone d'El Jedaria en direction des côtes italiennes, en profitant de deux éléments qui ont encouragé la traversée. Le premier tient à l'état de la météo, le second à la réussite de trois traversées parties du même endroit et arrivées en territoire italien, selon le président de l'Observatoire tunisien des droits de l'Homme, Mostafa Abdelkebir. Quant aux informations qui ont circulé sur le départ d'une seconde barque après celle des victimes, il affirme qu'elles sont fausses et précise que les vidéos diffusées se rapportent à une barque de la harga partie des côtes tunisiennes en 2015.

Cette traversée n'apparaît pas isolée. Elle s'inscrit dans un mouvement plus large de migration irrégulière de la Tunisie vers l'espace européen au cours des dernières années.

Selon les statistiques du ministère italien de l'Intérieur, consignées dans son rapport statistique quotidien, 820 migrants de nationalité tunisienne sont arrivés sur les côtes italiennes entre le 1er janvier et le 15 août 2026.

Mostafa Abdelkebir considère, dans son entretien avec Inkyfada, que le naufrage de la barque de Ben Guerdane « ne sera ni le dernier échec ni la dernière réussite au départ des côtes tunisiennes », car la harga est un phénomène lié à une réalité et à une histoire qui remonte aux années 1980, avec la décision de l'Union européenne d'interdire aux Tunisiens l'entrée sur son territoire et de leur imposer un visa.

La harga est également liée à une réalité sociale, économique et politique, ainsi qu'à une dimension psychologique chez des jeunes qui voient dans l'espace européen un objectif légitime, du moins en théorie, parce qu'ils croient y trouver de quoi améliorer leur niveau de vie.

Abdelkebir estime par ailleurs que les politiques migratoires coordonnées entre la Tunisie et l'Union européenne reposent sur la sélection, en ouvrant des possibilités de mobilité et de travail aux médecins, aux ingénieurs, aux chercheurs, aux scientifiques et aux personnes qualifiées, tandis que de larges catégories de jeunes restent en dehors de ces parcours. Il affirme, à plus d'une occasion, que les accords conclus entre les deux parties demeurent insuffisants et qu'ils servent les intérêts de l'Union européenne plus que ceux de la Tunisie.

Il souligne que la Tunisie connaît, dans le même temps, un manque de main-d'œuvre dans plusieurs secteurs, tandis que l'Union européenne profite de compétences tunisiennes que l'État a pris en charge de former et de qualifier. Cette situation, estime-t-il, pose la question du bénéfice que la Tunisie tire de sa richesse humaine, alors qu'une partie de ses compétences se tourne vers le marché du travail européen.

L'Observatoire considère que certaines politiques n'ont pas encore mesuré la gravité de la manière dont sont gérés le dossier de la main-d'œuvre et la relation avec l'Union européenne, en particulier lorsqu'il s'agit de la richesse humaine tunisienne.

Quant à Oussama, unique rescapé de la traversée, il fait aujourd'hui face aux suites de ce qu'il a vécu en mer. À Ben Guerdane, les habitants continuent de réclamer pour lui un accompagnement et un soutien psychologique qui l'aideraient à surmonter les effets du drame, en attendant que la tragédie de la barque devienne l'occasion de reposer les questions sur la réalité de la ville et sur les choix offerts à sa jeunesse.

Inkyfada Landing Image

Un média indépendant à la pointe de l’innovation éditoriale

Créez votre compte aujourd’hui et profitez d’accès exclusifs et des fonctionnalités avancées. Devenez membre et contribuez à renforcer notre indépendance.

Un média indépendant à la pointe de l’innovation éditoriale. Devenir membre