Comme des milliers d’autres mineurs non accompagnés (MNA), cet adolescent tunisien s'est présenté à la structure mandatée par le département des Bouches-du-Rhône pour accueillir et évaluer les jeunes étrangers isolés, l’Association départementale pour le développement des actions de prévention (Addap).
En théorie, ces enfants bénéficient des mêmes droits que n'importe quel mineur en danger présent sur le territoire français. La loi prévoit une mise à l'abri d’urgence par les services départementaux, une évaluation de leur minorité et de leur isolement, puis, si leur situation est reconnue, une décision du juge des enfants les confiant à l'Aide sociale à l'enfance (ASE) afin d'être accueillis dans une Maison d'enfants à caractère social (MECS). C’est la DPJJ, au niveau du ministère de la Justice qui coordonne ce dispositif national et organise une répartition des mineurs sur le territoire français.
Ainsi, 139 jeunes ont été confiés par la justice dans le département des Bouches-du-Rhône entre le 1er janvier 2026 et le 10 juillet 2026 selon le rapport du ministère de la Justice. Au niveau national, les derniers chiffres gouvernementaux de 2024 comptent 13 554 jeunes mineurs étrangers confiés à l’ASE cette année-là. Les Bouches-du-Rhône font partie des départements français qui accueillent le plus de jeunes isolés après le Nord, Paris et avec la Seine-Saint-Denis.
Un dispositif protecteur, une réalité plus contrastée
Sur le papier, le dispositif est protecteur. Sur le terrain, les professionnels rencontrés à Marseille décrivent une tout autre réalité. « La durée de la protection administrative est censée ne pas dépasser cinq jours et cela s'applique à tous les mineurs, étrangers ou non », rappelle Federico Colombo, juriste en droit des étrangers. « Sauf qu'en pratique, ce délai n'est pas respecté, surtout pour les étrangers, parce qu'il faut mener une évaluation éducative et sociale.» Cette attente, souvent de plusieurs mois, « où les jeunes restent dans l’entre-deux » constitue déjà une dérogation au droit commun selon lui.
Cette évaluation de la minorité demeure aujourd'hui un point de crispation pour plusieurs professionnels sur le terrain. « L’entretien est censé être mené par des personnes spécifiquement formées aux techniques d'entretien, mais aussi au contexte géopolitique, à la psychologie de l'enfance, au droit du séjour, au droit d'asile, etc. », décrit Federico Colombo. « Or, d’une part le cadre réglementaire prévoit que ces professionnels bénéficient d’une formation à l’entretien de seulement 21 heures. Et d’autre part, on a tendance à constater qu’un grand nombre d’évaluations reposent sur des considérations subjectives et culturellement biaisées», analyse le juriste.
Mattias Perrin, co-secrétaire régional du syndicat SNPES-PJJ-FSU, questionne en effet les éléments parfois mis en avant pour évaluer une minorité. « J’ai déjà vu un jeune évalué sur la base de sa pilosité et de ses poils de barbe… ». Federico Colombo ajoute : « Les instances internationales restent très alertes sur la présomption de minorité. Il y a d’ailleurs eu des condamnations de la France par le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies (la dernière datant de janvier 2026 NDLR).» Ce qui fait dire au juriste que l’on sort progressivement « du socle de la protection de l’enfance pour aller vers de la gestion des flux migratoires, ce qui est très contestable. »
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« Pour les étrangers, l’urgence devient la norme »
Ensuite, plusieurs témoignages de travailleurs sur le terrain rendent compte d’une détérioration des conditions d’accueil et d’accompagnement de ces enfants et adolescents étrangers. C’est le cas de Redouane, éducateur auprès de ces jeunes isolés. « Contrairement à la Convention internationale des droits de l’enfant, que la France a elle-même ratifiée, il y a une discrimination qui se fait, du moins à Marseille, considère-t-il. Les enfants issus du Maghreb, les Bangladais ou même s'ils viennent de pays européens mais qu’ils sont d’origine maghrébine ou arabe ou de pays musulmans sont envoyés dans des MECS que je qualifie de MECS ‘low cost’. »
Derrière cette expression, il décrit des structures aux moyens réduits dans ces MECS.
« Aujourd'hui, on retrouve parfois un éducateur pour dix jeunes, alors qu'avant on en suivait trois ou quatre. On ne fait plus vraiment d'accompagnement éducatif, on gère surtout les démarches administratives. On n'a plus le temps d'organiser des séjours de rupture ou des visites lorsqu'il y a des membres de la famille quelque part. »
Mattias Perrin, du Syndicat national des personnels de l'éducation et du social de la protection judiciaire de la jeunesse abonde dans le même sens. « Le conseil départemental est dans l’illégalité car on doit proposer à ces jeunes des lieux de placements. Sauf qu’en attendant cette évaluation de la minorité, les jeunes sont pris en charge des hébergements d’urgence et non dans des MECS. Les enfants étrangers vont rester longtemps dans l’urgence quand les enfants français vont être placés plus rapidement dans une vraie MECS afin de suivre un accompagnement. C’est ça qui est low cost selon moi. »
Si Mattias Perrin parle d’illégalité, c’est notamment parce qu’une loi française datant de 2022 (loi Taquet) interdit en principe l’hébergement des mineurs pris en charge par l’ASE dans des hôtels du fait des risques encourus par ces jeunes lorsqu’ils ne sont pas encadrés par des adultes.
En rembobinant son parcours, Hamza n’a pas un bon souvenir des premiers temps d’hébergement. « J’ai vu des agressions à l'hôtel où l’Addap 13 m’a envoyé au tout début (avant la validation de sa minorité NDLR). Des vols aussi », décrit-il. La situation précaire de ces hébergements rendent les jeunes vulnérables. Hamza, lui, a réussi à se forger un mental pour « avancer tout seul et ne pas me mêler des problèmes », à 15 ans…
C’est une fois sa minorité validée et sa place au foyer attribuée qu’il a pu mieux se recentrer sur son avenir. « On était deux dans une chambre, ça se passait bien. Après six mois, j’ai eu une chambre seul parce que j’étais carré. Et si ça se passe toujours bien après, tu peux avoir un studio. »
Considérés comme une force de travail
Lorsque inkyfada rencontre Hamza, il vient d’avoir 18 ans, il travaille dans la logistique, décharge des camions. « C’est très dur et très physique. » Son bras en écharpe dans un plâtre témoigne d’un récent accident de travail. Sur son visage s’entremêlent la candeur et la détermination ; la jeunesse et le vécu.
« Je suis le seul des jeunes avec qui je suis venu, à être à Marseille. Je ne sais pas où sont les autres, je n’ai plus de nouvelles mais moi je savais que je voulais venir ici. Il y a mon frère déjà, qui est arrivé ici à 16 ans et puis Paris ça ne m’intéresse pas. Il y a le travail, il y a tout ici. »
Hamza a passé deux ans au collège à son arrivée. « J’ai passé le test Casenav je l’ai eu et j’ai été inscrit à l’école. Là j’ai pu apprendre encore un peu plus de français », retrace-t-il. Mais il a très vite commencé à travailler. « En Tunisie, j’allais à l’école mais je ne rentrais pas de sous ». En l’écoutant, Hamza semble très content de travailler dur. Il ne cesse de répéter qu’il n’est pas venu en France pour « gaspiller ». Une pression énorme sur ses épaules.
Le travail est en effet un autre enjeu important dans le parcours des mineurs étrangers en France mais il s’avère être un autre espace de discrimination. D’une part, le travail leur permet de répondre à leur besoin d’autonomie. D’autre part, ces adolescents et jeunes adultes doivent réaliser une demande de titre de séjour. « Pour moi, il y a un regard de classe bourgeois sur ces mineurs, contextualise Redouane, l’éducateur. On considère les MNA venant des pays du Sud comme une force de travail. On leur cherche des contrats en alternance rapidement pour qu’ils travaillent pour avoir les papiers. »
L’éducateur l’observe sur le terrain, « les patrons en profitent. Tu as des gosses de 15 ans qui sont en alternance dans des boulangeries, qui se lèvent à 4 heures du matin ou qui bossent 35 heures alors que c’est illégal. » L’éducateur en est convaincu : « Il faut changer la loi pour avoir un titre de séjour à la majorité dès lors que tu es arrivé ici avant ta majorité, que tu as été confié aux services du département et que tu as suivi un parcours d’intégration. Aujourd’hui, c’est comme s’ils devaient tout recommencer à leur majorité. »
Des adolescents davantage exploités dans les trafics de stups
Enfin, la question qui cristallise beaucoup de fantasmes et de clichés est celle de la délinquance de ces mineurs. Tout comme les étrangers, réguliers ou non, ils sont souvent accusés de tous les maux lorsqu’il s’agit de délinquance et d’autant plus dans un contexte de forte montée de l’extrême droite en France. Dans les Bouches-du-Rhône, Martine Vassal, candidate déchue aux dernières élections municipales mais toujours présidente du conseil départemental déclarait : « Les MNA, on n’en veut plus » , n’hésitant pas à établir un parallèle entre immigration et délinquance dans le centre-ville de Marseille. Des collectifs et associations s’étaient insurgés dans un communiqué.
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Les lois successives durcissant la lutte contre l’immigration en France ont également, selon le témoignages de ces professionnels, eu un impact sur la prise en charge des mineurs étrangers. « 2018 marque un tournant important, confirme Federico Colombo, juriste en droit des étrangers. Avec la loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie, dite “loi Collomb”, est créé le fichier AEM.»
Cet “Appui à l’évaluation de la minorité” permet notamment de croiser les informations disponibles avec d’autres fichiers administratifs, dont ceux relatifs aux demandes de visa et aux identités précédemment enregistrées comme les données enregistrées par le fichier informatique français Visabio. Certains acteurs considèrent ainsi que l’utilisation de ces données dans le cadre de l’évaluation de la minorité peut constituer un détournement de la finalité initiale de ces fichiers.
« Les chiffres, on peut leur faire dire ce que l’on veut », oppose Mattias Perrin, co-secrétaire régional SNPES-PJJ-FSU. Selon le syndicaliste de protection judiciaire de la jeunesse, il y a bien des mineurs isolés algériens et tunisiens qui ont des problèmes de délinquance mais son analyse diffère. « Déjà on voit des Algériens tout simplement parce qu’il y a plus de Maghrébins à Marseille du fait des parcours d’immigration et des communautés présentes. Ensuite, ce que l’on remarque nous c’est que les jeunes Algériens qui ont des problèmes ici en avaient déjà chez eux. Ils étaient déjà dans des milieux violents et étaient déjà addicts à la drogue par exemple. Les problématiques s’exportent et s’amplifient. »
Le professionnel de terrain évoque plutôt une « délinquance de survie » liée à des difficultés très importantes pour ces mineurs souvent à la rue très rapidement. Il observe également qu’ils sont susceptibles d’aller plus en prison que la population globale « aussi car ils sont sans représentants légaux sur le territoire et que les juges peuvent avoir tendance les incarcérer pour les “protéger” en se disant qu’ils pourront être nourris par exemple ou qu’ils seront présents à leur audience si ils sont incarcérés.»
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Mais un autre drame se joue en parallèle selon lui. « Depuis le Covid, les cartes des réseaux de trafic de stups ont été rebattues avec une perte de chiffre d’affaires et des membres de réseaux qui sont morts. Il a fallu une nouvelle main-d’œuvre. Avant, on voyait des mineurs vendre des cigarettes à Noailles ou à Belsunce dans le centre-ville mais maintenant ils sont les petites mains des gros trafiquants dans les points de deal des quartiers Nord. » Ces jeunes dans une grande précarité sont ciblés par les réseaux et deviennent une ressource exploitable. Une situation extrêmement préoccupante pour Mattias Perrin.
« C’est eux qui vivent le plus de violences dans les trafics, à la limite de l’esclavage et hébergés dans des squats. Il faut vraiment se rendre compte de ce qu’il se passe. »
Si Hamza a échappé à cette galère, il le concède, « le problème quand t’arrives, c’est l’argent ». Comment avoir de quoi subvenir correctement à ses besoins et envoyer de l’argent à sa famille. « Dès que je suis venu, je suis parti au marché, à la Plaine ou aux puces. J’ai aidé les anciens qui vendent. Je gagnais environ 40 euros en travaillant de 6h à 12h. »
Sonia*, une Tunisienne qui travaille à Marseille auprès des jeunes étrangers dont la minorité est validée nous raconte qu’elle a accompagné récemment un Tunisien « très sérieux, très intégré » qui a quand même été sollicité pour vendre de la drogue. « Des gars lui ont donné un sac avec de l’argent en lui proposant de vendre pour eux mais il a toujours refusé ».
« Moi je vois des jeunes dans les trafics mais c’est pas vraiment pour trafiquer, c’est qu’ils veulent se sentir comme des Français. Ils veulent leur ressembler. Et la liberté des jeunes pour eux, ça veut dire fumer des joints et faire des bêtises », analyse Hamza. Lui reste concentré coûte que coûte. « Je suis vraiment là pour réussir. J’ai eu mon CAP, je suis en train de passer le code. » Quand on lui demande quels sont ses rêves pour la suite, il répond sans hésiter : « Une maison avec une piscine à Marignane et avoir mon entreprise… ».




