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De son côté, Hannibal est le seul combattant de nationalité tunisienne à servir dans l’armée ukrainienne. Le jeune homme s’est engagé en 2024, alors qu’un bataillon d’infanterie mécanisée proche du parti nationaliste “Secteur Droit” recrutait des combattants étrangers. Un parcours similaire à celui de plusieurs volontaires étrangers repérés pour leurs capacités, souvent dirigés vers les brigades et régiments les plus expérimentés. Depuis, Hannibal a changé d’unité plusieurs fois.

A gauche : Hannibal pose devant les drapeaux de son unité, en 2025. A droite : Hannibal à l'entraînement, en mai 2026.
Au déclenchement de l’invasion en février 2022, le jeune tunisien, qui vit et travaille en France, s’intéresse au conflit et surtout aux premières exactions de l’armée russe. “Je me méfie des médias, donc je suis venu en Ukraine pour voir si tout cela était vrai”, explique Hannibal. Lors de son premier voyage en 2023, il constate “que les civils se faisaient vraiment bombarder, et qu’il y avait beaucoup de victimes”.
Quand j’ai vu ça, je me suis dit que c’était le moment d’aider le peuple ukrainien, que ce serait quelque chose d’honorable, quelque chose d’important à faire dans ma vie”, explique Hannibal en revenant sur ses motivations.
Né en Italie de parents tunisiens, ayant grandi en Europe, Hannibal est d’abord un enfant de la diaspora. Son héritage et sa nationalité tunisienne restent cependant des éléments centraux de son identité, comme en témoignent le pseudonyme qu’il a choisi, et sa maîtrise du derja, le dialecte tunisien qu’il utilise avec ses parents. “Même ici, j’ai le stock de harissa dans mon frigidaire”, tient à préciser le jeune homme.
Mais derrière les plaisanteries, l’ambiance en Ukraine devient de plus en plus pesante. Hannibal a déjà participé à plusieurs actions de combat pour tenter de freiner l’avancée russe. Si les troupes du Kremlin ralentissent leur progression ces derniers mois, les dernières villes du Donbas deviennent des zones de mort balayées par l’artillerie, les bombes et les drones. C'est pourtant là qu’Hannibal et son groupe s’apprêtent à repartir en mission.
“Historiquement, les Arabes, c’est comme les Russes”
Le parcours d’Hannibal est d’autant plus atypique que le jeune homme ne disposait pas d’expérience militaire préalable. “On reçoit d’abord une formation d’infanterie, standard, avant de se spécialiser et devenir meilleur”, souligne Hannibal. En plus de classiques entraînements au tir, le Tunisien a suivi plusieurs mois de cours dans le domaine médical et tactique.
Hannibal reconnaît surtout avoir eu « la chance » d'être entraîné par la 12e brigade spéciale Azov, l'une des unités les plus aguerries de l'armée ukrainienne.

Hannibal lors d’un entraînement nocturne au sein de l’unité Azov, en 2025.
Sa réputation tient en partie à son histoire. Le bataillon Azov d'origine naît en mai 2014, dans le désordre qui suit l'annexion de la Crimée et le début de la guerre du Donbass. Il est fondé par Andriy Biletsky, alors figure de la mouvance nationaliste radicale, à partir de militants venus de groupes paramilitaires qui avaient gravité dans plusieurs groupes ultranationalistes, comme le Secteur droit. Plusieurs de ses fondateurs revendiquent des idées d'extrême droite, parfois ouvertement néonazies. Biletsky a ensuite fondé le Corps national, aile politique de la mouvance, restée marginale dans les urnes avec 2,15 % des voix en 2019.
Cette filiation a depuis été en partie recomposée. La formation initiale a été dissoute, ses successeurs intégrés à la Garde nationale, et l'actuelle 12e brigade se présente comme une unité militaire détachée de tout projet politique. Biletsky lui-même a quitté Azov de longue date et commande désormais une autre formation, le 3ème corps d’armée.
En 2024, au terme d'une procédure de vérification, Washington a levé l'embargo qui interdisait à la brigade l'usage d'armes américaines, faute d'avoir trouvé la moindre preuve de violations graves des droits humains. Moscou a aussitôt dénoncé la décision.
Car Azov occupe une place à part dans la guerre des récits. Le Kremlin en a fait la preuve vivante de la « dénazification » qu'il prétend conduire en Ukraine, quand Kyiv y voit l'un de ses corps les plus efficaces, héroïsé depuis la défense de Marioupol en 2022.
« Nous, on n'aime pas beaucoup les nazis », euphémise un frère d'arme d'Hannibal, un Français, d'un air menaçant. « On est venu combattre pour la liberté de l'Ukraine, pas autre chose. »
Hannibal balaie lui aussi l'étiquette. « On dit que c'est un bataillon d'extrême droite, que c'est une unité dangereuse, pourtant j'y ai été accueilli comme un frère », assure le Tunisien. Si les volontaires racisé·es restent rares dans les rangs de l’armée ukrainienne, le Tunisien et quelques volontaires africains, francophones, semblent parfaitement intégrés au reste des combattants européens ou américains.
D’ailleurs, même si les idées nationalistes et la lutte pour la préservation de l’identité restent des motifs centraux du narratif ukrainien, Hannibal, qui revendique un “héritage amazigh, et pas arabe”, y trouve aussi des résonances avec ses origines.
“Historiquement, les Arabes, c’est comme les Russes : des envahisseurs, qui ont transformé le peuple autochtone, la culture berbère”, explique Hannibal d’un ton provocateur.

Hannibal (3e à partir de la droite) posant devant un blindé de la brigade spéciale Azov en 2025
Le Tunisien déplore surtout la prégnance de la désinformation sur son unité et sur la guerre, qui visent à dénigrer l’image de l’Ukraine et promouvoir la Russie, particulièrement en Afrique. En Tunisie, où la Russie renforce aussi son influence culturelle depuis des années, seulement 12% de la population déclarait soutenir l’Ukraine au début de la guerre, en février 2022.
Face au désintérêt ou aux complaisances de l’opinion publique tunisienne avec la Russie, Hannibal est déçu. “Je pense que beaucoup de gens ne savent pas vraiment ce qui se passe ici, il y a beaucoup d’ignorance sur cette guerre”, déplore le combattant.
À cause de son profil diasporique, Hannibal reconnaît aussi un attachement particulier aux rives nord de la Méditerranée. “Une grande partie de mes amis et des gens que j’aime vivent en Europe”, une région bien plus menacée que le Maghreb par les conséquences de l’invasion de 2022.
Face aux drones, la Tunisie en retard ?
Quelle que soit la complexité des motivations qui ont poussé Hannibal à s’engager pour l’Ukraine, celles-ci ont radicalement évolué. “Ce qui me pousse le plus à rester me battre, ce sont les gens que j’ai connus ici et les amis que j’ai perdus”, explique le jeune homme. “Quand j’étais en France, je ne faisais que penser à ça, et la seule envie que j’avais c’était de revenir.”
Hannibal reste humble sur sa participation aux missions de combat. Le Tunisien a pourtant servi dans le Donbas en 2025 en tant que fantassin, sur la “ligne zéro”. L’avant du front, un territoire où les drones FPV* sont devenus la principale menace depuis plusieurs mois. “Avant les Russes avançaient par vagues faciles à repérer, maintenant ils ont dû s’adapter avec d’autres tactiques comme les infiltrations”, explique Hannibal.
“On tenait une position et un jour, des Russes sont passés dans notre dos, ils voulaient nous piéger” se souvient Hannibal, “finalement un de nos drones les a trouvés et les a éliminés.”
Face à la révolution militaire impliquée par la dronisation, les armées africaines tentent aussi de rattraper leur retard. L’utilisation de drones FPV au combat a déjà été observée au Soudan, au Mali, et même pour la première fois en Libye, le 9 mai dernier. Hannibal a déjà vu partir plusieurs vétérans du front ukrainien vers l’Afrique pour répondre à des contrats d’instruction privée.
Le jeune homme déplore l’attitude tunisienne vis-à-vis de son expérience militaire. Pour le moment, il ne prévoit pas de rentrer dans son pays d’origine. “Je n’ai pas envie d’arriver à l’aéroport et de me faire arrêter, juste parce que j’ai aidé un pays en guerre”, explique Hannibal.
Le droit tunisien ne prohibe pas explicitement l’engagement dans une armée étrangère, une source sécuritaire contactée par Inkyfada confirme que le jeune homme s’expose, au moins, à des vérifications de sécurité poussées s’il rentre en Tunisie.
“Je pense que je pourrais apporter beaucoup en tant qu’instructeur, que ce soit par rapport aux équipements, à la doctrine, aux drones”, déplore Hannibal, “si j’avais eu une proposition je l’aurais acceptée directement.”
Le combattant rappelle notamment que les opérations antiterroristes dans la région de Kasserine, qui ont encore fait des victimes en janvier et février 2026, gagneraient à se moderniser. “On fait voler de gros drones, ce qui coûte des milliers d’euros”, juge Hannibal, selon lequel “ de petits appareils de reconnaissance et FPV suffiraient à être efficaces.”
S’il prévoit d’obtenir des certifications internationales, pour le moment, Hannibal est devenu sergent en Ukraine et imagine surtout son futur dans le pays. “Je pense vivre ici, m’y installer”, confie le jeune soldat. Malgré l’incertitude qui plane sur l’avenir du pays et de ses institutions, alors que la Russie ne montre aucune volonté de mettre fin à l’invasion.


