Le bâchage: Un acte de naissance
Créer officiellement un groupe d’ultras peut sembler simple : il suffit de déployer une grande bâche identitaire dans le stade pendant un match. Le fameux “bâchage” constitue en réalité l’acte fondateur du groupe. D'ailleurs, posséder un bloc (une partie du virage) et s’en emparer peut être perçu comme un acte de pouvoir.

Le groupe acquiert une existence réelle à travers la taille de la bâche, le soin apporté au design et la qualité du message qu’elle véhicule. Ces éléments déterminent largement la reconnaissance du groupe et sa position au sein de la hiérarchie des ultras. Cette reconnaissance permet également d’obtenir les meilleurs emplacements dans le stade, notamment les virages ou la tribune derrière les cages, symboles de l’occupation de leur territoire pour toute la saison. Cette bâche est sacrée : sa valeur ne change pas avec le temps et elle est préservée pendant des années, tout au long de l’existence du groupe.
Se faire dérober la bâche par un autre groupe, qui l’expose ensuite dans sa tribune, équivaut à la dissolution symbolique du groupe volé. C’est "l’humiliation suprême", d’où l’importance du choix des personnes responsables pour le transport et l’affichage.
“Les jeunes ont risqué leur vie pour la bâche !”
“Ces derniers temps, la plupart des groupes s’abstiennent de faire des bâchages, principalement pour des raisons de sécurité. Lors d’un match la saison dernière au stade de Radès, après une confrontation avec les forces de l’ordre, une partie d’une bâche d’un groupe Ultras a été déchirée. C’était la première fois que cela arrivait, selon ce que nous avons constaté entre membres du groupe.” Un supporteur nous raconte.
L’un des membres d’un groupe Ultras nous explique le déroulement : les responsables de la bâche doivent être absolument dignes de confiance. Ils planifient dans le plus grand secret le moment où ils iront la chercher ou la cacher, ainsi que le véhicule qui la transportera jusqu’au stade. Des stratégies comparables à celles des grands transferts de fonds sont mises en place. En général, personne au sein du groupe, à l’exception du Capo, n’est informé des détails.
Très tôt le matin du match, l’équipe chargée de l’installation se rend au stade pour placer la bâche dans les gradins réservés. Cette étape est dangereuse : jeunes en équilibre, déchirures de la bâche, frictions avec d’autres groupes ou avec les agents du stade.
Un membre fondateur du groupe de Bizertinos, un groupe supporter du Club Athlétique Bizertin, nous raconte un événement qui l’a profondément choqué ;
« En 2024, des jeunes Ultras appartenant au Club Africain ont intercepté les deux membres qui transportaient notre bâche. Ils les ont roués de coups et endommagé la voiture dans laquelle ils se trouvaient pour s’emparer de la fameuse bâche. Les victimes ont été hospitalisées, et nous avons dû organiser une collecte pour réparer la voiture, qui appartenait au père de l’un d’eux.
À ce moment-là, nous avons progressivement laissé le groupe aux plus jeunes. Aujourd’hui, nous travaillons tous, avons des enfants et certains vivent même à l’étranger. Nous restons présents et continuons à valider certaines actions ou à conseiller, mais plus comme avant. Nous participons désormais davantage aux frais, mais la nouvelle génération nous échappe un peu ; ils sont différents.
Le jour de l’incident, nous avons été sidérés par tant de violence : les jeunes ont risqué leur vie pour la bâche ! Même si nous savons que la bâche est précieuse, nous étions profondément choqués. C’est à ce moment-là que nous avons compris que les choses nous échappaient complètement. Nous nous sommes réunis et avons pris la décision de dissoudre le groupe, bien que nous soyons toujours les fondateurs et décideurs.
Le pire dans tout cela, c’est que nous sommes un groupe Barrabrava, modèle argentin qui, traditionnellement, ne se dissout que lorsque le leader est tué. »
Derrière le virage, une organisation invisible
Les groupes ultras rassemblent des profils très variés issus de la société. On y trouve des élèves, des chômeurs, des fonctionnaires, mais aussi des cadres, des médecins ou des avocats. Cette diversité sociale constitue une caractéristique importante de ces collectifs, qui transcendent souvent les clivages socio-économiques habituels.
La plupart des membres rejoignent ces groupes très jeunes, à un âge où les barrières sociales sont encore peu marquées. Cette entrée précoce favorise la création de liens durables et contribue à forger un sentiment d’appartenance fort.
« Dans le groupe, tu trouves vraiment de tout. Quand j’ai commencé, j’étais encore au lycée. Il y avait des étudiants, des gars qui travaillaient déjà, d’autres qui cherchaient du boulot. Avec le temps, certains sont devenus médecins, avocats ou chefs d’entreprise, mais dans la tribune ça ne compte pas vraiment. Ce qui compte, c’est d’être là pour le groupe et pour le club. Beaucoup d’entre nous ont commencé très jeunes, et c’est pour ça que les liens restent forts même des années plus tard. »
Cette diversité s’accompagne aussi de mécanismes internes qui structurent l’intégration des nouveaux membres.
Faire tourner le groupe: économie interne
Derrière les chants et les tifos, les groupes ultras sont aussi de véritables organisations économiques internes. Chaque membre contribue selon ses moyens, via un abonnement mensuel ou des cotisations ponctuelles pour les événements liés aux matchs. Une comptabilité interne, parfois tenue par un trésorier professionnel, permet de suivre ces fonds et d’assurer la transparence au sein du groupe, même sans valeur légale officielle.
Lorsque le groupe atteint une certaine taille, il se fractionne en sous-groupes ou secteurs implantés dans différents quartiers. Ces sous-groupes bénéficient d’une relative autonomie, mais pour les décisions importantes comme la création de banderoles,
ils se réfèrent toujours au groupe « mère ». Ils versent d’ailleurs une cotisation annuelle ou mensuelle à travers les cartes membres ou les produits vestimentaires à ce groupe et participent activement à tout projet commun. Si nécessaire, le groupe
de référence peut également financer ou soutenir des sous-groupes affiliés pour un événement ou une action validée.
Au fur et à mesure que le groupe grandit, la personne chargée de la trésorerie doit posséder des compétences plus solides. Un exemple cité est celui d’un des plus grands groupes ultras de la capitale, qui dispose d’un comptable reconnu comme trésorier. Bien entendu, cette fonction n’a aucune valeur légale.
Les groupes ultras remplissent aussi une fonction sociale et solidaire. Ils peuvent se mobiliser pour aider un membre arrêté lors d’un match, par exemple en finançant des avocats ou en apportant un soutien financier à sa famille. Des aides ponctuelles sont également organisées pour les familles en difficulté, notamment lors du Ramadan, des fêtes religieuses ou d’événements tragiques. Ces soutiens sont rendus possibles grâce aux cotisations et collectes internes des groupes ultras.
Un exemple concret est celui d'un groupe appartenant au Club Africain, qui « dans l’esprit de solidarité et de cohésion que véhicule le mois sacré de Ramadan », a organisé une campagne caritative pour aider des familles à faibles revenus. La campagne consistait à collecter et distribuer des aides alimentaires, permettant de partager la joie du mois sacré avec ces familles. Le groupe souligne que cette initiative n’est pas un acte isolé, mais fait partie d’un engagement social et solidaire permanent.
Les groupes peuvent également intervenir en cas d’accident de la vie ou de situations difficiles pour les membres les plus démunis.
“Gouverner” sans statut et division du travail
L’installation d’une hiérarchie respectée constitue un élément essentiel du fonctionnement de ces groupes. Celle-ci se construit généralement de manière informelle, en fonction de l’implication des membres, du temps consacré aux activités et de leur capacité à mobiliser les autres.
Dans la charte interne de nombreux groupes ultras, le leadership est censé changer régulièrement afin d’assurer une rotation des responsabilités. Dans la pratique, certains responsables peuvent rester plus longtemps en place, notamment lorsqu’ils bénéficient de la confiance du bureau et des membres. Cette pratique vise également à stabiliser le groupe, compte tenu des décisions importantes à prendre et de la grande diversité de ses membres, qui s’étendent parfois sur plusieurs régions de Tunisie.
Comme dans toute organisation collective, les tâches sont réparties en fonction des compétences et des réseaux de chacun.
Lors d’un match important, le responsable de la logistique doit coordonner le transport des banderoles et veiller à ce que tous les membres soient présents dans le bon bloc. Ces tâches, bien qu’informelles, requièrent une planification minutieuse et une grande confiance envers ceux qui les accomplissent.
Certains membres aux profils plus créatifs, imaginent les visuels des banderoles ou écrivent les chants du groupe. D’autres encore s’occupent de l’organisation pratique et de la logistique lors des déplacements ou des matchs.
Ces derniers peuvent contribuer de différentes manières : financement de banderoles, dons en liquide, prise en charge de transports ou fourniture de repas et de boissons lors des déplacements.
Toutefois, en l’absence de statut juridique officiel, la gestion financière reste souvent informelle et peu transparente.
S’ancrer et s’étendre
Les groupes ultras se construisent souvent autour d’un quartier ou d’une zone géographique précise. Cet ancrage territorial renforce la cohésion interne et facilite la mobilisation des membres.
Dans les quartiers de la capitale tunisienne, notamment au centre-ville et dans la banlieue sud, ces groupes sont fortement concentrés dans des zones comme Bab Jedid, Bab Souika ou encore Yasminette. L’appartenance à des clubs différents ne constitue pas nécessairement une barrière: malgré les rivalités sportives et la compétition entre groupes, les membres entretiennent souvent des relations personnelles et des formes de solidarité au-delà des tribunes.
Ce type de lien existe depuis longtemps et perdure encore aujourd’hui, comme en témoigne un ancien membre d’un groupe ultra de la capitale :
« À l’époque où les matchs se jouaient avec les deux publics dans les tribunes, on allait souvent au stade ensemble et on rentrait aussi ensemble. On se préparait même parfois pour le match ensemble, on en parlait avant et après. La rivalité entre nos clubs n’a jamais vraiment affecté les liens qu’on avait entre nous. »
"On ne nait pas ultras, on le devient"
L’apprentissage au sein des groupes ultras repose largement sur une logique de transmission entre générations de membres. Les plus anciens jouent un rôle central dans la formation des nouveaux venus : ils leur transmettent les codes, les pratiques et les valeurs du groupe.
Au fil du temps, les nouveaux membres se voient confier davantage de responsabilités. Les anciens continuent toutefois à superviser certaines activités, notamment la validation des tifos, des chants ou des actions collectives.
Un membre fondateur d’un groupe du capital, nous raconte les coulisses:
“Nous passons souvent des heures à discuter des idées et des contributions. Pour les matchs importants, les préparatifs commencent dès le début de la saison : nous réfléchissons aux concepts, aux ressources disponibles et en débattons librement. Les meilleures idées sont généralement celles qui passent à l’exécution.
Bien sûr, ces activités restent très confidentielles, car des fuites peuvent survenir. Parfois, ces fuites proviennent même des forces de l’ordre lorsqu’elles valident le contenu de nos tifos.”

Cette socialisation peut toutefois se révéler fragile face aux changements générationnels et aux tensions internes. L’exemple du groupe Bardo Boys illustre comment la passation entre générations peut devenir un enjeu complexe : avec le temps, les anciens membres s’éloignent, certains jeunes adoptent des pratiques plus violentes ou moins attachées à la culture originale du groupe. Ces tensions peuvent aboutir à la dissolution d’un groupe, malgré le respect de son histoire et de ses valeurs.
Le 27 Octobre 2025, le groupe Bardo Boys a annoncé sa dissolution après des années d’activité et de fidélité à son club. Cette décision intervient suite à une accumulation de crises internes, des erreurs répétées, et un manque de clarté dans la direction du groupe. Malgré les défis et les tensions, les membres ont souhaité partir dans le respect de l’histoire du groupe et de ses valeurs, en préservant leur honneur et leur engagement envers le club et les tribunes.
« Nous n’avons vendu ni acheté quoi que ce soit et nous sommes restés fidèles à notre engagement, le bouclier protecteur du rouge et du vert. »
- Communiqué de la dissolution du groupe Bardo Boys
Les lignes de fracture
Derrière la ferveur des tribunes et l’apparente cohésion des groupes ultras se cachent des tensions internes qui mettent à l’épreuve leur stabilité. Les conflits ne se limitent pas à la rivalité entre groupes ou aux confrontations avec les forces de l’ordre : ils touchent aussi la vie personnelle des membres, la gestion interne et la cohésion même du groupe.
Certaines fractures se jouent dans la sphère privée, Un supporter d’un grand groupe ultra de la capitale confie être en instance de divorce : “Elle m’a connu comme ça. J’étais ultra avant de la rencontrer et je le serai bien après.”
L’engagement intense au sein du groupe peut peser lourd sur les relations familiales :
« Lui, il n’avait pas le temps de s’occuper de sa famille. Lors des déplacements, il emmenait ses enfants dans la ville où l’on jouait, les laissait se promener et nous rejoignait ensuite pour le match. Un jour, après un grabuge, nous sommes partis précipitamment. Sur le chemin, sa femme l’a appelé : il avait oublié ses enfants et avait pris d’autres camarades dans sa voiture. Il a passé un sale quart d’heure. »
Au-delà de la sphère personnelle, la violence et la perte de contrôle au sein des groupes peuvent fragiliser la cohésion. Certaines décisions ou comportements contestés, la gestion informelle des ressources et des responsabilités, ou encore des divergences sur la culture du groupe peuvent conduire à des tensions irréversibles.
Un autre aspect de ces fractures est l’exclusion des femmes. Depuis les deux saisons précédentes (2024‑2025 et 2025‑2026), et pour quelques clubs, l’accès aux virages a été limité aux abonnements spécifiques aux membres des groupes ultras. Ces abonnements donnent uniquement accès au virage réservé, qui auparavant était accessible via des billets standard. Tous les membres des groupes sont exclusivement masculins, ce qui empêche les femmes d’entrer dans ces espaces, même celles qui assistaient aux matchs avant ces nouvelles régulations. Les filles qui pouvaient auparavant fréquenter les virages n’appartiennent pas aux groupes ultras et ne participent pas aux activités internes comme la création des banderoles, la logistique ou les chants collectifs. Cette restriction formelle renforce l’exclusion historique des femmes et souligne le caractère strictement masculin de ces espaces et pratiques collectives. Une fidèle supportrice nous raconte son expérience:
“Avant, je venais régulièrement avec des amies dans le virage pour donner le meilleur de moi-même et soutenir pleinement l’équipe, parce que c’est tout le symbole du virage. Aujourd’hui, c’est impossible : même si tu veux juste être là, tu n’es pas membre, donc tu n’as pas le droit d’entrer. Je ne comprends pas pourquoi le genre devrait limiter le fait d’aimer et de soutenir un sport.”
Cependant, certaines sources confirment la création de groupes ultras exclusivement féminins, comme les African Angels, vers 2008. Aucune documentation officielle n’atteste de leur existence, et le groupe a rapidement disparu. Quelques pages Facebook ont été créées par des supporters féminines, mais elles ont été la cible de nombreux commentaires haineux et de harcèlement, affirmant qu’elles n’avaient pas leur place dans l’espace des ultras, et parfois même dans le football en général.
Même sans incidents spectaculaires ou dissolutions, ces lignes de fracture montrent que l’appartenance aux ultras n’est jamais neutre : elle demande un engagement total, avec ses sacrifices, ses risques et ses tensions, parfois au prix de la vie personnelle et en excluant une partie des supporters, notamment les femmes.
Ultra, jusqu’au bout
Entre passion, créativité et violence, les ultras représentent bien plus qu’un simple mouvement de supporters. Ils constituent un espace de sociabilité, d’expression politique, culturel, et de contestation. Leur influence dépasse largement les gradins des stades, mais cette puissance collective s’accompagne aussi de dérives et de tensions, interrogeant sur l’avenir de ces individus.

Derrière l’euphorie des tribunes, un travail considérable est réalisé : les tifos nécessitent parfois des semaines de préparation, des nuits à concevoir des slogans ou à peindre des banderoles. L’organisation et la logistique des déplacements et des actions sont parfois dignes de grands événements.
Les finances posent également problème : « Pour aller aux États-Unis la dernière fois, un ami a vendu sa voiture. Je ne suis pas le seul à avoir divorcé. Mais certaines femmes prennent leur mal en patience et restent ; c’est rare qu’un ultra fasse le mauvais choix quand il a un ultimatum. »
Dans les gradins, une chose reste certaine : pour les ultras, le football n’est jamais seulement un jeu. C’est une identité, une loyauté et parfois une vie entière consacrée à leur club.

