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Nawfel, 43 ans, gérant de café, 2000 dinars par mois, une vie entre débrouille et galères

01 Février 2022 |
Avec son salaire en télémarketing et les revenus de son café, Nawfel s’en sort plus ou moins. Mais il rencontre tout de même des difficultés, entre les remboursements de crédits et les arnaques qu’il subit.

Il est 6h du matin. Nawfel ouvre son café. Derrière la caisse, il cause avec les client·es, surveille les serveurs, gère les livraisons et le stock. À 14h, il retourne chez lui, passe un peu de temps avec sa femme et son fils avait de dormir un peu.

Nawfel a vécu presque toute sa vie dans le Nord-Ouest. Désormais installé avec sa petite famille dans sa ville natale, il a travaillé pendant quinze ans au sein d’une société de télémarketing qu’un de ses amis a créée. En parallèle, en association avec ce dernier, il a ouvert un café et acheté quelques chèvres pour tenter d'arrondir ses fins de mois. 

Nawfel grandit au sein d’une famille modeste. Il est le benjamin d’une famille de sept enfants. Se décrivant comme très moyen à l’école, il doit repasser son baccalauréat trois fois, poussé par ses parents qui tiennent à ce que leur fils étudie.

Pendant son temps libre, Nawfel passe beaucoup de temps au club de foot local. “J’étais bon en foot. Le club m’a permis de ne pas dériver à l’adolescence”, commente-t-il, “On était un groupe qui vivait de sport et rien d’autre !”

Après l’obtention de son baccalauréat Lettres, Nawfel part étudier l’anglais à Tunis pendant trois ans. Il avoue qu’il aurait préféré étudier le français, langue avec laquelle il se sent plus à l’aise. 

Après trois ans d’études, le jeune homme effectue son service militaire avant de définitivement rentrer dans sa ville natale. En association avec son frère qui fournit l’argent nécessaire, il ouvre un petit kiosque à tabac et journaux. En parallèle, il travaille également dans les terres que sa mère possède durant la période de récolte des olives et de vente d’huile.

Deux ans plus tard, en 2006, son frère récupère le kiosque à journaux. De son côté, Nawfel commence à travailler dans un centre d’appels ouvert par un ancien camarade du club de football. Grâce à son bon niveau de français, il gravit rapidement les échelons. Il suit une formation et devient chargé de clientèle au bout d’un an. Payé 1000 dinars, “un salaire très correct pour l’époque”, commente-t-il, Nawfel s’achète une voiture d’occasion qu’il utilise jusqu’à aujourd’hui. “C’est ma meilleure amie et ma compagne de galères !”, dit-il en riant.

Quinze ans plus tard, le salaire de Nawfel atteint désormais 1500 dinars. Il  mène également d’autres projets avec plus ou moins de succès. 

Voici un aperçu de ses entrées et sorties d’argent mensuelles

Au travail, Nawfel connaît des hauts et des bas. À plusieurs reprises, l’entreprise est en difficulté. “Une fois, je n’ai pas été payé pendant sept mois”, raconte-t-il. Malgré tout, le jeune homme tient à rester en soutien à son ami. “Heureusement que je vivais encore chez mes parents, sinon il y aurait eu des fois où je n’aurais pas mangé !”, s’exclame-t-il, ”Moi qui ai toujours eu des rêves plein la tête !” 

“Mais les rêves et l’énergie ne suffisent pas en Tunisie, surtout quand tu viens du Nord-Ouest”, ajoute-t-il.

Au bout de quelques années, la situation de l’entreprise se stabilise plus ou moins et le salaire de Nawfel passe à 1500 dinars. Au travail, il rencontre sa future femme, Yasmine. Le couple se marie en 2016, après dix ans de relation et vient d’avoir un enfant. “Elle m’a toujours soutenue et aidée dans les moments de galère”, témoigne Nawfel avec ferveur. 

Après des années à travailler en tant que téléopérateur, Nawfel ne s’en sort pas sans séquelles. Il souffre de gros problèmes d’audition à cause du port prolongé et permanent du casque. Il est déclaré inapte par la médecine du travail. Mais pour le remercier de son soutien depuis le début, son ami continue à lui verser son salaire malgré le fait qu’il ne puisse plus travailler.

Comme Nawfel, Yasmine souffre de problèmes à l’oreille. En parallèle de son emploi de téléopératrice, elle a continué ses études et a obtenu une maîtrise en finances. Après leur mariage, il et elle ont décidé d’un commun accord qu’elle arrêterait de travailler, notamment pour s’inscrire à des concours et pour chercher un nouvel emploi dans son domaine.

“M ais pour avoir un bon poste, il ne suffit pas d’avoir des diplômes et d’être qualifié, il faut aussi avoir le bon réseau”, s’agace Nawfel.

C’est donc lui qui assure pour l’instant les revenus du foyer. Il y a quelques mois, son ami de la société de télémarketing lui a proposé de s’associer pour reprendre un café du centre-ville, fermé après avoir fait faillite. Nawfel a supervisé tous les travaux et s’est investi pour l’ouverture. Pour l’instant, cela lui rapporte 500 dinars par mois.

L’année dernière, il a également contracté un crédit de 15.000 dinars pour aménager sa maison. Cet argent lui a servi à acheter une quinzaine de chèvres à 10.000 dinars, espérant gagner un peu d’argent grâce à la revente de lait et de laine. Mais dans les faits, il rencontre de nombreux problèmes avec le berger qui s’occupe du troupeau. 

“C’est un arnaqueur ! Les bêtes disparaissent, il me dit qu’elles sont malades, qu’il y a des voleurs… Une fois, il m’a même raconté une histoire avec une centaine de loups !”, s’exclame Nawfel, indigné. “Il me balade et je n’ai personne d’autre pour s’en occuper donc je fais semblant de le croire… Bref il me fatigue”, résume-t-il avec un rire nerveux.

Pour l’instant, compte tenu de ces soucis et des frais pour le bétail, Nawfel n’en tire aucun bénéfice. “Avec les 5000 dinars qui me restait du crédit, j’ai réparé ma voiture en Algérie et j’ai fait le plein de courses et de cadeaux pour ma femme”, raconte-t-il. 

“Pour nous ici, l’Algérie est la mère sauveuse. Heureusement que nous pouvons réparer les voitures là-bas et acheter plein de choses, car avec les prix ici, c’est juste impossible. On serait mort depuis longtemps”.

Voici le détail de ses entrées et sorties d’argent mensuelles

Nawfel s’en sort globalement même s’il emprunte régulièrement à ses proches par-ci, par-là. Il fait toujours en sorte de commencer le mois en les remboursant afin de rester en bons termes avec eux. Sa mère essaie aussi de l’aider quand elle en a les moyens, notamment pendant la récolte des olives.

Contrairement à ses frères et sœurs, Nawfel est assez proche de sa mère. “Dans la famille, tout le monde a peur d’elle”, décrit-il. En ce moment, il l’héberge car elle est très malade. Malgré plusieurs visites et analyses médicales, il ne sait pas pourquoi elle est si affaiblie. Avec Yasmine, il s'occupe d'elle et lui achète ses médicaments.

Zone grise 

Les finances sont un sujet d’angoisse pour Nawfel. Il a le sentiment de ne jamais voir le bout du tunnel : il a toujours des dettes quelque part, chez le mécanicien, à la boutique du quartier, à la pharmacie ou ailleurs. Il se sent toujours sur la corde raide et angoisse face aux imprévus, surtout depuis la naissance de son fils. Le jeune père est tellement stressé qu’il a développé un psoriasis, une maladie de peau.

Parmi les dépenses imprévues, Nawfel rencontre de sérieux problèmes avec sa voiture. Tous les quatre matins, elle tombe en panne. Pour la réparer, il va voir un mécanicien qui accepte de lui faire crédit et dont les prix défient toute concurrence. “Mais lui aussi est un arnaqueur, comme le berger !”, dit-il en levant les yeux au ciel. “Une fois, il a même mis des boulons de quincaillerie sur mes roues”.

Parfois, il se sent abattu face à son quotidien et les échecs de ses projets. Face à ces personnes qu’il décrit comme “malhonnêtes”, Nawfel peine à se défendre. Il dit qu’il ne sait pas s’énerver et qu’il déteste les conflits.

“Je rêve de vivre dans un monde ou on me laisse être moi-même, être gentil sans vouloir m’arnaquer ou me bouffer”, soupire-t-il.

Futur

Malgré ses déboires, Nawfel reste enthousiaste.  “Ma femme est géniale et tant qu’on sera ensemble, tout ira bien. Elle a confiance en moi et cela me fait avancer”.

Il a toujours pleins d’idées et réfléchit actuellement à un projet d'entreprenariat dans le bâtiment. Il envisage aussi de créer plusieurs événements dans le café pour dynamiser la ville. L’année prochaine, il aura fini de rembourser son crédit et sera plus à l’aise. Il pourra placer son fils à la crèche et mettre de côté pour l’inscrire dans une école privée par la suite.

“En tout cas l’essentiel c’est de rire de tout ! J’espère continuer à être correct avec les gens qui m’entourent, c’est l’essentiel et on verra bien !”. Il conclut en riant avant de recommencer à raconter les histoires abracadabrantes de son berger et de son mécanicien.