Aviculture : à qui profite la crise des petit·es éleveur·ses ?

Aviculture : à qui profite la crise des petit·es éleveur·ses ?

Trois grandes entreprises monopolisent le marché avicole en Tunisie. Leurs immenses investissements et les moyens considérables déployés dans la production d’aliments pour animaux précipitent les petit·es éleveur·ses dans une concurrence déloyale. Des œufs à la viande, comment les grandes entreprises dominent-elles les cycles de production ?
Par | 16 Novembre 2021 | 20 minutes | Disponible en arabe
 Poulina Group Holding", "Rose Blanche Group", "Alfa"... Ces trois industriels ont la mainmise sur l’ensemble des cycles de production de volailles en Tunisie, de la production d’aliments pour bétail jusqu’à la vente de viande blanche et d’œufs en détail. Face à ces géants, les quelques centaines de petit·es producteur·trices existant encore sont menacé·es de disparition.

 Dans le secteur avicole, le coût des aliments pour animaux constitue 70% du coût de production. Par conséquent, c’est principalement en contrôlant le prix de ces aliments que la marge de profit des éleveur·ses est déterminée. Depuis la seconde moitié de l’année 2018, les prix sur le marché flambent et l’approvisionnement en aliments pour animaux est devenu le pire cauchemar des aviculteur·trices.   

Cette augmentation est due à la hausse des prix mondiaux des matières premières utilisées pour la fabrication des aliments pour volailles, justifient les sociétés productrices. De son côté, le syndicat des aviculteur·trices estime que les grandes entreprises ne font que multiplier leurs bénéfices après avoir écarté les producteur·trices du marché pour monopoliser le secteur.

Trois entreprises et un accord ?

Les grands groupes industriels Poulina, ALCO (Rose Blanche Group) et Alfa se sont imposés comme leaders de la production des œufs et de la viande blanche en Tunisie.

Depuis de nombreuses années, ces entreprises détiennent l’exclusivité de l’approvisionnement en matières premières, à savoir le maïs, le tourteau de soja et les CMV (compléments minéraux et vitaminés). Elles se procurent le tourteau de soja auprès de la société Carthage Grains qui en est le seul fournisseur local.

"Nous n’importons pas le tourteau de soja en Tunisie. L’ensemble de la consommation locale est assurée par la société Carthage Grains. Elle importe les graines de soja, en extrait l’huile pour la séparer du tourteau, plus tard utilisé dans la fabrication des aliments pour animaux”, explique Hamdi Ouerghi, ingénieur agricole et membre actif de l’organisation ALERT dans une entrevue avec inkyfada. 

“Depuis l’industrialisation de cette matière en Tunisie, les grandes entreprises ont imposé à Carthage Grains de leur réserver l’exclusivité de ses ventes de tourteau de soja. Un accord a ainsi vu le jour et a permis de contrôler le prix des aliments composés", ajoute-t-il.  

Évolution de l'importation du soja

Source : Institut national de la statistique

Du côté de la société Carthage Grains, le directeur général, Maher Affes, nie l’existence d’un accord entre les grandes entreprises. " Le réseau de distribution actuel n’a pas été créé par Carthage Grains. Jusqu’en 1996, c’est l’Office des céréales qui était officiellement et exclusivement chargé de l’importation et de la distribution du maïs et du tourteau de soja sur le marché tunisien”, détaille-t-il.

Fondée au début des années 2000, Carthage Grains devient rapidement le seul fournisseur de tourteau de soja du pays. Les sociétés d’aliments pour bétail, elles, servent désormais d’intermédiaires entre Carthage Grains et les éleveur·ses pour la traite du tourteau de soja en plus d’être désormais les fournisseurs exclusifs du maïs fourrage importé.

D’après Maher Affes, la responsabilité incombe ainsi à l’Etat qui s’est “désengagé de ce secteur et a mis au point un cahier des charges pour régir les importations de maïs et du tourteau de soja”, ce qui a permis aux trois groupes de dominer cette industrie et de devenir fournisseurs exclusifs d’aliments pour bétail vers la fin des années 90, ces derniers deviennent ainsi les seuls importateurs. C’est eux qui assurent la distribution du maïs fourragé et du tourteau de soja dans les quatre coins du pays, non sans couvrir d’abord leurs propres besoins qui constituent 70% du marché tunisien. 

Un système de distribution qui sert les mêmes groupes depuis des décennies

"On prétend que cette intégration industrielle – celle des grandes entreprises – est nouvelle. Mais dans les faits, elle existe depuis la création de Poulina Group Holding en 1967. Quelques années plus tard, c’était le groupe des frères Lahmar (appelé Rose Blanche Group ou encore ALCO) puis, dans les années 80, Mohamed Hachicha a fondé un groupe qui sera plus tard baptisé Alfa”, énumère Mohamed Chikhaoui, sous-directeur de la chambre syndicale des Industriels de la Nutrition animale et directeur général de la société SNA du groupe Poulina Group Holding.  

"En somme, ces groupes existent bel et bien depuis des siècles, seuls les propriétaires changent", résume-t-il.  

Par contre, Mohamed Chikhaoui nie farouchement l’existence d’un accord pour obstruer l’accès au secteur et monopoliser l’importation des matières fourragères. Il soutient que de nouvelles licences ont été accordées à d’autres sociétés, notamment au groupe Hachicha dont fait partie la société Randa, ainsi qu’à Abdessalam Ferjani, un homme d’affaires libyen.  

Du côté de Carthage Grains, le directeur général raconte qu’au moment de la création de son entreprise, "l’Etat avait assuré que [cette dernière] remplacerait les fournisseurs étrangers”. “C’est-à-dire que le réseau de distribution resterait le même, mais plutôt que d’importer de l’étranger, les trois grandes entreprises s’approvisionneraient chez nous. Pour nous, en tant qu’usine, c’était normal et ça l’est encore. Il nous est impossible de vendre aux petit producteurs, car le produit doit passer de l’usine au distributeur, et de celui-ci au consommateur, selon le processus classique. De ce fait, la société Carthage Grains n’a fait que traiter avec des distributeurs qui existent déjà. Et même avant février 2021, on avait 16 autres clients pour le tourteau de soja."

Depuis le 19 février 2021, le ministère du Commerce a imposé à Carthage Grains d’ouvrir ses ventes au grand public en appliquant la même marge bénéficiaire aux grandes entreprises et aux agriculteur·trices. Désormais, n’importe quel·le producteur·trice a la possibilité de se procurer du soja sans passer par les intermédiaires. "Cette décision a eu un impact positif sur les agriculteurs pour qui la tonne de soja coûte désormais 1600 dinars au lieu de 1800 dinars”, souligne le directeur général.  

Mais en juin 2018, la situation se dégrade : les prix du marché augmentent et les tarifs des  entreprises suivent, doublant leurs bénéfices. “Les sociétés ont décidé de multiplier leurs bénéfices et les prix ont commencé à grimper, passant de 900 à 1300 dinars par tonne en moins de six mois”, décrit le directeur général de Carthages Grains.

"Plus tard, lorsque le cours de la bourse a baissé, Carthage Grains a réduit ses tarifs tandis qu’eux [ndlr : les trois groupes] ont gardé les mêmes prix, faisant passer leur marge bénéficiaire à environ 400 dinars”, continue-t-il.  

Cours du soja

Par  

Cours du maïs

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Source : Banque centrale

Face aux allégations selon lesquelles Carthage Grains serait le seul et unique fournisseur de soja du pays, Maher Affes assure que sa société ne bénéficie d’aucun privilège, autre que l’exonération des frais de douanes de 15%, appliquée sur le soja importé, une mesure mise en place pour protéger les produits locaux.  

Il précise que, depuis le mois de février, le ministère du Commerce a proposé de fixer la marge de bénéfice de Carthage Grains à 10% du coût total dans un premier temps, avant de la réduire à 5%.

D’un autre côté, le directeur général craint que si jamais les trois groupes ont la permission d’importer du soja par eux-mêmes, cela mettrait fin aux activités de Carthage Grains. Selon lui, les diatribes contre sa société font partie d’une campagne de diabolisation systématique menée par ses principaux clients, à savoir Poulina, Alfa et ALCO, qui cherchent à détourner ses activités d’importation. Affes ajoute que d’après lui, si les trois groupes assuraient également la distribution, cela les mettrais en concurrence. Cela leur donnerait un avantage sur leur compétition qui, compte tenu de la différence des coûts, précipiterait leur faillite.  

Chez les responsables du syndicat des aviculteurs interviewés par inkyfada, la tension règne. Depuis quelques années, les prix des aliments pour animaux flambent, causant la ruine des aviculteur·trices au profit des sociétés d’alimentation pour bétail, de plus en plus prospères.   

"Selon les chiffres, le secteur avicole est en faillite. Les grands groupes ne cessent de cumuler les gains, tandis que le reste, c’est-à-dire les petit·es exploitant·es, se retrouvent dans une situation de plus en plus difficile.  Le travail de ces groupes est-il mieux que le nôtre ?  Certains parmi nous ont devancé les méthodes  en vigueur dans les multinationales. Nos résultats sont devenus plus que satisfaisants. Et malgré tout, notre performance est encore sujette à des critiques", dénonce Mourad Ben Amor, membre du Groupement interprofessionnel des produits avicoles et cunicoles (GIPAC) et propriétaire d’une installation avicole et d’un abattoir. Il tient l’Union Tunisienne de l’Agriculture et de la Pêche (UTAP) et la Fédération nationale des aviculteurs (FNA) responsables de la crise du secteur avicole.  

“Les revendications des éleveur·ses sont ignorées depuis des années”, ajoute-t-il.  

Evolution des prix des aliments des poules pondeuses (dt/tonne)

Source : Chambre Régionale des éleveurs de volailles de Sfax

De son côté, Abdelmajid Zar, président de l’UTAP, invite l’État à subventionner les aliments pour bétail ou à constituer un stock stratégique en période d’abondance. En ce qui concerne le comité des fourrages au sein du ministère de l’Agriculture,  Zar estime que son rôle se limite aux fourrages subventionnés, à savoir l’orge et le son. Il explique que 30% du son subventionné reste au moulin et 30% vont aux entreprises industrielles. Le reste est réparti, à des prix subventionnés, entre les agriculteur·trices.  

 Quant à l’exploitation des fourrages subventionnés par les grandes entreprises, Mohamed Chikhaoui déclare qu’en Tunisie, “le son se vend au marché noir, alors que nous en importons plus de 40K tonnes par an à près de 700 dinars/tonne”. “En temps normal, cette même quantité se vend en Tunisie à un prix entre 220 et 240 dinars. Mais à cause des multiples intermédiaires, ce prix s’est élevé à plus de 600 dinars”, énumère-t-il.  

Prix moyens du maïs fourrage à travers le monde entre 2014 et 2025

Par  

Source : Banque centrale

Inkyfada a essayé d’entrer en contact, par courriel, avec les deux groupes Alfa et ALCO pour aborder la question du contrôle des marges bénéficiaires dans la vente du soja et des aliments composés pour bétail. Cependant, aucune réponse n’a été obtenue. 

Une absence de garantie sur la qualité des aliments pour animaux

"En Tunisie, les prix des aliments pour animaux ne semblent jamais régresser. En revanche, on voit bel et bien une baisse de prix sur les marchés internationaux depuis mars dernier, par exemple. Par ailleurs, la composition des aliments pour poulets n’est parfois pas respectée, en remplaçant le maïs importé par l’orge subventionnée. De même, les poules de chair sont parfois engraissées pendant 35 jours au lieu de 30, ce qui augmente les coûts de production;" affirme Hamdi Ouerghi, de l’organisation ALERT.

"On envisage aujourd’hui de plafonner les prix des aliments pour bétail. Mais à vrai dire, cela affecterait davantage les agriculteurs et non les industriels,  confie le président de l'UTAP. Abdelmajid Zar. 

"Si les prix sont plafonnés, rien ne garantit que les usines maintiendraient la qualité des aliments. La solution que l’on propose dans ce sens est de structurer les prix en fonction des coûts de production tout en contrôlant la qualité des aliments”, détaille-t-il.

Evolution de la production d'aliments composés pour poulets (en milliers de tonnes)

"La flambée des prix des aliments pour bétail a été causée, entre autres, par le fait que les trois grands groupes –Poulina, ALCO et Alfa- ont créé des sociétés intermédiaires au sein même de leurs groupes. Ainsi les opérations de vente et d’achat se font-elles entre deux sociétés du même groupe, ce qui augmente la marge de bénéfice à chaque vente. En octobre 2019, par exemple, les sociétés commerciales des groupes susmentionnés ont vendu le tourteau de soja à 1460 dinars/tonne, alors que son prix d’achat chez Carthage Grains était d’environ 1057,7 dinars/tonne", explique Ouerghi à son tour. 

"De ce fait, ces sociétés arrivent à cumuler jusqu’à 400 millions de dinars de bénéfices par an, simplement en vendant un produit sans valeur ajoutée".

"Il nous est déjà arrivé de gagner 400 dinars par tonne, mais pas plus de quelques jours. Du fait de la concurrence, les prix ne tardent pas à régresser", tient à nuancer Mohmed Chikhaoui, directeur général de la société SNA.  "Pour être tout à fait honnête, il est vrai qu’on s’autorise à réaliser un maximum de bénéfices car on cherche à élargir notre investissement. Mais cela ne dure jamais et nos bilans financiers peuvent en témoigner. Selon cette logique de 40% de gain, la société SNA devrait, à elle seule, enregistrer des bénéfices annuels à hauteur de 450 millions de dinars. Même le groupe Poulina, avec ses 100 et quelques sociétés, n’y parviendrait pas."  

En ce qui concerne les données chiffrées de vente et d’achat, Chikhaoui a refusé de les dévoiler à Inkyfada, se contentant de parler du cadre général sans rentrer dans les détails.

"Il suffit de consulter  leur situation fiscale en bourse pour avoir la preuve irréfutable du faible gain de la société, qui n’excède pas 3%", assure-t-il. Un chiffre qu’il nous a été impossible de vérifier en l’absence d’informations relatives au coût de production. D’après Abdelmajid Zar, président de l’UTAP, c’est le ministère de l’Agriculture qui a refusé, à son tour, de donner des précisions à ce sujet.

Comparaison du prix de vente du tourteau de soja de Carthage Grains aux grandes entreprises au cours de l'année 2019

"Les grandes entreprises ont l’appétit vorace. Le marché est tellement dominé par ces superpuissances que ce sont elles qui dictent désormais les prix onéreux aux aliments pour animaux", affirme Chakib Triki, président de la Fédération tunisienne de la filière avicole agricole (FTFAA). "La flambée des coûts de production, à l’origine de la détresse des petits exploitants est devenue irrépressible. Il est désormais impossible d’éviter les pertes."

"Suite au retrait de l’État du secteur de vente des aliments pour bétail, les particuliers ont eu la mainmise sur les prix. En ces temps de crise, l’État aurait pu vendre les matières premières aux exploitants au prix d’achat, en guise de service public non lucratif visant à maintenir l’équilibre des prix et le bien-être des agriculteurs." Triki affirme que le secteur avicole est aujourd’hui enlisé dans une crise systémique et non conjoncturelle, ce qui signe la fin des petit·es exploitant·es au profit des grandes entreprises. Celles-ci ont dominé l’ensemble des cycles de production, de la vente des aliments pour animaux jusqu’à l’aviculture, en passant par les abattoirs.

"Auparavant, les bénéfices étaient répartis entre tous les cycles. Il arrivait parfois qu’un cycle empiète sur les gains d’un autre, mais c’était toujours accidentel. Or, après l’accord convenu avec Carthage Grain, les bénéfices se sont concentrés dans le premier cycle et ont été monopolisés depuis", commente Mourad Ben Amor, membre de la direction du GIPAC.

"En tant qu’exploitant avicole, je n’avais pas le droit d’acheter chez Carthage Grains", ajoute-t-il.

" Pire encore, nous sommes obligés d’acheter chez les grandes entreprises qui ne font que revendre le soja de Carthage Grains sans qu’il n’y ait aucune valeur ajoutée ! À chaque 30 tonnes achetées, elles gagnent 15.000 dinars de marge. Imaginez-vous l’ampleur du préjudice qu’on a subi pendant des années", dénonce-t-il.

"Après de nombreuses plaintes et procès, la vente a enfin été ouverte au grand public. En ce moment, je mélange du soja de chez Carthage Grains avec du maïs et des CMV achetés chez les grands groupes. Mais je vois qu’une tonne d’aliments composés coûte 100 dinars de plus que ce que j’achète chez eux. J’ai du mal à croire que nous achetons au même prix, alors que je sais que l’usine d’aliments doit vendre avec une marge de bénéfice entre 17 et 20%."

La fin des petit·es aviculteur·trices

Pendant les trois dernières années, le secteur de l’aviculture a enregistré un net déclin du nombre d’éleveur·ses. Ainsi, les éleveur·ses de dindes sont passés de 600 à 3 seulement, qui ne sont autres Poulina, Alfa et ALCO, selon la FNA.  

"On était quelques milliers dans le secteur des poules de chair et 600 ouvriers dans celui des poules pondeuses. Trois ans plus tard, on se retrouve à 10% à peine de l’effectif. N’est-on pas en droit de se poser des questions ? En revanche, certaines entreprises voient leur part dans la production nationale grimper de 10 à 40%. Cela veut simplement dire que ceux et celles dont l’activité professionnelle a été réduite à néant ont été récupéré·es par les grandes entreprises qui se sont emparées de leurs unités de production", décrit Mourad Ben Amor, membre du GIPAC.  

"Face au mutisme de l’UTAP pendant les réunions du comité des fourrages au ministère de l’Agriculture, les grandes entreprises n’ont eu aucun mal à dominer le secteur avicole", continue-t-il. Selon Ben Amor, c’est une atteinte à l’égard des éleveurs. 

"Les grandes entreprises ont déjà atteint leur objectif dans le secteur des dindes. Et sans les événements du 25 juillet, ils auraient atteint celui du secteur des œufs", estime-t-il. 

"Le 25 juillet a constitué un véritable tournant pour nous, en tant qu’éleveurs. On n’avait aucune marge de manœuvre, jusqu’à ce que le dossier ait enfin été ouvert au ministère du Commerce le 9 septembre."

Abdelmajid Zar, président de l’UTAP, estime que l’élevage des dindes possède certaines spécificités. En effet, depuis les années 90, l’élevage de ces volailles obéit à un système de manutention. Zar explique : "On coopérait avec les abattoirs en fixant une marge bénéficiaire par kilo. La dinde a ceci de particulier qu’elle ne se vend pas directement au consommateur, ce qui fait que l’aviculteur·trice reste dépendant·e des abattoirs. D’où l’hégémonie des grandes entreprises, qui ont désormais pris les rênes du marché."

"Les trois entreprises dominantes ont pratiqué le dumping sur le marché des volailles en vendant des poulets à engraisser et du matériel avicole aux éleveur·ses avec des facilités perfides", s'indigne Wassim Boukhris, président de la Chambre des volailles de Sfax. "Leur objectif était d’augmenter la demande sur les aliments pour bétail dont elles dominent les cycles de production et de distribution. De ce fait, les agriculteurs se sont retrouvés largement endettés auprès des entreprises de nutrition animale."  

Par conséquent, les grandes entreprises ont réussi à empiéter sur les petit·es exploitant·es en intégrant leurs unités de production. Cela s’est traduit par une baisse d’effectif, d’abord du côté des producteurs de poules de chair, qui sont passés de 6000 ouvriers à quelques centaines dans l’ensemble du secteur pendant les trois dernières années ; ensuite de celui des producteurs d’œufs, passés de 600 à 100. Par ailleurs, les trois grands groupes ont monopolisé la production de la viande de dinde", ce qui explique, d’après lui, la flambée des prix des filets de dinde.

Prix ​​des œufs destinés à la consommation à la production par rapport au coût (en millimes/œuf)

Source : Chambre nationale des éleveurs de volailles

Les grandes entreprises "exploitent" les coopératives agricoles des petit·es agriculteur·trices

Pour Abdelmajid Zar, président de l’UTAP, il existe un conflit certain entre les grandes entreprises et les petit·es exploitant·es. "Certains pensent qu’il n’y a pas de place pour les petits aviculteurs. Ceux-ci risquent même de compromettre le fonctionnement du système, comme le prétendent les entreprises, mais aussi les vétérinaires", explique-t-il. "Lorsque le système des quotas a été rétabli, les grandes entreprises ont ordonné le retour aux coopératives.  Certaines entreprises et couvoirs n'étaient pas satisfaits des normes de distribution. Nous avons essayé d’établir une concurrence pour que le secteur ne soit pas dominé par certaines parties aux dépens d’autres.”

"Étant donné que les petit·es aviculteur·trices font partie des coopératives, celles-ci doivent leur assurer un quota et faire en sorte qu’ils puissent continuer leur activité sans être engloutis par les grandes entreprises.   Or, certaines de ces coopératives ont été créées par les grandes sociétés elles-mêmes. Par conséquent, le nombre de coopératives a évolué de 10 à 32, ce qui a abouti à une réduction de leur quota, fixé à 10% du marché.” D’après Zar, ”cette décision a affaibli les parts de marchés de ces coopératives inondées de poulets de chair, outre l'allongement du cycle de ponte des poulets par certains éleveurs de 80 semaines à 110."   

ÉVOLUTION DE LA CONSOMMATION DES VOLAILLES (KG/PERSONNE/AN)

ÉVOLUTION DE LA CONSOMMATION DES ŒUFS (UNITÉ/PERSONNE/AN)

En septembre 2015, le ministère de l’Agriculture décide de rétablir le système des quotas, précédemment en vigueur, tout en "veillant à traiter les dettes des aviculteurs", d’après le ministère en question. Selon ce système , il faut s’approvisionner en poussins femelles en fonction des besoins du marché local. Cependant, la libéralisation de ce dernier a donné lieu à un surplus de production qui s’est répercuté, à son tour, sur les prix.

Le président de l’UTAP continue : "Le marché a été inondé avec une production de 16 millions d’oeufs par mois. Les prix des aliments pour animaux ont donc augmenté, ce qui a épuisé les exploitant·es et les a poussé à quitter le secteur.”

Interrogé sur l’implication des grandes entreprises,  Zar répond : "Je ne pense pas que ce départ ait été prémédité. Jusque-là, le ministère de l’Agriculture a réussi à fixer la marge bénéficiaire d’abord à 20%, puis à 10%, cette dernière marge ayant été prolongée pour les six prochains mois depuis deux jours".

" Il faut regarder la vérité en face : les prix des aliments pour bétail sont exorbitants, et les exploitant·es courent à leur perte."

Vendre à prix coûtant, voire moins

Au début des années 2000, et avec l’apparition de la grippe aviaire, le ministère du Commerce a ordonné le passage des volailles par des abattoirs contrôlés et agréés par le ministère de l’Agriculture. À ce titre, l’État a investi dans les abattoirs en accordant d’importantes subventions de plus d’un million de dinars, si bien que le nombre d’abattoirs est passé de 7 à 31.  

"Ces abattoirs ont fini par faire faillite et il n’en reste aujourd’hui plus que 17. Certains ont été intégrés aux grandes entreprises, tandis que les autres ont fermé en raison de leurs pertes quotidiennes." décrit Mourad Ben Amor.  

Cette emprise des grands groupes et l’élimination de toute forme de concurrence sont, pour Ben Amor, la raison pour laquelle les prix des filets de dindes sont brusquement passés de 11 dinars à 18 dinars en l’espace de quelques mois. 

Poulina possède le plus grand abattoir de toute l’Afrique et El Mazraa, filiale du même groupe,  produit plus de 10.000 tonnes de viande blanche par an , distribués  dans plusieurs points de vente aux quatre coins du pays.

Ben Amor assure qu'aujourd'hui, "les entreprises privées érigent des installations avicoles sans le moindre contrôle, si bien qu’il existe désormais un nombre d’installations susceptible de couvrir le triple de la consommation nationale". "En plus, ces entreprises ont mis en place des facilités de paiement pour les agriculteurs mais autant dire qu’il s’agit d’un piège car ces mêmes entreprises ont, plus tard, inondé le marché de produits, conduisant ainsi le prix de vente à diminuer par rapport au coût onéreux."

"Dans ce cas, les éleveur·ses précaires ont tendance à se retrouver en défaut de paiement vis-à-vis des entreprises d’aliments pour bétail qui sont, elles-mêmes, leurs concurrentes dans la production des viandes. Pour éviter d’avoir recours à la justice, la situation est alors réglée par le rachat des petites unités de production, et les éleveur·ses finissent par quitter le secteur. Aujourd’hui, le ministère du Commerce refuse de nous rencontrer, syndicalistes membres de la FNA, pour déterminer le coût de production des volailles. En revanche, il n’hésite pas à recourir à des solutions de façade qui ne changent rien", ajoute-t-il.  

Evolution du prix de vente par rapport au coût moyen du poulet de chair (millimes/kg)

Source : Chambre nationale des éleveurs de volailles

"Les petits abattoirs sont en déclin, eux aussi, à cause de l’emprise de certaines entreprises sur le marché. Lorsque le ministère a enfin fixé les prix des viandes blanches, cela s’est répercuté directement sur les agriculteurs. Les abattoirs acceptent désormais le kilo de viande vive à 3500 millimes, soit le coût déterminé par le GIPAC en fonction du taux de mortalité et de l’indice des prix à la consommation (IPC). Ce sont là des critères trop élevés qu'on n’approuve pas", confie Zar.

"Le gain des abattoirs est toujours garanti. Ceux-ci achètent en fonction du prix de vente, et le plafonnement des prix a une incidence sur les agriculteur·trices et non sur les abattoirs", poursuit-il.

"Les abattoirs travaillent avec une marge bénéficiaire garantie d’avance. Ils n’assument aucun coût pouvant être mis, d’une façon ou d’une autre, à la charge de l’éleveur·se." rapporte Salem*, ancien ouvrier d’une société de production de viande blanche au sein de l’un des trois grands groupes.

“Dès leur arrivée à l’abattoir, les poules sont pesées. Il leur faut deux heures de repos pour déposer un maximum de fientes, lesquelles seront déduites du poids initial et mises à la charge de l’agriculteur. La mort subite de certaines poules est assumée par l’éleveur·se ou le transporteur, selon la cause de la mort” poursuit-il. 

“Nous demandons généralement aux éleveur·ses de nous fournir des poules d’un certain poids car l’homogénéité des unités est nécessaire aux chaînes de production. Néanmoins, le poids d’une même unité varie, généralement, entre deux et quatre kilos. Ainsi, moins l’ensemble est homogène, plus le prix est bas.”

À propos des techniques permettant d’optimiser la rentabilité des abattoirs, Salem* dit : "La viande de poulet à surgeler est injectée d’eau à hauteur de 32% de son poids au moyen de machines équipées d’aiguilles. En ce qui concerne la viande fraîche, les grands fournisseurs finissent toujours par convenir d’un prix consensuel sur le marché. Il explique : "En calculant la différence entre le prix du poulet au kilo en général, et celui des filets de viande en particulier, le prix du deuxième ne doit pas excéder le double du prix du premier, au grand maximum."

Pour les quelques aviculteur·trices survivant·es, il ne fait plus aucun doute : leur crise ne saurait être résolue par des solutions de façade ou des demi-mesures. Le changement doit commencer au premier cycle de production, dont ils sont le cœur battant. Les syndicats exigent, en effet, l’intégration du coût de production dans le calcul du prix de vente final, sans oublier la nécessité de libérer le secteur de l’emprise des grandes entreprises. En dominant l’ensemble des cycles de production de viande blanche, celles-ci ont pu contrôler les prix d’achat et de vente, réduisant ainsi la concurrence à néant.