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Aymen, 29 ans, commercial et chanteur, 1450 dinars par mois

05 Septembre 2021 |
Depuis qu’il est adolescent, Aymen, 29 ans, essaie de conjuguer sa passion pour le chant avec les impératifs financiers.

Issu d’une famille modeste, gagner sa vie a toujours été une préoccupation importante pour Aymen. Originaire de Jendouba, il est le dernier d’une fratrie de quatre. Son père est militaire à la retraite, sa mère femme au foyer, “une as en cuisine, mais elle n’a jamais eu la chance d’aller à l’école”. Alors qu’il est encore petit, la famille déménage à La Marsa, dans le quartier de Bousselsla, où le père a été muté.

En parallèle de sa découverte de la musique, il a toujours su assurer ses arrières. “On a connu des périodes où ça allait très bien financièrement, et d’autres où c’était beaucoup plus difficile. Dès que j’ai pu, j’ai toujours travaillé en parallèle des cours, dans des cafés, etc.”, raconte-t-il.

À l’âge de 20 ans, après une succession de petits boulots et de désillusions, le jeune homme réussit à se faire embaucher comme manutentionnaire à l’hyper Carrefour et au Magasin Général de La Marsa. “J’étais tout en bas de l’échelle, à décharger palette après palette, pour un salaire de 380 dinars”. Au fil des ans, il gravit les échelons, remarqué par son patron, et est aujourd’hui représentant commercial pour une société agroalimentaire, toujours auprès de ces grandes surfaces. 

Grâce à ce poste, il perçoit un revenu de 1000 dinars, qui lui permet d’assurer une entrée d’argent régulière, ainsi qu’une prise en charge de tous ses frais de déplacement et de téléphone. Mais cela est loin de lui suffire, car tous les mois, Aymen puise la moitié de son salaire pour rembourser un crédit de 10.000 dinars, destiné à la construction de sa maison.

Voici un aperçu de ses dépenses et revenus mensuels :

À l’école, Aymen est un élève moyen. Lorsqu’il arrive en troisième année au lycée, sa famille traverse une période compliquée. “Mon frère, qui a un an de plus que moi, allait passer son bac. Il était financièrement impossible que l’on soit deux à faire de longues études”. Il décide alors de quitter la filière générale pour rejoindre une classe professionnelle. “Mon frère avait de bien meilleures notes que moi. Aujourd’hui, je me dis que c’était une bonne décision”. 

Il découvre alors le monde de l’industrie du “chaud-froid” et obtient deux ans plus tard son Brevet de technicien professionnel (BTP) en climatisation, au sein d’un centre militaire de formation professionnelle. La formation est prise en charge par l’armée, grâce au réseau de son père. Il s’oriente par la suite vers une formation BTS en commerce international, dans une école privée, détenue par un ami de la famille. Les études sont une fois de plus prises en charge, grâce à ce dernier. 

“À l’époque j’avais un projet précis en tête : gagner une petite expérience en commerce international puis partir à Dubaï”. Rapidement, il signe un contrat avec une société émiratie, promettant de bons revenus. Mais les problèmes administratifs ont raison de lui : “je n’ai pas réussi à obtenir mon passeport. J’ai attendu six mois, jusqu’au jour où la société ne pouvait plus attendre et a tout annulé”. 

Aymen met alors ses rêves de départ au placard, et après une petite période d’errance, il trouve un poste qui lui permet d’intégrer la grande distribution. Ce travail lui offre pour la première fois une stabilité financière, d’autant plus qu’il vit encore chez ses parents, et n’a par conséquent pas de loyer ni de factures à payer. 

 Voici le détail de ses entrées et sorties d’argent mensuelles :  

Malgré les primes mensuelles et annuelles qu’il perçoit aujourd’hui, Aymen regrette amèrement “la vie d’avant”, celle où il vivait “comme un roi”, grâce à sa passion pour le chant. Il avait suffisamment d'argent pour ne pas s’en soucier. 

Avant, même si je travaillais déjà en tant que commercial, ma vie c’était la musique. Non seulement je faisais ce que j’aimais, mais en plus je ne comptais jamais mon argent .

Adolescent, il est repéré par son chef scout, qui l’entraîne dans ses activités musicales et l’introduit dans son groupe de genre Malouf. “Nous répétions tous les jours. Je n’y connaissais rien et j’étais très timide”. Le groupe rencontre un petit succès et se fait inviter dans les mariages. Aymen pouvait gagner 50 dinars par soirée, “c’était mon argent de poche”

À l’âge de 19 ans, fort de sa petite expérience, il rejoint un second groupe, plus professionnel. Les concerts s’enchaînent, et l’été, Aymen assure jusqu’à quatre mariages par soir, tout en poursuivant son travail de commercial en parallèle. Les recettes peuvent atteindre 500 dinars par soir. “J’avais un trac immense avant chaque concert. J’étais si stressé que je ne mangeais rien”, se souvient-il. Aussi, pour atténuer son trac, Aymen s’est habitué à boire avant ses performances : “un peu de bière, un peu de whisky sec et j’oubliais ma timidité”

Une fois le concert terminé, c’est en boîte de nuit qu’il va ensuite chaque soir libérer la pression, aidé de toujours plus d’alcool et de drogues (cocaïne, cannabis). Jusqu’au soir de trop, où il se retrouve aux urgences.

Il en sort quelques jours plus tard, avec de lourdes séquelles au niveau de l’estomac.

J’ai dû tout arrêter, mes problèmes de santé m'empêchaient de chanter”.

Depuis cet événement, il dépense encore près de 50 dinars de médicaments par mois.

Zone grise 

Avec ce revenu conséquent en moins depuis deux ans, Aymen doit pallier ses trous financiers. Au mois de juillet, il s’est essayé comme livreur auprès d’un site d’achat en ligne. Armé d’un scooter, il effectuait des livraisons après ses heures de travail, jusqu’au jour où il a un grave accident de la route. Sur les 1200 dinars perçus grâce à cette activité complémentaire, 700 seront dépensés pour les frais d’hospitalisation. 

En plus de ce pépin, Aymen est aujourd’hui en bras de fer avec sa société. Accompagnant son salaire, une prime de 1200 dinars est supposée lui être versée tous les mois, mais ce sont toujours des sommes bien inférieures, entre 35 et 230 dinars, qu’il reçoit. “Les primes ont surtout diminué à partir de l’arrivée du covid. Mais je n’ai jamais eu peur de dire ce que je pense, et aujourd’hui cela me vaut quelques soucis avec mon employeur”.

Futur 

Cette rentrée marque pour Aymen la reprise de ses activités musicales. Inscrit dans un conservatoire de musique, il espère remettre en route sa voix, et par là sa carrière musicale. Il s’est également donné le défi d’apprendre le violon. “Je pourrai enfin respirer de nouveau”, se réjouit-il. 

Pragmatique, Aymen compte également développer des projets personnels et quitter le salariat, à terme . “Cela fait longtemps que je veux aider ma mère à ouvrir son restaurant”. Le temps ne presse pas, mais Aymen pense déjà à la suite.