Fermeture des locaux d’Al Jazeera : des raisons obscures et un déni de responsabilité

Le 26 juillet 2021, les forces de l’ordre procèdent à la fermeture des locaux de la chaîne qatarie Al Jazeera à Tunis, dès le lendemain de l’annonce faite par Kaïs Saïed, président de la République, d’activer l’article 80 de la Constitution. Les journalistes de la chaîne ainsi que celles et ceux perçu·es comme étant ses employé·es sont ainsi empêché·es de faire leur travail. Avec le flou dans lequel baignent la Présidence et le ministère de l'Intérieur, la source de cette décision demeure obscure.  
Par | 06 Août 2021 | 7 minutes | Disponible en arabeanglais
Derrière la sortie de secours, au huitième étage de l’immeuble où se trouvent les locaux d’Al Jazeera, un homme au visage couvert, se déclarant être un chef de police, assure auprès d’inkyfada qu’il a reçu l'ordre de fermer les locaux. Il refuse d’apporter quelconque information concernant la provenance ou les fondements de cet ordre, se bornant à affirmer que seul le bureau de l’information et de la communication du ministère de l’Intérieur sont à même d’émettre des déclarations à ce sujet. 

Au vu de l’interdiction d’utiliser le nouvel ascenseur de l'immeuble, les huit étages menant au bureau d’Al Jazeera doivent être gravis à pied, une stratégie qui dissuade de monter jusqu’aux locaux de la chaîne. À l’entrée, le gardien de l’immeuble questionne tout individu essayant d’entrer. “Les forces de l’ordre nous ont expliqué qu’il était interdit de monter au huitième étage, les locaux d’Al Jazeera étant sous contrôle policier, avec des officiers l'encerclant en permanence”, témoigne-t-il.

Ni l’intérieur ni la façade externe de cet immeuble, situé au centre d’El Omrane supérieur, ne révèlent la présence des locaux d’Al Jazeera. De même, les officiers de police ne sont pas visibles de l’extérieur. Même le gardien de l’immeuble est incapable d’expliquer les raisons de cette fermeture. Sa réponse ne diffère pas de celle donnée par les forces de l’ordre, qui affirment, derrière une porte fermée, qu’ils ne font qu’appliquer les directives du ministère de l’Intérieur.

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Qui est responsable ? 

Malgré une demi-heure d’attente à l’entrée du ministère de l’intérieur, inkyfada n’a pas été autorisée à entrer au sein du bureau de l’information et de la communication, sous prétexte d’une absence de prise de rendez-vous. De son côté, Khaled Hayouni, responsable de la communication au sein du ministère assure à inkyfada qu’il est en congé maladie depuis une semaine et demie et est donc en incapacité de fournir une déclaration. 

Plus tard, inkyfada contacte deux autres responsables au sein du bureau de  l’information et de la communication du ministère. Tout comme Hayouni, ils assurent être en congé et ne pas être habilités à émettre des déclarations à la place de ce dernier. L’un d’eux demande à discuter avec un employé à l'accueil du bureau de l’information et de la communication. Après une brève attente, ce dernier confirme que seul Hayouni a la compétence nécessaire pour se prononcer sur cette affaire, renvoyant inkyfada à la case départ. 

"Au niveau de la communication, le ministère de l’Intérieur est actuellement absent, il n’existe aucune référence à laquelle se tourner pour obtenir quelconque information”, déclare Mehdi Jlassi, membre du syndicat des journalistes tunisien·nes.  Il certifie que le syndicat des journalistes suit la fermeture des locaux de très près, mais qu’aucun progrès n’a été accompli, vu l’absence d’entités capables de fournir des réponses. Il poursuit : “Nous avons tenté de joindre le ministère de l’Intérieur, mais en vain. Nous ne trouvons aucune instance avec laquelle nous pouvons négocier et révoquer cette décision.”

"La Présidence de la République nie sa responsabilité dans l’effraction des locaux de la chaîne qui a eu lieu le 26 juillet”, affirme Mehdi Jlassi, qui était présent lors d’une réunion le 27 juillet réunissant Kaïs Saïed et des associations civiles de défense des droits humains. Le syndicat avait publié un communiqué à l’amont de cette rencontre, demandant au président “d’intervenir urgemment et immédiatement afin de préserver la liberté de la presse et de lutter contre les mesures illégales, conformément à la Constitution”. Par ailleurs, le syndicat révèle dans ce communiqué “craindre que ces faits soient le fruit de représailles contre les institutions médiatiques en raison de leurs lignes éditoriales, de la part de partisans soutenant les récentes décisions prises par le président Kaïs Saïed”.

De son côté, inkyfada tente d’obtenir des réponses de la part de la Présidence, en contactant sans relâche pendant quatre jours le conseiller en communication, Walid Hajjem ainsi qu’à travers le courrier électronique officiel. L’attaché chargé de la communication présidentielle, Ihsen Sbabti, finit par confirmer qu’il est difficile d’obtenir toutes les données présentement, expliquant qu’il nous est possible de publier l’article, en attendant d’avoir plus d'éclaircissements.

“Pour le moment, la responsabilité demeure portée par les forces de l’ordre, qui sont entrées par effraction sans avoir reçu un ordre juridique imposant la fermeture des locaux. En effet, il n’existe aucune enquête criminelle ouverte concernant Al Jazeera, ce qui place l’affaire dans le cadre de l’illégalité et de l’abus de pouvoir.”, soutient Khaoula Chabah, responsable du répertoriage des abus et des normes sécuritaires au travail au sein du syndicat des journalistes tunisien·nes.

Chabah poursuit : “Le dossier juridique d’Al Jazeera ne contient aucun souci depuis les autorisations jusqu’aux impôts. L’affaire ne concerne donc pas l’état juridique de la chaîne, mais plutôt sa ligne éditoriale. Nous avons communiqué avec le ministère de l’Intérieur, qui ne nous a fourni aucune explication”.

Comment les locaux ont-ils été forcés ? 

Juste avant 10h, le 26 juillet, alors qu'il est en direct depuis la chaîne d’informations Al Jazeera afin de couvrir les manifestations ayant eu lieu aux alentours de l’Assemblée nationale, Lotfi Hajji, directeur du bureau de la chaîne à Tunis, assure que les locaux ont été forcés par les forces de l’ordre. Alors qu’il n’a même pas achevé son intervention, il coupe son téléphone et se dirige vers ses bureaux pour obtenir des explications justifiant cette intervention.

"Entre 25 et 30 officiers de police, dont certains habillés en civil, sont entrés via la porte de l’issue de secours, s’éparpillant ensuite dans les locaux. Ils ont demandé à tout le monde de sortir immédiatement, les empêchant de filmer les faits”, déclare-t-il à inkyfada. 

“J’ai demandé à l’officier responsable de me présenter un ordre juridique, il m’a répondu qu’il ne faisait qu’appliquer les ordres du ministère de l’Intérieur et qu’ils étaient membres des forces de l’ordre de la région de Tunis”. 

"Je l’ai confronté avec l’illégalité de ses actions, mais il soutenait qu’il ne faisait qu’exécuter les directives reçues". 

“Les forces de l’ordre réquisitionnent et gardent ensuite les clés du bureau, nous empêchant jusqu’à présent d’entrer dans les locaux ou même de travailler sur le terrain, en attendant de prendre une nouvelle décision en coopération avec le syndicat”, affirme-t-il. 

Pendant l’intrusion, les officiers de police forcent les journalistes à éteindre leurs téléphones pour les empêcher de les filmer, toujours d’après Lotfi Hajji. Ce dernier réclame au président de la République de “respecter ses déclarations, dans lesquelles il garantit la protection de la liberté de la presse et le respect des droits des journalistes, en rouvrant les locaux et en permettant de faire appel de la décision de fermeture.” 

Une rumeur circule depuis le 27 juillet, selon laquelle la clôture des locaux serait due à la persistance d’Al Jazeera de vouloir couvrir une réunion à laquelle participe le chef du gouvernement limogé Hichem Mechichi. Ce dernier annoncerait son opposition aux décisions prises par Kaïs Saïed, invitant les forces de l’ordre à s’y opposer. “Un simple conte ridicule”, commente Hajji concernant cette rumeur.   

“Mechichi n’a pas besoin d’Al Jazeera pour diffuser sa réunion en direct”, ajoute-t-il , “Il en est parfaitement capable en utilisant les moyens basiques à sa disposition, que ce soit son équipe de communication, ou même son propre téléphone”. En outre, Hajji nie avoir eu quelconque relation ou communication avec Mechichi, même par le passé, tout au long de son mandat à la tête du gouvernement. Il certifie qu’il peut facilement prouver cela à travers son téléphone personnel. 

Pour le moment, Al Jazeera n’a pas émis de position officielle concernant la fermeture de ses locaux à Tunis et aucune demande n’a été formulée. La chaîne s’est contentée de rapidement couvrir les événements, interpellant certaines associations de défense des droits de l’homme ou de la liberté de la presse qui dénoncent l’intrusion, comme Reporters Sans Frontières.

Inkyfada a envoyé un email à la chaîne d’Al Jazeera au Qatar pour s’informer de sa position et des efforts mis en place pour récupérer ses bureaux, mais n’a obtenu aucune réponse.        

Arrêtés et “accusés” de travailler chez Al Jazeera

“Nous sommes devenus source de méfiance et ils nous ont même recherchés dans les environs du Parlement”, révèle un·e journaliste qui travaille dans les locaux de la chaîne et qui ne préfère pas dévoiler son nom. Ainsi, il semblerait qu’au moment où les forces de l’ordre faisaient irruption dans les bureaux le 26 juillet, d’autres officiers se dirigeaient vers l’ARP pour arrêter les reporters d’Al Jazeera. Cela serait la raison pour laquelle la police a saisi les téléphones de plusieurs journalistes d’après le communiqué publié par le syndicat des journalistes tunisien·nes.

"Je ne suis pas la seule dont le téléphone a été confisqué. Nous étions quatre journalistes, moi et mon collègue de Tunisie Numérique, une journaliste de l’Agence Anadolu, et un journaliste du site Tuniscope”, explique Meriem Khamassi à Inkyfada. “Quand nous sommes arrivés devant la voiture de police, les officiers ont recueilli nos identités et des données sur les téléphones saisis. Ils nous ont ensuite dit qu’ils nous les rendraient plus tard, d’ici une heure ou une heure et demi.”

Selon Meriem Khamassi, après environ une heure d’attente à côté de la voiture, l’officier qui lui a confisqué son téléphone, revient pour lui annoncer, à elle et à ses collègues, qu’ils et elles doivent se rendre avec lui au poste de police du Bardo. “À l’arrivée au poste, les officiers nous font un procès-verbal dont le chef d’accusation est la diffusion en direct pour Al Jazeera”. Elle précise : “l’interrogatoire se poursuivit pendant une heure et demie en présence d’un avocat envoyé par notre institution médiatique et nous avons été libérés après avoir prouvé que nous ne travaillons pas pour la chaîne". 

“Ils ont supposé que nous travaillons pour Al Jazeera parce qu’elle diffusait en direct au même endroit, au même moment, et que nous y étions”, résume-t-elle. “Le procès-verbal est clos, mais nous continuerons à suivre l’affaire avec le syndicat des journalistes. La manière dont le policier qui nous a arrêté nous a traité était abjecte. Au sein du commissariat, à l’inverse, le traitement était conforme à la loi.” 

En l’absence de réponses de la part du ministère de l’Intérieur et de la Présidence, Inkyfada se dirige vers l’institution policière au Bardo. Le directeur régional nie les accusations, considérant les faits évoqués comme un simple contrôle routinier, pour assurer que les journalistes sont en possession des autorisations leur permettant de filmer. 

Confronté au récit des journalistes dont les téléphones ont été saisis, le directeur régional nie les faits. Il assure que tout·e journaliste peut travailler librement dans sa région. “Nous n’avons aucune relation avec l’affaire de la fermeture des bureaux d’Al Jazeera et traitons les faits de manière purement sécuritaire. Nous ne faisons que demander les cartes de presse et les autorisations pour filmer. Nous n’avions reçu aucune directive concernant les journalistes affirmant avoir été arrêtés, ou concernant leur relation avec Al Jazeera”, affirme-t-il.     

Plus de 10 jours après la fermeture des locaux d’Al Jazeera en Tunisie et suite à la nomination d’un chargé de la direction du ministère de l'Intérieur par le président, qui assure à de multiples occasions protéger la liberté de la presse, les raisons et les responsables de cette fermeture demeurent inconnus.