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Chedli, 51 ans, gérant de magasins de pièces autos, 17.000 dinars par mois

04 Juillet 2021 |
Le téléphone n’arrête pas de sonner. Pour avoir une conversation avec Chedli*, il faut être patient et savoir que l’on va être interrompu toutes les cinq minutes. Chedli, 51 ans, est commerçant de pièces de rechange automobiles à Tunis et gère trois magasins dont un point de vente en gros.

Chedli est entré dans ce domaine un peu par hasard. Au début des années 90, après un diplôme d’électricien, il part en France se former au métier d’ascensoriste. Il y travaille pendant un an mais ne tarde pas à rentrer chez lui, n’ayant jamais eu l’ambition de s’installer à l’étranger. Sauf qu’en Tunisie, “même si les postes sont nombreux, les salaires sont très bas”, raconte-t-il. 

Rapidement, Chedli cherche d’autres pistes. À cette époque dans son quartier, presque tout le monde travaille dans les pièces de rechange, les pièces d’origine et les pièces adaptables. Il trouve des petits boulots dans les magasins de ses amis, tantôt dans la vente, tantôt comme négociant.

Au bout de deux ou trois ans, il arrive à se constituer un bon réseau et un petit capital. Il vend sa voiture et, grâce à ses économies, ouvre son premier magasin avec son frère. D’après lui, il a le contact facile et la réputation d’être honnête. Les deux frères achètent une petite voiture 4L au nom de la société. “On a enlevé les sièges arrière… Elle était robuste, c’était de la vraie mécanique !”, s’exclame avec nostalgie Chedli qui roule aujourd’hui en gros 4x4.

Les affaires vont bon train et Chedli ouvre en 2002 de nouvelles boutiques. Il gère désormais deux magasins de vente de pièces locales et un troisième d’importation de pièces. A l’époque, il lui faut beaucoup voyager pour se rendre dans des salons, rencontrer des fournisseurs en Europe et en Chine. À présent, le travail se fait surtout par mail, Skype, lettres de crédit. “Je suis peut-être un des seuls qui travaille en déclarant tout et qui passe par les banques pour les transactions”, tient-il à préciser.

Au quotidien, Chedli cherche avant tout à développer sa clientèle, tant du côté des professionnel·les que des particulier·es. À travers son système informatique, il s’occupe lui-même de gérer et vérifier les stocks pour être le plus efficace possible. Chedli passe sa journée à aller d’un magasin à l’autre. Il vérifie tout ce qu’il peut, s’informe des nouveautés, des prix, passe des commandes et reçoit ses plus gros clients d’achat de gros… 

Voici un aperçu de ses dépenses et revenus mensuels

En 2008, Chedli achète un terrain dans un joli quartier de Tunis où il fait bâtir une grande villa avec un jardin. En 2011, il y emménage avec sa famille.

L’épouse de Chedli est fonctionnaire et gagne 1500 dinars par mois. “Ma femme gère son salaire comme bon lui semble, je ne lui demande rien, je gagne assez bien ma vie”, précise-t-il. Le couple a cinq enfants : l’aîné a 21 ans et le benjamin, 6 ans. Tou·te·s sont inscrit·es dans des écoles privées à part son unique fille, étudiante au lycée pilote. “Elle est très studieuse, elle est comme la prunelle de mes yeux et je veux qu’elle ait le meilleur”, commente-t-il avec fierté. 

Chedli a tenu à inscrire ses enfants dans des établissements privés car il considère que le système étatique, à l’exception des lycées pilotes, s’est beaucoup dégradé. Il suit de près leur scolarité même si “pour le plus grand, à la faculté, ça devient compliqué d’être derrière lui”. 

Il amène souvent les plus petits à l’école le matin, suffisamment tôt pour être ensuite présent à l’ouverture de ses magasins. Le soir, il fait parfois quelques courses en rentrant mais il reconnaît que le plus gros est fait par sa femme. “Je ne fais pas grand-chose pour la maison, à part quand je suis obligé”, admet-il.

Voici le détail de ses entrées et sorties d’argent mensuelles :

Ce qui coûte le plus cher à Chedli ce sont avant tout ses crédits. En septembre 2021, il aura fini de payer celui pour sa maison, qui lui coûte plus de 3000 dinars par mois. De plus, il a fait installer des panneaux solaires pour l’électricité, pensant que cela lui ferait économiser de l’argent : finalement, le crédit pour ces panneaux lui revient à 1000 dinars.

Le couple possède deux voitures et il doit encore rembourser le prêt contracté pour celle de sa femme. Mais Chedli arrive à restreindre les autres dépenses liées à leurs véhicules : il s’occupe lui-même d’obtenir les pièces manquantes en cas de panne et ses frais d’essence sont comptabilisés au nom de sa société, ce qui limite les frais.

Au quotidien, la plupart des dépenses servent aux courses, à acheter des vêtements pour toute la famille ou encore à payer leur jardiner et leur femme de ménage.

De plus, Chedli s’offre aussi plusieurs loisirs.  En semaine, il s’accorde quelques soirées avec ses amis, des afters work qui se prolongent autour d’un verre “où on s’amuse ou on parle affaires, ça dépend”.

Tous les dimanches, il essaie de sortir en famille, au restaurant ou en promenade. En été, la famille s’offre un mois de vacances pour se retrouver et profiter de la mer. Le père fait en sorte que cela ne rogne pas son budget : il se débrouille toujours pour mettre de côté les 5000 ou 6000 dinars nécessaires pour payer l’hôtel.

Chedli a beau ne pas avoir de difficultés financières, il précise qu’il lui est rare d'arriver à réellement épargner car il rencontre facilement des imprévus. Généralement, il adapte ses budgets mais ces derniers mois, avec la crise sanitaire, il a souvent privilégié son entreprise à son épargne personnelle.

“Je n’ai pas à me plaindre, mais plus tu as de l’argent plus tu as de grosses dépenses”,  se justifie-t-il.

Zone grise

Malgré ses revenus élevés, Chedli trouve que la situation peut être difficile à cause du marché parallèle et de la contrebande et que ce sont les "honnêtes commerçants qui en pâtissent". D'après lui, il faudrait que l'État baisse les taxes, affirmant que "si le peu de gains ne vaut plus le risque, le marché parallèle disparaîtra"

"Avec les magouilles et les demandes de pots-de-vin, ça devient invivable de travailler en toute légalité !”

Chedli est très préoccupé par son travail. Il explique qu’il n’arrive pas à importer toutes les pièces qu’il voudrait tandis que le marché du parc automobile évolue. Pour y faire face, il estime ne pas avoir assez de capital mais ne souhaite pas prendre de crédit supplémentaire, en plus de ceux qu’il doit déjà rembourse.  "Je suis dans l’observation, dans l’attente de ce qui va se passer, je n’ose plus investir ni m’engager dans de nouveaux projets”, dit-il en soupirant.

Par ailleurs, la crise sanitaire a tout compliqué. “Il y a eu beaucoup de fermetures, les paiements se font attendre... Maintenant ça reprend petit à petit, mais sans grands bénéfices”, dit-il.  ”J’étais souvent dans le rouge alors que j’avais un bon fonds de roulement. Heureusement j’ai quand même pu payer tout le monde”.

Chedli ne décolère pas. Il raconte qu’il connaît plusieurs personnes dans le même domaine qui sont "devenues millionnaires”. “Il y en a qui sont en prison mais d’autres ont la belle vie en Asie ou aux Emirats arabes et continuent leur ‘commerce’ sans être inquiétés”, affirme-t-il. Chedli, lui, assure qu’il n’a jamais été tenté de travailler dans l’illégalité. “Je ne peux pas vivre dans la peur, je n’en aurais pas dormi la nuit ! Et puis, ça reste de l’argent sale”, ajoute-t-il, pensif.

Futur

“Le futur ? Il est pour nos enfants, pas pour nous”, estime Chedli. Il a peur que la Tunisie offre peu de perspectives à ses fils et à sa fille et il est très pessimiste au vu du contexte actuel. “J’avais des opportunités à l’étranger, aujourd’hui je regrette de ne pas avoir fait ma vie ailleurs”, déplore-t-il. Malgré ses revenus bien plus élevés que la moyenne, Chedli reste insatisfait de la situation en Tunisie. "Si j'avais su ce que deviendrait le pays, je ne serait jamais rentré".

Pour assurer le meilleur à ses enfants, Chedli met tous les mois de l’argent de côté en prévision de leurs études supérieures. ”Je veux qu’ils aient un avenir, pour cela je veux qu’ils vivent ailleurs qu’en Tunisie, surtout ma fille”, insiste le père de famille.

Malgré son défaitisme, Chedli nourrit tout de même des projets en Tunisie. Une fois le crédit pour sa maison remboursé, d’ici quelques mois, il envisage d’investir dans l’immobilier.

“De toute façon, d’ici vingt ans les magasins n’existeront plus… Il n’y aura plus qu’un monopole de grossistes, peut-être étrangers et tout se passera en ligne”, anticipe-t-il.

Dès que ses enfants auront fini leurs études et seront engagé·es dans la vie active, Chedli envisage de tout vendre et de prendre sa retraite. Il compte s’installer avec sa femme dans une résidence secondaire au bord de la mer et pouvoir enfin se reposer, avoir sa petite famille autour de lui et des petits-enfants.