Chroniques d'une liste controversée des victimes de la Révolution

Épisode 3 | Les oublié·es de la liste

Sentiment d’injustice, manque de reconnaissance, incompréhension - trois mois après la publication de la liste officielle, les familles de martyr·es et les blessé·es de la Révolution qui n’y apparaissent pas se battent pour obtenir justice. Livré·es à leur sort, baladé·es entre des instances qui ne les écoutent pas et des promesses non tenues, ils et elles racontent.
Par | 23 Juin 2021 | 7 minutes | Disponible en arabeanglais
Début 2011, durant les événements de la Révolution, Leïla perd son fils Karim. Zied, Jawaher et Ala sont, de leurs côtés, gravement blessé·es. Depuis dix ans, ils et elles attendent d’être reconnu·es. Mais aucun de ces noms ne figurent sur la liste officielle des martyr·es et blessé·es de la Révolution. 

Depuis la publication de cette liste tant attendue, ils et elles - comme de nombreux·ses autres - continuent à protester. Le 19 mai 2021, Zied, Jawaher et Leïla participent à un énième sit-in organisé devant le Comité des Droits de l’homme et des Libertés fondamentales - instance où se trouvait la Commission des martyr·es et blessé·es de la Révolution chargée de rédiger la liste officielle - pour obtenir justice. Certain·es manifestant·es se sont installé·es à même le sol et ont clamé vouloir rester “jusqu’à ce qu’on les déloge de force”.

Ces dernières années, plusieurs manifestations de ce type ont eu lieu devant les instances en charge du dossier pour exiger la publication de la liste officielle qui se faisait attendre. Sa publication au JORT le 19 mars 2021 n’a pas apaisé les protestataires qui réclament la révision et la modification de la liste pour y inclure les personnes qui estiment avoir été oubliées.   

Des mères de martyr·es participent au sit-in du 19 mai 2021 à Tunis. L'une d'elle montre le portrait de son fils. 

Une première reconnaissance en 2011  

Le 17 janvier 2011, Karim est abattu par un tireur d’élite alors qu’il surveille son quartier à Radès, en banlieue de Tunis. Lorsque sa mère, Leïla, apprend la nouvelle, elle n’arrive plus à bouger et ne parvient même pas à se déplacer pour réclamer justice pour son fils : "j'étais tellement choquée que je n'ai fait aucune démarche”.  Elle explique que “la haine” et “ la rage” qu’elle a ressenties l’ont paralysée. 

Quelques jours plus tard, son gouvernorat, celui de Ben Arous, la contacte et lui demande d’apporter un certificat de décès prouvant la mort de son fils. Elle se rend à l’hôpital pour le retirer. Peu de temps après, le gouvernorat reconnaît Karim comme martyr de la Révolution. Dans la foulée, Leïla reçoit alors de premières réparations. “Tout est venu à moi : j’ai reçu les 40.000 dinars, j’ai eu droit à une carte de transport et ma fille a été embauchée dans la fonction publique”, décrit-elle.

Dès 2011, les gouvernorats ont effectué un recensement des martyr·es et blessé·es ayant servi de base au ministère de l’Intérieur pour établir une liste provisoire. Même si la liste officielle n’avait pas encore été élaborée, cette initiative a permis de distribuer de premières réparations, telles que des indemnités et des cartes de transport et de soin. Comme la fille de Leïla, 2700 blessé·es et 200 membres des familles de martyr·es ont été recruté·es dans la fonction publique selon les chiffres du ministère des Droits de l’homme et de la Justice transitionnelle en octobre 2013.

Leïla, montre un portrait de son fils Karim lors du sit-in organisé devant le Comité supérieur des droits de l'Homme et des libertés fondamentales le 19 mai 2021 à Tunis. 

Zied est lui aussi blessé par un tireur d’élite alors qu’il surveille un quartier de Sousse le 14 janvier 2011 : “un ami qui avait peur que des gens volent des bijoux dans la médina m’a appelé en me demandant de venir surveiller avec lui”, raconte-t-il. Zied accepte.

Sur place, c’est un véritable théâtre de guerre qui s’étale devant lui. Les balles fusent dans tous les sens. Il en reçoit une dans le bras et est amené d’urgence à l'hôpital.

"On m'a opéré le bras et après on m'a relâché. On m'a donné un arrêt de travail de 60 jours et des médicaments pour calmer les douleurs. J'ai tous les documents qui prouvent ça."

Il reçoit, dès 2011, de premières réparations de 6000 dinars versés en deux fois. 

Zied lors du sit-in du 19 mai 2021 à Tunis.  

Comme Zied, Jawaher a reçu 6000 dinars d'indemnités. La jeune femme a été blessée le 25 février 2011 alors qu’elle manifestait pendant les événements de la Kasbah 2 à Tunis : “on m’a tiré une balle dans la jambe. J’ai un certificat médical, une vidéo et des témoignages d’autres militants qui étaient là qui le prouvent”.

Dans la foulée, elle est inscrite sur la liste de son gouvernorat, celui de Mahdia. En plus de ses indemnités, Jawaher est embauchée par le ministère de l’Éducation en 2013. Elle bénéficie aussi d’une carte de soin et de transport. " Mon gouvernorat me contactait à chaque fois qu’il y avait de nouvelles démarches concernant les martyrs et blessés. Pour moi, c’était une affaire conclue”, raconte-t-elle.

 La désillusion des victimes  

Pendant 10 ans, la liste officielle des martyr·es et blessé·es de la Révolution s’est fait attendre. Une forte opacité règne autour de sa rédaction et la commission communique à peine autour de ses travaux. Jawaher affirme qu’elle “n’avait jamais entendu parler de cette commission” avant la première publication de la liste sur internet en 2019.  "Je  n'étais au courant de rien puisqu’ils n'ont pas communiqué sur leur travail et n'ont jamais rien annoncé”, dénonce-t-elle. 

À leur grande surprise, lorsque la liste est enfin publiée en 2021, Leïla, Zied et Jawaher n’y retrouvent pas leur nom ou celui de leur proche comme s’ils et elles avaient été exclu·es du comptage.

Alors que la Commission était censée enquêter et auditionner les personnes concernées, Leïla dit ne pas avoir été contactée.

“Personne de la Commission ne m’a appelée ou ne m’a parlée, je me suis juste rendue compte que le nom de mon fils n’était pas sur la liste officielle. Donc au début, on a reconnu mon fils comme étant martyr et ce n'était plus le cas après, je ne comprends pas", déplore t-elle.

Jawaher estime, elle aussi, qu’elle aurait dû être contactée par la Commission, ce qui n’a pas été le cas : “je pense qu’elle n’a pas fait son travail correctement, qu’elle n’a pas auditionné les personnes concernées, moi la première”,  considère-t-elle.

Pourtant la situation de Jawaher correspond aux critères fixés par le décret-loi 97 et la loi 26 - reconnaissant seulement les personnes qui ont manifesté comme martyr·es ou blessé·es. Une définition qui met d’emblée de côté celles et ceux qui ont été blessées ou tuées en marge des protestations.

Ayant été blessée pendant les événements de la Kasbah 2, Jawaher rentre complètement dans la définition officielle - envers laquelle elle est par ailleurs très critique, la trouvant excluante. Mais, à titre personnel, elle pense justement être un des cas “les moins flous” et comprend donc encore moins son absence sur cette liste.

Zied aussi est dans l’incompréhension. Selon lui, même le tribunal militaire lui a reconnu son statut de blessé.

“Mon cas était clair, il n’y avait aucun problème à ce niveau-là. Le médecin légiste du tribunal militaire m’a examiné, il m’a dit que mon infirmité physique s’élevait à 18%”.

Pour rappel, selon la législation, l’infirmité physique doit être au moins de 6% pour qu’une personne soit reconnue comme blessée de la Révolution. 

Les oublié·es de la liste risquent donc de se voir enlever les réparations qu’ils ont obtenues près d'une décennie plus tôt. Abderrazak Kilani - à la tête de l'Instance générale des résistants, des martyrs et blessés de la révolution et des opérations terroristes - avait d’ailleurs annoncé, en mai, que les cartes de soin et de transport seront retirées dès le 30 juin prochain aux personnes qui ne figurent pas sur la liste officielle.

Des manifestant·es participent au sit-in du 19 mai 2021 à Tunis. La banderole derrière eux affiche le slogan : "manifestation des familles de martyrs et des blessés. : ils n'ont pas l'intention de pardonner et ils tiennent à apparaître sur la liste officielle."

“On joue avec nous”

Pour Jawaher, avoir son nom sur cette liste est une reconnaissance de son combat et de son sacrifice : “je suis fatiguée, je me suis battue pour ce pays. Ce n'est pas une faveur mais qu'on m'enlève mon nom ça n'est pas normal. C'est symbolique pour moi et pour la Tunisie" confie-t-elle. 

Les victimes qui souhaitent obtenir justice n’ont qu’une seule solution pour le moment : porter plainte auprès du tribunal administratif. C’est ce qu'ont fait Leïla, la mère de Karim, Zied et Jawaher mais il et elles n'ont reçu aucune réponse.

“Les recours au tribunal administratif prennent beaucoup de temps puisque ce dernier effectue un travail d'investigation”, explique Elyes Ben Sedrine, ancien sous-directeur chargé de l’investigation au sein de l’instance vérité et dignité (IVD).   

“Abderrazak Kilani a dit lui-même que le tribunal administratif prenait beaucoup de temps et on nous envoie quand même là-bas, on joue avec nous” s’énerve Ala, blessé le 13 janvier 2011 à Kasserine alors qu’il manifestait. Son nom ne figure pas non plus sur la liste officielle.

D’après Elyes Ben Sedrine, Abderrazak Kilani avait promis, en janvier 2021, que l’instance allait mettre en place une commission qui allait réexaminer les dossiers et modifier la liste avant sa publication. “Pleins de recours ont été déposés par les victimes [à l’instance, ndlr] mais aucune commission n'a été mise en place, la liste a été publiée telle quelle", affirme Elyes Ben Sedrine.

"J'ai le reçu qui prouve que j’ai bien déposé ce recours, mais je n’ai eu aucune nouvelle. M.Kilani a décidé tout seul qu’il n’allait pas prendre en compte ces recours. Je trouve que ce dossier est géré avec beaucoup de légèreté”, déplore Jawaher, toujours en attente de réponses.

De son côté, Abderrazak Kilani nie totalement ces informations et affirme que son instance “n’est pas habilitée à traiter les recours” et qu’elle n’en a reçu “aucun”.

Plus récemment, Ala explique que pour répondre aux manifestant·es, Taoufik Charfeddine, le nouveau président du Comité supérieur des droits de l’Homme et des libertés fondamentales a proposé une solution : fusionner la liste officielle avec celle publiée par l’Instance Vérité et Dignité (IVD) dans le cadre de sa documentation des violations des droits humains ayant eu lieu entre 1955 et 2013 en Tunisie. Plusieurs victimes ont ainsi été recensées par l’IVD mais ne figurent pas sur la liste officielle, comme Jawaher, Zied et Ala.

Elyes Ben Sedrine pense que c’est une proposition qui est “de bonne foi” mais qui, dans les faits, ne sera pas mise en place. Pour lui, “il faudrait d'abord revoir la législation pour pouvoir fusionner les deux listes”, une initiative qui a très peu de chance de voir le jour au vu de “l’échiquier politique actuel". 

La reconnaissance des martyr·es et blessé·es de la révolution est au cœur du processus de justice transitionnelle, paralysé à l’heure actuelle par de nombreux obstacles. Au-delà des recours aux tribunaux administratifs qui sont un véritable parcours du combattant pour les oublié·es de la liste, des procès sont actuellement en cours au sein des tribunaux militaires, sans plus de succès.

Le quatrième et dernier épisode qui abordera ces blocages de la justice transitionnelle, est à retrouver prochainement, exclusivement sur inkyfada.