Cinéma et épidémie, des professionnel·les en grande difficulté

Pour faire face à l'épidémie de Covid-19, les salles  de cinéma ont été parmi les premières à baisser le rideau. Avec elles, c'est toute une industrie qui retient son souffle et de nombreux·ses professionnel·les qui tirent la sonnette d'alarme. "Si ça continue comme ça, dans 6 mois nous n'existerons plus" 
Par | 13 Novembre 2020 | 8 minutes | Disponible en arabe
Habib Belhadi est directeur du Rio, un petit cinéma-théâtre en centre-ville. Il s’inquiète de l’avenir de son établissement. Salles vides, guichets fermés, les cinémas qui étaient de plus en plus fréquentés ces dernières années, sont désormais déserts. En rouvrant brièvement cet été à l’annonce du déconfinement, des exploitants espéraient compenser leurs pertes. Mais, le soulagement a été de courte durée. Le 5 octobre 2020, pour endiguer l’épidémie de Covid-19, le gouvernement a annoncé plusieurs mesures et notamment la fermeture des espaces culturels.
"C’est normal de prendre des mesures mais ce n’est pas logique de fermer les lieux culturels avant de fermer les cafés et les restaurants !” 

Le directeur du Rio ne décolère pas. Il avait déjà dû fermer une première fois en mars lorsque les premiers cas de Covid-19 ont été détectés en Tunisie et que le confinement général se préparait. Habib Belhadi n’est pas le seul à être mécontent de ces mesures. Sans la projection des films en salle, c’est toute la chaîne de production qui se retrouve fortement ralentie. Réalisateur·trices, technicien·nes, producteur·trices, distributeur·trices, l’ensemble du secteur est touché. 

Ainsi, à peine 2 jours après la sortie de son film en mars 2020, le réalisateur Ala Eddine Slim apprend qu’il est précipitamment retiré des salles à l’annonce de la fermeture des cinémas. Désemparé, il se retrouve contraint de reporter sa sortie au mois d’octobre. Mais, une nouvelle fois, la chance ne lui sourit pas et il finit par tout annuler à cause du couvre-feu. La sortie de son film est repoussée à une date encore inconnue.

Les exploitant·es de cinéma tirent la sonnette d’alarme 

Habib Belhadi débourse 9000 dinars par mois pour faire vivre son cinéma. Il parvient difficilement à joindre les deux bouts depuis le début de la pandémie, “nous n'avons plus aucune recette, seulement des dépenses”, déplore-t-il. À Carthage, au CinéMadart, le directeur Kaïs Zaïed confirme et explique qu’il n’arrive plus à assurer les frais liés au loyer du cinéma et aux factures. Il se débrouille pour l’instant mais a très peur pour l’avenir.

“Nous sommes dans le flou total et nous ne voyons pas le bout du tunnel. À moins d'un miracle je pense que plusieurs salles de cinéma pourraient disparaître d'ici 2021”, s’inquiète-t-il.

La fermeture pendant les deux mois de confinement en mars 2020 a été particulièrement difficile. "Ça a été un coup dur de fermer en mars puisque c’était la haute saison, nous avions des films importants à l’affiche et qui marchaient bien”, ajoute-t-il. Certains cinémas ont rouvert cet été espérant rattraper leur retard et attirer de nouveau leur public, mais c’est loin d'avoir été le cas. “La reprise en juin était catastrophique, les chiffres étaient très bas. Pour rentrer dans nos frais, nous devons accueillir en moyenne 1000 spectateurs par semaine. Cet été, il y a des semaines où nous n’étions même pas à 50 spectateurs” regrette Kaïs Zaïed.

 Il impute cette baisse considérable de la fréquentation à la crainte d’attraper le virus. Masques obligatoires, prise de température à l'entrée, espacement des sièges, marquages au sol, l’exploitant dit avoir scrupuleusement respecté le protocole sanitaire sans que cela ne semble rassurer le public. “Les gens ont peur. Ceux qui continuent à venir sont des habitués qui viennent par solidarité pour la salle de quartier mais c’est loin d’être suffisant”.

Espérant limiter les dégâts, les deux exploitants ont demandé de l’aide à l’État qui a mis en place un fonds de relance culturel en mars dernier grâce à des donateurs privés. Pendant les deux mois de confinement, les opérateur·trices culturels auraient perdu 15 millions de dinars d’après Chiraz Latiri, ancienne ministre de la Culture et initiatrice de ce fonds.

Mais huit mois après leur demande, Kaïs Zaïed et Habib Belhadi expliquent n’avoir toujours pas reçu cette aide. “On nous a dit qu'on nous verserait l'argent avant la fin du confinement mais nous n'avons toujours rien reçu”, constate Habib Belhadi.  

Le fonds est censé dédommager les opérateur·trices en prenant en compte une partie de leurs charges salariales et de leur loyer sur les trois mois de confinement, selon Mohamed Frini, directeur de Hakka Distribution. C'est  "6900 dinars sur trois mois" pour le Rio, confirme Habib Belhadi. “Ça ne fait pas grand chose mais c'est mieux que rien. On se dit que l'Etat nous aide un peu mais les délais d'attente sont trop long”.

Noomane Hamrouni, directeur du comité exécutif du fonds justifie les retards de versement par “ des problèmes administratifs [qui] ralentissent l’indemnisation”. Certaines structures culturelles ont pu être aidées mais de nombreux établissements sont encore en attente. Les demandes d’autres secteurs, comme la musique, n’ont même pas été étudiées.

Seules les demandes effectuées par les établissements de théâtre, de cinéma et d’édition ont été traitées. Les autres secteurs comme la musique sont encore en attente, d’après les informations fournies par Noomane Hamrouni à la date du 16 octobre 2020.

Une création à l’arrêt

Derrière les exploitant·es de cinéma, toute la chaîne est touchée et notamment les technicien·nes.  Mounir Baaziz, réalisateur et directeur de la Mutuelle tunisienne des artistes, rapporte le témoignage d’une technicienne sans rémunération depuis janvier. Incapable de payer ses mensualités, sa banque l’a menacée de lui saisir sa maison. Mounir Baaziz dit faire face à ce type de situation “chaque semaine” depuis le début de la pandémie.

Avec la réduction drastique des tournages, de nombreux·euses acteur·trices culturel·les n’ont pas travaillé depuis plusieurs mois et se retrouvent en difficulté. “Personnellement, mon dernier tournage était en mars. D’autres réalisateurs ont eu quelques tournages entretemps mais ce n'est plus comme avant et ça ne fait pas travailler tout le monde”, constate Dorra M’Hamdi, assistante-réalisatrice.

“Sur un plateau, il ne peut y avoir que 15 personnes maximum. Compliqué lorsque l’on sait qu’une équipe technique est parfois composée de 50 personnes” confirme Abdelhamid Bouchnak, réalisateur.

Du côté des producteur·trices et des distributeur·trices, la situation est également difficile. Les premier·es s’occupent des tournages et des financements du film tandis que les second·es jouent le rôle d’intermédiaires entre les producteur·trices et les exploitant·es. Depuis le début de la pandémie, les films s’entassent dans leurs bureaux sans pouvoir être projetés. “On publie de nouvelles dates à chaque fois sans savoir si on va pouvoir les honorer” déplore Mohamed Frini, directeur de Hakka distribution. Sa société qui a pour habitude de distribuer 40 films en moyenne par an n’en a distribué que 12 depuis le début de l’année. Mohamed Frini a fait appel au fonds de relance culturel mais pour l’instant, lui non plus n’a rien reçu.

“Notre principal préoccupation n’est pas de savoir comment traverser la crise mais plutôt de savoir ce qui va rester après tout ça”, s’inquiète-t-il. 

Une pandémie qui creuse les difficultés du secteur culturel

En Tunisie, tout le monde ne peut pas prétendre au fonds de relance culturel. Selon Chiraz Latiri, l’initiatrice du fonds, 70% des professionnel·les du secteur travailleraient en effet au noir. Ils et elles n’ont ainsi aucun document prouvant leur affiliation au secteur, condition obligatoire pour obtenir cette aide.

Pour satisfaire l’ensemble des demandes, le ministère a bénéficié de donations de bailleurs privés ainsi que d’une aide de la part de l’Organisme tunisien des droits d’auteurs et des droits voisins (OTDAV). 

Non-réglementé, le statut de l’artiste reste flou et celui d'intermittent·e n’est pas spécifié dans le Code du travail tunisien. Un projet de loi autour de cette question est sur la table depuis 2017 mais il est toujours en discussion.  “Il passe de ministère en ministère sans qu’il n’y ait de solution définitive” explique Mounir Baaziz.

Selon Dorra M’Hamdi, une législation unissant tous les acteur·trices culturel·les est plus que nécessaire, “nous n'avons pas de loi qui uniformise le salaire des techniciens par exemple, chacun est payé différemment. Il faudrait légiférer davantage ou créer plus de structures.”

“Tous les textes de la culture sont obsolètes”, appuie Chiraz Latiri. Arrivée en février 2020, l’ancienne ministre affirme avoir tenté de réformer le secteur avant d’être remplacée par Walid Zidi lors du remaniement ministériel début septembre. “La valse des ministres ne facilite pas la continuité du travail”, se désole Mounir Baaziz.

A peine un mois après, Walid Zidi a été limogé pour être remplacé par Habib Ammar, ministre du Tourisme qui assure l’intérim.

 “Le fait que ce soit le ministre du tourisme qui s’occupe de la culture, ça montre à quel point ce domaine n’est pas important à leurs yeux. C’est terrible le message que l’Etat transmet” déplore Abdelhamid Bouchnak. 

“La pandémie a seulement mis en lumière des difficultés qui existaient déjà dans le domaine”, estime Dorra M’Hamdi. “J'ai l'impression que les décideurs ne savent pas que le cinéma est un secteur très fragile qui vit grâce à son public. Quand ils déconseillent de s’y rendre, ça sous-entend donc que c’est un endroit dangereux et ça impacte la perception des gens”, renchérit Kaïs Zaïed. “Un mot ou une phrase peut détruire le travail fourni depuis plusieurs années par les gens du secteur qui essaient de faire en sorte que le public revienne au cinéma qu’il a déserté dans les années 90 et 2000", ajoute-t-il.

Le 15 novembre 2020, l’État devrait communiquer sur le protocole sanitaire à mettre en place pour les activités culturelles. Les exploitant·es espèrent pouvoir reprendre leur activité, après des mois d’arrêt.