L'école au temps du Covid-19 : à chacun son rythme, selon ses moyens

“Je ne sais plus quoi faire d’eux”, soupire Monia, une mère qui élève seule ses enfants. Depuis la rentrée scolaire, ses trois enfants ne prennent le chemin de l’école qu’un jour sur deux. Face à ce nouveau rythme scolaire imposé pour limiter la propagation du Covid-19, inkyfada est allée à la rencontre d’élèves, professeur·es ou parents dont le quotidien diffère, selon les moyens. Reportage.
Par | 28 Octobre 2020 | 5 minutes | Disponible en arabe
À midi, la sonnerie retentit dans un collège de Radès en banlieue sud de Tunis. Les collégien·nes se dépêchent de ranger leurs affaires. Ons, professeure de français, distribue rapidement les fiches d'exercices à faire. “Demain, chez vous, débarrassez-vous de vos téléphones. Celui qui viendra sans avoir fait les exercices sera puni, parce que vous avez le temps !”, prévient la professeure. 

Le lendemain, ce groupe n’aura pas classe en raison du nouveau rythme scolaire imposé par le ministère de l’Éducation. Les élèves, principalement dans les établissements publics, n’ont cours qu’un jour sur deux - ou une semaine sur deux pour les établissements avec internat -, et les classes sont divisées en deux groupes afin de limiter l'affluence et réduire les risques de contamination. En à peine un mois, plus de 1500 cas ont déjà été comptabilisé·es dans le milieu scolaire.

Public vs. privé : un enseignement à deux vitesses

Depuis la rentrée, Manel Amayad, professeure de français dans un lycée public à Tunis, ne sait plus où donner de la tête. Cette année, elle enseigne à dix groupes d’élèves différent·es. Ses cinq classes habituelles ont été divisées par deux.

Malgré cette mesure, certaines classes restent surchargées, rendant difficile le respect de la distanciation sociale préconisée. “On peut atteindre des groupes de 22 voire 24 élèves dans certains niveaux particulièrement chargés, même avec ce système”, décrit la professeure.

“Un autre gros problème, c’est le programme. On a moitié moins de temps et en plus, on est encore sur le programme de l’année dernière. Comment on va faire pour tout terminer ?”, s’interroge-t-elle. Officiellement, les enseignant·es ont jusqu’à fin octobre pour compenser le retard accumulé à cause du confinement. Mais comme Manel, plusieurs professeur·es sont sceptiques. “En un mois et demi, on ne peut pas rattraper tout un trimestre”, estime une maîtresse d’école, au Kram.

“Pour l’organisation, c’est impossible. Je n’arrive jamais à me rappeler où est-ce que je me suis arrêtée et avec qui, même si je note tout”, renchérit Manel. En voyant ses élèves moins longtemps et moins régulièrement, elle constate que les lycéen·nes aussi éprouvent des difficultés à suivre correctement. 

Dans une école primaire privée du centre-ville de Tunis, l’ambiance n’est pas la même, car l’établissement a pu mettre en place son propre protocole. Nawal*, une enseignante de l’école, explique que les programmes ont juste été légèrement allégés. “Mis à part la vitre en plexiglass entre les élèves, rien n’a vraiment changé”, raconte-t-elle. Certaines écoles privées ont en effet mis les moyens nécessaires pour poursuivre l'enseignement dispensé sans écourter le programme ni le nombre d’heures de cours.

"À la fin de l'année, on aura des élèves dans le privé qui auront terminé le programme et [...] des dizaines de milliers d'élèves dans le public qui n’en auront fait que la moitié”, déplore Samar, enseignante dans un collège public. “Avec des élèves ayant étudié de manière différente et avec des moyens différents, il va y avoir deux Tunisie dans quelques années", ajoute-t-elle.

Bouzid Nsiri, le directeur général de la Planification et des Études au ministère de l'Éducation se dédouane de toute responsabilité concernant cet enseignement différencié, “Ce n'est pas au ministère à lui tout seul de trouver la solution magique pour tous les enfants, cette solution ne peut être que collective”, affirme-t-il.

Pour respecter la distanciation, les élèves sont censé·es être un·e par table. Dans cette classe d’un lycée à Jendouba, ils et elles sont trop nombreux·ses malgré la division en groupes.

La garde des enfants a un coût 

Chaque jour, Monia, qui s'occupe seule de ses trois enfants, doit négocier pour qu'elles et il détournent leurs regards des écrans et se concentrent sur leurs devoirs.  “C’est vraiment l’enfer, ils n’ont pas envie de travailler, ce n’est pas dans leurs habitudes car ce sont plutôt de bons élèves”, soupire Monia. “Je ne sais plus quoi faire d’eux !”.

Après plus de six mois sans cours à cause du confinement puis des vacances d’été, ses enfants sont beaucoup moins assidu·es. Ce nouveau rythme scolaire n’aide pas. 

Inquiète, Monia craint “qu’ils ne soient déstabilisés pour leurs études à venir”. Elle envisage d’inscrire son fils à des cours particuliers le week-end, même si elle a “toujours été contre ce système”. Mais à présent, elle estime qu’elle n’a plus le choix.

Père d’un adolescent de 14 ans, Mohamed El Badri a déjà pris cette décision pour son fils. Il considère aussi que les élèves n’étudient pas assez avec ce rythme scolaire.  “C’est difficile de faire en sorte que toutes les matières soient étudiées convenablement”, estime-t-il. Durant ses journées de libre, son fils prend ainsi deux heures de cours particuliers par jour, alternant les sciences, la physique-chimie et les mathématiques. 

Mais cet encadrement extrascolaire a un coût et revient à 200 dinars par semaine. 

Pour Kamel Boufateh, père de deux filles scolarisées dans le privé, cette question ne se pose pas. Comme ses enfants ont cours tous les jours, rien n’a changé par rapport à d’habitude. “J'ai de la chance, tout le monde n'a pas cette possibilité, pour d’autres parents, ça peut être un fardeau”, concède-t-il.

Khaoula*, professeure de sport et mère de deux enfants, peut en témoigner.  “Je suis obligée de les laisser seuls quand je travaille”, raconte-t-elle. “Je n’arrive pas à me concentrer sur le travail. Je n’arrête pas de me demander ce que fait mon fils [...] C’est une responsabilité !”, poursuit Khaoula, affirmant qu'elle n'a "pas le choix".

Salah fait ses devoirs dans sa chambre à Boumhel El Bassatine, en banlieue sud de Tunis. Le collégien est parfois épaulé par sa grande soeur lorsqu’il a besoin d’aide.

Quelques alternatives à l’école

Lorsqu’ils et elles travaillent et que leurs enfants ne peuvent pas rester seul·es à la maison, certains parents ont recours aux “garderies” où les enfants passent la journée à faire des activités ou leurs devoirs.

Avant l'épidémie, les trois filles de Mouna* et Walid*, s’y rendaient déjà pour le déjeuner et après l’école. Depuis le nouveau rythme scolaire, les filles y passent désormais la moitié de leur semaine. “Là-bas, elles peuvent faire du renforcement scolaire, je suis rassurée parce qu’elles sont bien encadrées par les animateurs”, affirme Mouna.

Cette option coûte au couple 120 dinars par mois pour l’aînée et 80 dinars pour les plus jeunes âgées de 11 et 9 ans. L'établissement n'a pas augmenté ses prix. Même si cela entraîne des charges supplémentaires, Nabiha*, la directrice de la garderie, a fait ce choix pour “éviter un surcoût aux familles” car plusieurs ont une situation financière difficile.

Si certain·es enfants viennent plus souvent, il n'a pas été nécessaire d'augmenter les effectifs pour autant. “D’habitude, on accueille 80 enfants alors que depuis la rentrée, il n’y en a plus que 30”, témoigne la directrice. Beaucoup de familles auraient peur que leurs enfants attrapent le Covid-19 et préféreraient les garder à la maison “quitte à les laisser seuls”.

D’autres structures, comme les maisons de jeunes, se substituent au temps scolaire et se sont adaptées à ce nouveau rythme. À Boumhel El Bassatine, en banlieue sud de Tunis, Salah, 14 ans s’y rend plus souvent que d’habitude depuis que les cours ont repris. “Pendant mes journées de libre, je reste une à deux heures par jour, je joue au billard, je dessine avec mes amis et mes cousins”, raconte l’adolescent.

En temps normal, le lieu est ouvert les vendredis et samedis après-midi ainsi que le dimanche matin. Depuis la rentrée, le centre s’est adapté et est ouvert tous les jours. “Les jeunes viennent bien plus souvent que d’habitude”, constate le directeur. 

En ce mardi matin, dans une salle à l’étage, Salah et son cousin jouent à un jeu sur leurs téléphones.

des problèmes structurels

Malgré les problèmes d’organisation, Manel trouve tout de même quelques avantages à cette nouvelle configuration. Avant la pandémie, les classes étaient surchargées avec facilement 35 ou 40 élèves. En divisant les effectifs par deux, elle estime que les conditions d’enseignement s’améliorent sensiblement. “Je peux travailler et répondre aux questions de tout le monde. Ce nombre d’élèves c’est le bonheur”, affirme-t-elle. 

Avec ces nouvelles mesures, chaque élève dispose désormais de sa propre table. “L’élève peut se tourner dans tous les sens, il n'a personne avec qui bavarder”, sourit Fahim, un professeur de physique-chimie. 

Après la fin de la pandémie, le ministère nous ferait une énorme faveur en gardant ce nombre d’élèves. C'était notre revendication depuis des années”, réclame de son côté Samar. 

Ces dernières années, les enseignant·es ont manifesté et observé des grèves à plusieurs reprises pour revendiquer une amélioration de leurs conditions de travail et notamment la réduction des effectifs au sein des classes.

Au-delà de ce nouveau rythme qu'impose la situation sanitaire, Manel et Samar s'inquiètent du taux d’absentéisme observé depuis la rentrée. “Sur les réseaux sociaux, j'ai découvert que des parents, par centaines, n'envoient pas leurs enfants étudier jusqu'à ce que la situation s'améliore”,déplore Samar. Elle craint que cette situation n'augmente les risques d'abandon scolaire, creusant encore plus les inégalités.