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Amira, comptable dans un hôtel, suspendue pendant le Covid-19, 730 dinars par mois

22 Août 2020 |
Amira*, 27 ans, est comptable dans un hôtel all-inclusive, à Djerba. Avec l’arrivée du coronavirus, tout s’est arrêté pour elle. Depuis le confinement commencé au mois de mars, jusqu’au mois d’août, elle n’a ni travaillé ni perçu son salaire. Grâce aux quelques touristes qui commencent timidement à revenir passer l’été en Tunisie, elle vient de retrouver son emploi mais sa situation reste incertaine.

Amira a grandi dans un village du Nord-Ouest de la Tunisie, où ses parents vivent toujours. Après l'obtention de son bac, elle part étudier la gestion à Mahdia pendant trois ans et se spécialise dans le domaine de la finance. Amira aimerait bien poursuivre avec un master mais sa situation financière est compliquée. “Quand j’ai fini ma licence, ma sœur commençait ses études. Nos parents n’avaient pas les moyens de nous financer toutes les deux”, explique-t-elle.

La jeune femme travaille quelques temps dans un centre d’appels à Tunis qui fait faillite rapidement. S’ensuivent plus de 6 mois de chômage qu’Amira passe chez ses parents. Elle se rend régulièrement dans la capitale pour déposer son CV dans des agences ou des sociétés mais essuie des refus systématiques. “Ils exigeaient toujours au moins deux ans d’expérience, ce que je n'avais pas. Et puis à Tunis, il faut avoir des relations pour trouver du travail…”

“C’était très difficile pour moi d’être au chômage. Je n'avais même pas les moyens de m'acheter des choses basiques, comme des recharges téléphoniques ou des titres de transports...”. 

Pendant des semaines, Amira désespère de n'avoir aucun retour. Mais finalement, une de ses tantes réussit à lui trouver une offre. Un cousin de son mari possède plusieurs hôtels dans la zone touristique de Djerba et recherche quelqu’un pour assurer sa comptabilité. “J’étais tellement contente quand ma tante m’a parlé de cet emploi ! Mais ce qui me faisait peur, c’était la distance. Je ne connaissais personne là-bas”.

Tout s’enchaîne ensuite très rapidement. Amira doit s’organiser pour aller passer un entretien au sein de l’hôtel à Djerba. Elle commence par aller à Tunis avec un de ses cousins et les enfants de ce dernier. “On est allé visiter Carthage Land aux Berges du Lac”, se souvient-elle en riant. “Mais je n’ai pas beaucoup aimé cette journée, je n’arrêtais pas de pleurer parce que je partais de loin de ma famille et de mon fiancé…”

Le soir-même, Amira réserve un car de nuit, direction Djerba. Après 8h de route, elle est accueillie par la belle-sœur de sa tante qui a accepté de l’héberger. Deux jours après son arrivée, la jeune femme rejoint l’hôtel où elle doit passer son entretien avec le responsable des ressources humaines. “Il m’a dit qu’il savait que je n’avais pas d’expérience mais que ce n’était pas grave et que j’allais avoir une formation de dix jours”, raconte-t-elle. 

Amira se familiarise rapidement avec le logiciel de comptabilité et la paperasse de l'hôtel. Suivi des réservations, des états financiers, facturations, etc. La jeune femme exécute de nombreuses tâches. “J’étais contente parce que c’était un domaine nouveau et une opportunité d’avoir de l’expérience”.

À cette époque, Amira est payée de 500 dinars. Elle est bénéficiaire d’un contrat CIVP : 350 dinars lui sont payés par son employeur, les 150 restants par l’État. Au bout d’un an de travail, de nouvelles tâches s’ajoutent et Amira devient également contrôleuse de revenus. “Je me suis mise à travailler en collaboration avec la réception, le bar… Pour résumer, je dois contrôler tous les encaissements”.  Devenue contractuelle,  ses revenus s'élèvent à 730 dinars.

Voici un aperçu de ses entrées et sorties d’argent : 

Au moment où elle change de contrat, Amira décide de s’installer dans une chambre de l’hôtel. La direction le lui avait déjà proposé en arrivant mais elle avait refusé, souhaitant rester avec la belle-famille de sa tante. Cette fois-ci, elle accepte et partage une chambre avec une collègue. “Ça m’a permis de minimiser les dépenses pour les transports et d’avoir plus d’indépendance”, se réjouit-elle. 

En vivant sur place, Amira fait de sacrées économies. Elle n’a pas de loyer à payer et dépense très peu par ailleurs. “Je mange à l’hôtel, je n’ai plus aucun taxi à payer… j’ai commencé à envoyer de l’argent à ma famille et à pouvoir m’acheter des petits trucs”.

Son père est agriculteur et fait parfois des petits boulots tandis que sa mère est femme au foyer. Amira essaie toujours de leur réserver minimum 150 dinars par mois car leurs revenus ne sont pas fixes. “Avec ma sœur, qui travaille à Tunis, on se partage leurs dépenses”, explique-t-elle. Parfois, si leur mère est malade ou si une dépense particulièrement urgente survient, Amira peut leur envoyer jusqu’à 500 dinars d'un coup.

Grâce à l’argent qu’elle met de côté, Amira réalise aussi des achats en vue de son mariage, prévu en 2021. Elle  commande de la vaisselle, des vêtements, des meubles pour sa future maison… En moyenne, elle estime dépenser 250 dinars par mois pour ces préparatifs. “Si tout va bien, tout sera prêt pour l’année prochaine mais il faut que mon fiancé retrouve du travail entretemps”, espère-t-elle. Le jeune homme était serveur depuis quelques mois mais a perdu son emploi pendant la crise du coronavirus. Pour l’instant, il n’a pas eu de nouvelle opportunité.

À part ça, Amira dépense très peu. Pour ses courses, elle achète essentiellement des produits d’hygiène, vu qu’elle mange à l’hôtel. Elle profite également du WiFi de l’établissement et n’utilise que 10 dinars de recharges téléphoniques par mois. Enfin, pour ses vêtements, elle renouvelle sa garde-robe au moment des changements de saison et achète tout aux fripes. 

“Ce qui me coûte cher, ce sont les trajets pour aller voir ma famille. Entre le taxi jusqu’à la gare, le car jusqu’à Tunis puis le louage jusque chez moi… J’atteins facilement les 100 dinars aller-retour !", s'exclame-t-elle. 

En général, Amira s’arrête passer la nuit chez sa sœur, en banlieue de Tunis, pour se reposer un peu avant d’aller voir ses parents le lendemain. “Quand j’y vais, j’essaie de poser des congés et rester une semaine. Du coup, j’y vais tous les 2-3 mois environ”.

Voici le détail de ses dépenses et revenus mensuels : 

Zone grise

Quand la crise du coronavirus éclate, le secteur touristique se retrouve au point mort. L’hôtel d’Amira n’est pas épargné. “L’ONTT [Office national du tourisme tunisien] nous a rapidement contacté pour nous expliquer les mesures d’hygiène à prendre. Mais dès fin février, on a commencé à recevoir des annulations des clients”, raconte Amira.

Rapidement, l’établissement se vide et elle n’a plus grand chose à faire. “ Comme on n’avait pas de client, à partir du mois de mars, le patron nous a dit que tout le monde allait faire du sans solde une semaine par mois”. Vers la mi-mars, quand c'est au tour d'Amira de prendre sa première semaine de congés forcés, elle décide de partir dans le village de ses parents. Mais à peine quelques jours après son arrivée, le confinement est annoncé. Amira est coincée et son hôtel est fermé jusqu’à nouvel ordre.

Malgré cette suspension, Amira est quand même censée recevoir son salaire. Un accord entre l'État, l’ONTT et son établissement a été trouvé pour compenser ses revenus : l’État lui donne 200 dinars d'aides tandis l’hôtel doit lui verser une partie des primes qu’elle n’a pas encore perçues. 

"Mon patron m’a appelé pour m’expliquer la situation et m’a proposé cet accord. J’ai accepté. Et j’ai bien reçu les 200 dinars de l’État mais je n’ai jamais reçu les compléments de l’hôtel”, déplore-t-elle.

Avec ces 200 dinars, Amira s’occupe d’acheter les courses du mois de Ramadan pour sa famille. Ensuite, elle n’a plus qu’à prendre son mal en patience, espérant qu’on lui demande de revenir travailler et qu’on lui fournisse une dérogation pour traverser le pays. En discutant avec ses collègues, elle sait que certains postes jugés essentiels - les chefs d’entretiens, quelque personnes de l'administration etc. - ont été maintenus. " Je savais qu'il  y avait du travail pour moi d’ailleurs, la comptabilité ne s’arrête pas d’un coup ! Mais ils l’ont donné à une autre fille qui s’en occupait en plus de son travail. C’était plus avantageux qu’une personne fasse l’équivalent de deux emplois pour un seul salaire”, résume-t-elle cyniquement.

Futur

Même après le confinement et la réouverture de l’hôtel, sa situation reste en statu quo jusqu’au début du mois d’août quand son responsable l’appelle.  "Il m’a dit qu’il commençait à y avoir des facturations plus compliquées, des groupes de touristes et qu’ils avaient besoin de moi à mon poste”, rapporte-t-elle. Amira n’a pas osé demander si elle allait récupérer son salaire des quatre derniers mois mais elle est persuadée qu’elle ne verra jamais cet argent.

Une nouvelle fois, la jeune femme prépare ses affaires, direction Djerba. Malgré la perspective de retrouver son indépendance, Amira n’est pas vraiment heureuse de retourner travailler. En plus de devoir une nouvelle fois s’éloigner de sa famille et de son fiancé, elle est déçue de la tournure qu’ont pris les événements pendant la crise sanitaire.

Et même si son responsable lui garantit qu’elle reprend son poste pour de bon, elle ne sait pas si elle perdra de nouveau son emploi en cas de reprise de l'épidémie. Pour s'assurer plus de sécurité à l'avenir, Amira envisage de chercher ailleurs. “Pourtant, j’aime bien mon travail. Mais vu ce qu’il s’est passé ces derniers temps, je compte garder cet emploi jusqu’à trouver un meilleur poste”,conclut-elle.