L'usine à gaz

Petrofac : “je t’aime, moi non plus”

Dans l’espoir de poursuivre ses opérations, entamées en 2007, au large des îles Kerkennah, Petrofac a signé, au lendemain de la Révolution, un pacte social avec l’ensemble des acteurs de la vie locale. Une “fausse bonne initiative”. Aujourd’hui, tout le monde crie au scandale. Reportage.
Par | 16 novembre 2015 |
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Kerkennah : 180 km2, 110 kms de côte, deux îles principales, 12 îlots et 14 000 habitants environ. Des terres plates piquées de palmiers, une mer d’huile attirant l’été près de 100 000 visiteurs, une corolle de hauts-fonds sur lesquels voguent des familles de pêcheurs depuis des siècles, et des réserves d’hydrocarbures enfouies à 6000 mètres de fonds quelques miles nautiques de là…

Depuis l’implantation de quatre sociétés pétrolières au large de l’archipel autour des années 2000, Petrofac, Britsh Gaz, TPS et Select, la donne a changé pour les Kerkenniens. Mais seule Petrofac est aujourd’hui au centre de l’échiquier local.

Petrofac

La différence entre BG, TPS, Select et Petrofac ? Les trois premières entreprises fonctionnent entièrement en offshore quand Petrofac, elle, produit 30 millions de m3 de gaz depuis Kerkennah. Et à elle seule, Petrofac garantit 10% de la production nationale tunisienne en gaz. Pour ce faire, cette entreprise britannique de prospection et d’exploitation d’hydrocarbures emploie sur Kerkennah 70 agents de sécurité et 150 employés.

Petrofac est donc devenu un acteur clé de la vie locale sur l’archipel. La société finance régulièrement des actions citoyennes, a créé des emplois, et a mis en place un fonds pour le développement socio-économique de l’île. Ce n’est pas tout. Bien qu’elle ait créé, à proprement parler, des emplois sur l’île, la société alloue en plus, chaque année, une enveloppe permettant de payer des diplômés chômeurs dans le cadre de ce que les locaux appellent le “programme environnemental” . Une malheureuse initiative.

“Petrofac fait rouler l’économie à Kerkennah”

A quelques mètres des unités d’extraction de Petrofac encerclées par une palmeraie, 70 personnes observent un sit-in. C’est le sixième en l’espace de quatre ans. Ces protestataires dénoncaient l’arrêt de versement des salaires accordés par la société pétrolière. Karim Azzabou, un des sit-ineurs, souligne l’importance des fonds versés par Petrofac. Mais au fond de lui, il est “sceptique” quant à la pérennité de ce système de soutien de la part de l’entreprise.

Le sit in

Au lendemain de la chute du régime de Ben Ali, la contestation sociale est à son comble. Sous la pression du comité de protection de la Révolution, de l’UGTT locale et l’union des chômeurs diplômés (UDC), la société Petrofac accepte de créer un fonds de développement environnemental permettant de limiter les risques de blocage de ses sites de production en créant des emplois subventionnés.

En mettant en place cette opération, les dirigeants de Petrofac pensent alors acheter à bon compte une forme de paix sociale. L’initiative va s’avérer ambigüe, sinon contre-productive. Au départ, 155 personnes bénéficiaient de ce programme. Ils sont 267 en 2015.

Que font (ou sont censés faire) les bénéficiaires de ce programme environnemental ? Dans une déclaration accordée à Express FM, Imed Derouiche, le PDG de Petrofac Tunisie, affirme :

“Alors que 100 individus assurent des missions de service public sans pour autant être proprement intégrés à la fonction publique, les autres profitent des salaires et s’abstiennent de travailler”.

Cette ambiguïté est à l’origine de bien des méprises et des déconvenues…

Ces bénéficiaires, sélectionnés par la délégation régionale (A préciser Moôtamdia), reçoivent chaque mois un salaire versé par Petrofac. Ils travaillent principalement au sein du bureau de Poste de Remla, la plus grosse bourgade de l’île, de la municipalité, des établissements scolaires et de l’hôpital régional. Toutefois, ces personnes travaillant dans le cadre de ce programme n’ont ni contrat, ni assurance sociale, et ne sont reconnus ni par l’Etat ni par Petrofac.

Programme environnemental, mode d’emploi

Ramzi Ziriab, porte-parole de l’UDC, explique que les manifestants assurent bien des missions de service public suite à l’accord réalisé avec les délégués régionaux de tous les ministères concernés par l’embauche des chômeurs. Mais aujourd’hui, ces personnes revendiquent leur recrutement dans la fonction publique ou, à défaut, dans une société semi-étatique qui pourrait être financée par les entreprises pétrolières (TPS, Select, Petrofac, Britsh Gaz) travaillant au large de l’archipel.

L’intervention, le mardi 3 mars dernier, de Jamal Houass, responsable de la communication de Petrofac, sur Radio Sfax a mis le feu aux poudres en évoquant la question des bénéficiaires du programme environnemental :

“Le programme a pour but de financer des projets, non de verser de l’argent à fonds perdus. Petrofac ne paiera plus rien”.

Au milieu de la foule, rassemblée devant les grillages du site d’El Krata, une voix aiguë s’élève : “On ne mendie pas !”

Raja Allouchi est animatrice dans la maison de jeunes de Kerkennah. Raja est l’une des bénéficiaires de la prime accordée par le projet environnemental et se mobilise pour "défendre son droit". Le coeur de son combat : être recrutée par la SCR (ou Social Corporate Responsability), une filiale de Petrofac basée à Ramla . Raja n’en est pas à un paradoxe près. Elle se bat depuis des années pour cet emploi financé par Petrofac tant en estimant que "la société nuit à la vie îlienne". Sans plus d’explications.

Un malentendu largement partagé

Si personne, à Kerkennah, ne s’accorde sur les solutions, tout le monde voit les points de blocage. “Quand on prend un faux chemin, plus on avance, plus on multiplie les erreurs.” Fathi Bouzara, maire de l’archipel, qui s’estime “déprécié pour son appartenance partisane au parti islamiste d’Ennahdha” , y va sans détour : ce dernier pense que le projet environnemental financé par Petrofac est tout simplement inadapté si l’on veut résoudre “structurellement” les problèmes insulaires.

Hassan Kbaili, secrétaire général adjoint de l’UGTT locale, estime quant à lui que l’Union des diplômés chômeurs (UDC) ne tire pas dans le bon sens. L’UDC ne veut pas d’une négociation ouverte à tous les partenaires et rejette clairement toute forme d’intervention de la part de la centrale syndicale… Et Hassan Kbaili ne se prive pas de rappeler “auparavant l’organisation de Hached avait mis terme aux différends entre Petrofac et l’UDC” .

Autre dysfonctionnement dénoncé par l’UGTT locale :

“Payer des personnes inactives est inconcevable. Petrofac a proposé la création d’une entreprise environnementale avec un statut légal et recruter ainsi les diplômés. Mais les bénéficiaires s’obstinent à mettre tout le temps des bâtons dans les roues. Ils préfèrent recevoir leurs allocations sans fournir le moindre effort”.

Le secrétaire général, Mohamed Ali Laarous, défend le combat de l’UGTT : le syndicat soutient d’abord et avant tout le droit au travail des protestataires. Mais à ses yeux, il y a trois lignes rouges à ne pas dépasser : recourir à la violence, suspendre la production, ou provoquer l’intervention des militaires.

La guerre est loin d’être résolue. Et Petrofac intervient sur tous les fronts pour tenter d’éteindre l’incendie.

Petrofac, côté pile

“Nul ne peut nier que Petrofac a investi.” Loin du ronron de la plateforme de production de Petrofac, Najwa Kbaili, surveillant général de l’hôpital de Kerkennah, ne peut pas nier l’apport de Petrofac à son établissement mais à ses yeux, c’est “insuffisant” . Stéthoscope autour du cou, tablier blanc boutonné de haut en bas, elle affirme pourtant que

“Petrofac a doté l’hôpital d’un scanner et d’équipements de laboratoire.” Pourtant, le compte n’y est pas. “La promesse de fournir un échographe n’a pas été tenue jusqu’à aujourd’hui”.

Outre les dons accordés à l’hôpital et les salaires versés aux diplômés chômeurs dans le cadre du projet environnemental de Petrofac, l’entreprise finance à tout-va. En 2014, la société a permis la création de l’unique pressoir à olives de l’archipel pour un montant total de 275 000 dinars.

Le scanner offert par Petrofac à l’hôpital régional de Kerkennah (Photo Crédit : Zineb Agzit).

Ce n’est pas tout. Petrofac finance également des projets menés par des individus.

“Le projet environnemental n’est pas une solution en soi. Ce n’est certes qu’une étape transitoire pour les jeunes diplômés. Mais il faut aller au-delà”.

Croisé dans les couloirs du Grand Hôtel de Kerkennah, Fathi Gharsalla raconte autour d’un café le soutien inconditionnel de Petrofac à son projet. Et ce dernier critique sévèrement “la passivité” des Kerkennois. Lui aussi a bénéficié du programme environnemental pendant 4 ans . Il travaillait au centre de rassemblement des déchets à Mellita .

Mais après avoir mûrement réfléchi, il a décidé de lancer son propre projet. Incapable d’avoir les fonds nécessaires, il est allé frapper à la porte de Petrofac. Et l’entreprise a accepté de lui accorder un don de 11700 dinars pour se lancer. le projet est encore en suspens . Le néo-entrepreneur accuse la “bureaucratie” tunisienne. “Quand j’aurais l’autorisation , je pourrai me lancer sur mon projet de transportation marine” explique Fathi.

PETROFAC, CÔTÉ FACE

Petrofac ne se contente pas de donner dans les actions citoyennes. Business is business. Et pour que les affaires tournent, il faut parfois passer en force.

“J’ai été recruté en 2011 pour menacer les habitants et les chasser de la plateforme de production de Petrofac”.

Depuis 2011, Petrofac a dû apprendre à composer avec des mouvements sociaux. Même si la production a dû être interrompue à différentes occasions, Petrofac s’est efforcé de limiter les dommages. L’entreprise a donc eu recours à “des bandits” , selon les propres mots d’un des intéressés, pour tenter de mettre un terme aux tensions provoquant l’arrêt de production. Une méthode courante chez Petrofac.

La veille du sit-in entamé lundi 9 mars 2015, Hedi Benslimaine a donc été recontacté par Petrofac pour s’en prendre aux protestataires. A chaque période de trouble, Hedi est appelé. Et bénéficie d’un salaire mensuel de 1000 dinars pour “sécuriser les sites” . Dans les faits, il est là pour dissuader les habitants de venir bloquer la plate forme de production de la société pétrolière. Contactée à plusieurs reprises par la rédaction, Petrofac ne répond pas.

DIVISER POUR MIEUX RÉGNER

“Petrofac coopère avec les individus, pas avec les institutions”.

En poste depuis 2012, le maire de Kerkennah Fethi Bouzara a été contacté par Ayman Asfari, directeur exécutif de Petrofac. Ce dernier lui a affirmé son plein soutien et sa volonté de coopérer dans de bonnes conditions, raconte le maire. Mais au lendemain de cet entretien téléphonique, Asfari l’a rappelé pour l’informer qu’ils n’iraient pas plus loin.

Le maire estime pour sa part que la municipalité ne figure pas dans l’agenda de Petrofac. Fathi Bouzara s’est adressé à l’entreprise à six reprises. Mais ce fut peine perdue, ses requêtes n’ont jamais eu ni écho ni retour.

Fethi Bouzara dénonce l’absence de cadre juridique permettant de formaliser les relations entre Petrofac et les acteurs politiques locaux. Ce flou juridique est, selon ses dires, à l’origine des sit-ins, blocages et autres arrêts de production.

Contacté à maintes reprises, Adel Nouma, délégué des îles Kerkennah, refuse toute rencontre et tout échange pour évoquer le rôle de Petrofac. Et pour cause : c’est la délégation qui accorde les allocations et valide les listes des bénéficiaires.

UNE ÉTERNELLE PAGAILLE

“Ce n’est pas la première fois que la société n’honore pas ses engagements. Nous retournerons à chaque fois pour nos salaires”.

Le sit-in se poursuit aux portes du site de production. Les protestataires bloquent les accès et revendiquent le versement immédiat des salaires. La société a dû arrêter temporairement la production, entonnant un éternel refrain : la litanie des sit-ins semble vouloir se prolonger à l’infini. Définitivement, quelque chose cloche. Encore et encore.

Justement, Najwa Kbaili, médecin, préoccupée par les problèmes de santé de ces patients, témoigne. “le modèle de développement actuel dans l’île ne fait que boucher les trous” . Et à chaque fois qu’un problème surgit quelques habitants observent des sit-in à répétition pour que l’Etat et Petrofac cèdent à leurs caprices.

“Aux îles des amoureux” tout le monde s’accuse. Le flou règne. Les habitants fustigent la stratégie de développement de Petrofac mais réclament les salaires du programme environnemental. L’entreprise quant à elle dénonce un manque de transparence de la part de l’Etat tout en versant l’argent pendant les quatre dernières années. Et les autorités locales s’abstiennent de communiquer….

En attendant que la production reprenne, l’Etat se cache derrière le buisson, Petrofac se met en retrait et les Kerkenois exigent sans ordre et sans fin. L’équation semble insoluble. Faute de programme rationnel, l’histoire de Petrofac et l’île serait condamnée à un perpétuel recommencement…