Le ferry

Les maîtres du bac

Kerkennah vit au rythme du va-et-vient quotidien du ferry reliant Sidi Youssef à Sfax. Les équipages de la Sonatrak, la compagnie en charge de la liaison entre la terre et les îles, sont des personnages clés de la vie de l’archipel. Ils connaissent tout de la vie des îles, des histoires avec le continent, et des histoires les pêcheurs. Portraits croisés de marins.
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Lorsque, sur le port de Sfax, la sirène du bac “Loud Tunisie” retentit, les voyageurs se précipitent pour embarquer. Les voitures, alignées en file indienne près de l’embarcadère, entrent doucement sur le pont principal du navire pour s’entasser puis rejoindre, 45 minutes plus tard, Kerkennah.  

Depuis le bureau du directeur de la maintenance de la Sonotrak (Société nouvelle de transport vers Kerkennah), on peut observer cette fourmilière pendant que l’équipage s’affaire, comme tous les jours, pour embarquer ce petit monde direction l’archipel. Sur le pont, le voyageur est au contact direct de l’équipage. Tout le monde vit dans le même bateau, le temps d’une traversée.

Quand l’heure du départ approche, on peut voir les marins dénouer les cordages épais amarrés au ponton en ciment, situé à quelques mètres de là. Finalement, dans le vacarme assourdissant des moteurs, après le coup de sifflet, c’est tout le navire qui s’ébranle pour rejoindre Kerkennah. Pour un énième voyage.

En quittant le port de Sfax, le bac longe les quais dévolus aux marchandises avant d’apercevoir les entrepôts liés à l’industrie chimique. Vidéo : Hanene Jaafar.

Assis sur sa chaise, marmonnant des histoires sur la vie de marin, Abdessattar Ben Sliman, observe. Agé de 59 ans, originaire de Kerkennah, l’homme a le regard franc. Le sourire aimable et rassurant. A Sidi Youssef comme à Sfax, chacun sait qu’il est la mémoire de ce bout de mer. De cette liaison entre l’archipel et le continent.

Abdessattar est bien plus qu’un vénérable retraité ; c’est un homme incontournable. Tous les marins respectent cet aventurier au long cours qui n’a cessé de vivre aux prises avec la mer. Faut-il faire preuve de courage, de bravoure, ou plus simplement, d’un amour éperdu pour un métier passionné… Le marin a vécu pendant longtemps loin de ses enfants, naviguant sans relâche.

Le capitaine Ben Slimane a passé l’équivalent de cinq années à sillonner les océans. Une vie faite de souvenirs forts mais aussi de moments de solitude, loin de la famille et des proches. Crédit : archives personnelle du capitaine.

Le capitaine Ben Slimen a toujours accordé la plus grande importance au port de l’uniforme. Ici, au pied du ferry "Abbassya" lors d’une visite du ministre des transports de l’époque. Crédit : archives personnelle du capitaine.

"J’ai décroché mon diplôme de l’Académie navale en 1985. Puis j’étais promu officier mécanicien. Ce qui m’a permis de devenir responsable des manœuvres du ferry. J’ai alors passé l’équivalent de cinq années complètes en mer."

En 1990, je suis devenu le premier capitaine tunisien de marine marchande à commander un navire dans l’Océan indien.

"J’ai également travaillé pour le transport de la société Gabès Chimique et j’ai passé près de 15 ans à naviguer entre l’Italie, la Turquie, l’Inde et l’Indonésie. Enfin, avant que je ne prenne ma retraite anticipée, j’ai été en charge du poste de président directeur général de la Sonotrak."

En somme, Abdessattar connaît ce coin de mer comme sa poche.

Le regard franc et la poignée de main solide du capitaine Abdessattar Ben Slimane inspirent le respect. Ce jeune retraité de 59 ans est une légende vivante à la SONATRAK où il a commencé sa carrière comme capitaine pour la finir comme PDG. Avant la vie relativement paisible du bac, le capitaine Ben Slimane a parcouru les océans sur des navires marchands pendant plus de 15 ans. Images : Malek Khadhraoui.

Le capitaine Ben Slimane est capable de décrire sa vie en s’inspirant de ce qu’il voit, en mer. Chaque vague fait écho, pour lui, à une histoire. A un visage. A une rencontre. Et c’est une vie. Une vie entière. Une vie errante. Fière.

"En tant que capitaine, tu es considéré comme un chef d’Etat naviguant sous le drapeau tunisien. Tu es le seul à donner des ordres qui seront exécutés par les membres de l’équipage"

Tu es non seulement responsable de tout l’équipage, du matériel dont la valeur est estimée à des millions de dinars, mais surtout des vies humaines dont la valeur est inestimable. 

La discipline, le sens du devoir et la responsabilité sont la clé de ce sacerdoce professionnel quotidien. Abdessattar voit d’ailleurs en l’uniforme du capitaine toute la rigueur, la culture et l’histoire de la marine marchande.

Pas de capitaine sans uniforme, pas d’uniforme sans capitaine. Si le premier s’absente, le deuxième ne sert à rien.

Un adage qui ne semble pas faire l’unanimité. Sur le Hachad, un homme courbé par l’âge, lunettes trop grosses vissées sur son nez et bonnet de laine sur la tête, marmonne dans un talkie-walkie des mots incompréhensibles. Ameur, la cinquantaine bien entamée, est le capitaine du Hachad pour la journée. Son uniforme, il l’a abandonné depuis des années. Trop de risque selon lui.

Ameur a un peu plus de 30 ans de métier. A défaut de porter l’uniforme, le capitaine ne quitte jamais son bonnet bleu. Image : Malek Khadhraoui.

L’homme n’est pas bavard mais finit par lâcher :

Les gens ne respectent plus rien aujourd’hui. A chaque fois qu’il y a un problème, ils s’en prennent au bac et à son équipage.

Ces paroles rappellent celles d’un passager du bac, rencontré au hasard d’une traversée, excédé par les retards et perturbations du ferry :

Tous les conflits de l’archipel finissent inlassablement pas un sit-in devant Petrofac [NDLR :Société britannique de production de gaz naturel] ou la fermeture du port de Sidi Frej.

A l’approche du départ du Hachad, Ameur s’assure auprès de son Bosco que le quai est bien dégagé. La manoeuvre est à chaque fois délicate surtout pour ce type de bac à porte d’embarquement unique. Ameur doit maintenant effectuer une manoeuvre à 180 degrés et il n’a pas envie de provoquer un énième incident avec les pêcheurs.

SIDI YOUSSEF, PORT DE LA DISCORDE Cabine de pilotage du bac « Hachad », amarré au port de Sidi Youssef. Image : Malek Khadhraoui.

Le port de Sfax est dense. Tout semble étroitement regroupé ; le port militaire jouxte l’embarcadère de la Sonotrak. Les véhicules s’agglutinent à chaque départ sur la voie publique autour de ces installations, et les moteurs ronronnent. Les passagers, à bord du bac, attendent le départ. Et c’est souvent en s’installant dans la salle d’attente que l’on peut apercevoir un jeune officier dans la cabine du commandant.

Le port de Sfax, à la différence du port de Sidi Youssef, à Kerkennah, est un espace organisé, bien délimité, avec chacun son quai : les porte-conteneurs, les navires militaires et le bac se croisent, mais ne s’affrontent pas. Images : Hanane Jaafar.

Anis est âgé de 36 ans. Le commandant du Cercina, avec tout le respect qu’il a pour Abdessattar, n’attache pas tant d’importance à l’uniforme. A ses yeux, la discipline, c’est d’abord un effort quotidien et continu. Que chacun peut voir. Et qui force le respect.

Anis a étudié à l’Académie navale du Maroc pendant quatre ans avant d’effectuer un stage de deux ans pour rentrer en Tunisie et de travailler dans la marine marchande, sur la ligne Sfax-Kerkennah.

Quand il allume sa cigarette, on peut apercevoir, derrière ses lunettes, l’éclat d’une évidence : il ne porte pas l’uniforme pour une raison simple. Il se souvient des violences perpétrées à l’encontre d’un de ses collègues par un groupe de marins. Pour quelle raison ? Leur embarcation avait été endommagée par l’arrivée du ferry alors qu’elle était amarrée au port de Sidi Youssef…

Porter l’uniforme, ce serait risquer de raviver inutilement des tensions.

Le conflit entre les marins de Kerkennah et les équipages de la Sonotrak de Sfax ne date pas d’hier. Il est essentiellement dû à l’étroitesse du port Sidi Youssef qui rassemble dans un même bassin, depuis que les autorités ont décidé que le bac ne partirait plus du petit port de Sidi Freij, les navires venant de Sfax et les bateaux de pêche.

Le mauvais temps est souvent en cause dans les chocs et accidents entre embarcations, provoquant au passage la colère des marins et mettant en danger, parfois, la vie du capitaine et de l’équipage. 

Une fois dans le bassin du port de Sidi Youssef, le bac doit se frayer un chemin parmi les embarcations des pécheurs. Image : Malek Khadhraoui.
Sur la rampe pas encore entièrement déployée, le responsable de l’embarquement et débarquement des passagers guide le capitaine, par talkie walkie interposés, pour ajuster l’abordage. Image : Malek Khadhraoui.

A bord du ferry, l’on peut observer les vagues fendues par le Cercina. Sous l’effet de la brise, en hiver ou au début du printemps, les passagers préfèrent rejoindre la salle située sous la cabine de commandement. Aicha est de ceux-là. Cette femme, d’une cinquantaine d’année, a choisi de s’asseoir près de la fenêtre. Elle rêvasse. Et raconte :

Il faut construire un pont reliant Sfax et Kerkennah. Mais cela demanderait beaucoup d’argent… Et puis, pourquoi avoir décidé de tout rassembler à Sidi Youssef ?

Moufida, 47ans, assise à côté de Aicha, acquiesce.

Embarcation à voile destinée au transport de passagers amarrée au port de Sidi Fredj. Débuts du XX siècle. Archives privées.
Il fallait toute une nuit de navigation pour cette embarcation à voile pour arriver au port de Sidi Mansour à Sfax. Débuts du XX siècle. Archives privées.
La boussole est indispensable pour guider les marins à travers les hauts fonds qui entourent l’archipel. Boussole d’un ancien transporteur de marchandise. Archives privées.

Les habitants de Kerkennah vendent leurs domiciles, leurs terres, pour se rapprocher de Sfax. Les conditions climatiques sont rudes. Mais elles sont ce qu’elles sont. Elles s’imposent, c’est un fait.

Vivre à Kerkennah et devoir souffrir, en permanence, des blocages et des dysfonctionnements du port, sans que des sanctions ne viennent dissuader des individus d’empêcher le passage des ferrys, c’est insupportable. Pour bien des Kerkenniens.

Des vieux marinsProdigieuse expérience pour les passagers : quitter le continent pour aborder, quelques 50 minutes plus tard, les hauts-fonds de l’archipel, sur lesquels on peut voir, de part et d’autre, les cherfia (ou pêcheries ouvertes). Le port de Sidi Youssef est étroit. Quand le bac débarque, tout le monde s’écarte. Images : Sabrine Herbewi.

Une foule de passagers attend, à l’entrée du port de Sidi Youssef, à Kerkennah, le départ de la navette de 9h30 qui va vers Sfax. Soudain, c’est l’affairement. Le contrôleur ouvre la porte de la gare maritime pour les passagers, le Loud de Tunisie abaisse son immense porte de débarquement pour permettre aux véhicules de monter à bord.

Un coup de sifflet, 10 minutes plus tard, est donné pour annoncer le départ. A bord, le bassin du port semble petit, une horde d’oiseaux blancs chante au-dessus du pont principal, et le bruit du moteur rythme la manoeuvre.

L’île s’éloigne peu à peu, laissant derrière elle ses étendues de cherfias, d’eaux bleu turquoise et de hauts-fonds.

Haythem Gaalou est chef mécanicien. Et fait partie de l’équipage du capitaine Anis. Agé de 30 ans, il est marié et père d’une fillette. A son âge, travailler sur la liaison Kerkennah-Sfax pourrait sembler bien sage. Loin des péripéties d’un Abdessattar.

Pourtant, en 2010, Haythem était loin de là. A l’aventure, en mer, de l’autre côté du globe. Mais de retour d’un voyage en Indonésie, à bord du cargo Hannibal, un navire marchand, il s’est retrouvé victime d’un acte de piraterie.

Les pirates ont pris d’assaut notre navire et ils l’ont détourné vers la Somalie. Le voyage a duré quatre jours en mer. Par la suite, d’autres pirates sont monté à bord, ils étaient une vingtaine, d’abord, puis il y a eu près d’une cinquantaine de pirates, pour finir.

"J’étais effrayé et j’ai eu l’impression que je ne retournerais plus jamais en Tunisie… C’est à cet instant que j’ai décidé d’en finir avec ces voyages puisque je venais juste de me marier", se rappelle Haythem, amer et mélancolique.

Haythem Gaalou est chef mécanicien. Et fait partie de l’équipage du capitaine Anis. Agé de 30 ans, il est marié et père d’une fillette. Otage de pirates somaliens sur le navire Hannibal, il décide de quitter la marine marchande pour une vie moins tumultueuse à la Sonotrak. Jovial et souriant,Haythem passe la traversée aux cotés du capitaine Anis si les quatre moteurs Caperpillar du Cercina ne réclament pas ses soins. Image : Malek Khadhraoui.

L’équipage du navire Hannibal est resté prisonnier pendant quatre mois, dans l’attente du versement, par les autorités tunisiennes, d’une rançon estimée à six millions de dinars. Malgré des conditions plus que difficiles, l’équipage a su faire face, se souvient Haythem.

Cet épisode a bien entendu mis fin à ses voyages au service de la marine marchande internationale pour travailler sur la navette Kerkennah-Sfax, ne quittant jamais son rail.

Haythem philosophe, en regardant ses collègues marins :

Il n’y a aucune comparaison possible entre ces deux expériences. Travailler à Sfax implique une forme de stabilité. J’ai une vie normale, à présent, comme les autres, ce qui met plus à l’aise ma famille.

"Je suis satisfait au plan moral et financier. Mais je n’ai aucun regret d’avoir commencé par la marine marchande. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé cette expérience qui m’a tant appris.", ajoute-t-il.

Leurs âges et leur expériences passées rapprochent les deux hommes. Anis et Haythem se rappellent parfois leurs aventures au bord des navires marchands. Image : Malek Khadhraoui

L’histoire de Haythem n’est pas très loin de celle d’Anis, d’aillleurs. L’écho est évident. Lui aussi a décidé d’abandonner la marine marchande pour choisir la stabilité d’un travail à la Sonotrak… A-t-il seulement eu le choix ? Il allume une cigarette, essuie avec un mouchoir de papier les gouttes de sueurs perlant sur son front et raconte son épopée :

Un jour, j’ai pris l’avion à destination de Dubaï pour rejoindre un équipage en Inde. Coïncidence malheureuse, dans ce même pays, une heure avant mon départ, un avion s’est écrasé, provoquant la mort de 190 personnes. Ma famille a donc cru, un long moment, que j’étais parmi les victimes…

"Mon père, qui était au courant de l’heure du vol, a essayé de me joindre pour vérifier. Ma famille également. Mais vainement. Moi, je ne pouvais pas répondre pour des raisons techniques jusqu’à ce que, deux jours plus tard, j’arrive à les joindre pour leur dire que j’étais sain et sauf ."

NOSTALGIE ET DOUTES À LA MANOEUVRE En s’éloignant du port de Sfax, on peut apercevoir au loin les navires marchands qui attendent leur tour pour décharger leurs précieuses marchandises. Image : Malek Khadhraoui.

Il est midi et demi, heure du départ du ferry Cercina vers Kerkennah. Comme d’habitude, la nostalgie prend la barre dans la cabine du capitaine. Et les histoires fusent cette fois-ci entre l’ancien capitaine Abdessattar et le commandant Ahmed Samir Souissi. 

Quand il fait la traversée pour rejoindre sa maison à Kerkennah, le capitaine Ben Salem, fait le voyage sur la passerelle de navigation. L’occasion de retrouver les collègues et échanger sur les nouvelles de la compagnie. Le sujet du moment : l’achat ou la construction d’un nouveau ferry. Les deux capitaines sont d’accords pour privilégier l’achat pour être sur d’avoir un navire sans vices de fabrication. Image : Malek Khadhraoui.

Ahmed Samir Souissi est le père de deux enfants. Il a passé dix-sept ans dans la marine marchande et neuf années sur la ligne Kerkennah-Sfax. Les commandants de bord partagent cet héritage commun, fait de voyages et d’impressions fortes.

"J’ai admiré plusieurs pays que j’ai eu l’occasion de visiter, notamment la Turquie et l’Inde. Mon métier m’a permis de découvrir des traditions différentes." 

Mais après des années de bourlingue, j’ai décidé de m’éloigner de la marine marchande pour m’installer auprès de ma famille.

Aujourd’hui, s’il est fier de travailler sur la ligne Sfax-Kerkennah, il sait que les choses ne tournent pas tout à fait rond. Que peut et doit faire la Sonotrak, désormais, pour assurer le service ? Samir évoque la possibilité, pour la compagnie, d’acquérir un nouveau ferry. 

Samir Souissi est le père de deux enfants. Il a passé dix-sept ans dans la marine marchande et neuf années sur la ligne Kerkennah-Sfax. De ses années passées à sillonner les océans, il regrette la rigueur et le professionnalisme des équipages. Des valeurs qui se perdent à la Sonatrak selon lui. Image : Malek Khadhraoui.

"Acheter, c’est mieux que construire. Nous avons eu une expérience malheureuse avec le Cercina qui a été construit en Tunisie. C’est une copie du ferry « Loud Tounes » qui est en service également. Le temps de construction a été considérable et les premiers essais ont révélé toute une série de malfaçons au niveau du moteur."

Maquettes du Cercina : bateau à fond plat, capable de charger par l’avant et par l’arrière, indifféremment.Image : Malek Khadhraoui.

Abdessattar confirme : "Une enveloppe de 15 millions de dinars a été mobilisée pour acheter un nouveau ferry. La décision d’acheter ou de construire un nouveau ferry est prise au niveau du conseil ministériel. L’acquisition permet de gagner du temps et d’alléger et de réduire l’exploitation abusive des autres ferrys."  

Malgré les instruments modernes d’aide à la navigation, la boussole reste indispensable. Image : Malek Khadhraoui.
Le panneau de contrôle des lumières du Cercina. Indispensable par mauvais temps ou pour les traversées de nuit.
Le Cercina dispose de 4 moteurs Caterpillar d’une puissance de 650 chevaux chacun. Ils se pilotent de la passerelle de navigation par des joysticks qui en contrôlent la puissance et la direction.

Abdessattar et Samir évoquent également le problème du port de Sidi Youssef. La coexistence entre marins-pêcheurs et ferrys n’a rien d’aisé. Abdessattar résume les enjeux d’aménagement :  

Le port de Sidi Youssef ne permet pas de travailler de nuit. Et à l’aube, le port accueille notamment les embarcations des marins-pêcheurs dans un espace finalement restreint…

"Il y a une chose que l’Etat pourrait faire : il faudrait en premier lieu aménager un autre port pour les embarcations de pêche et construire une extension du port pour que la Sonotrak puisse intensifier ses liaisons quotidiennes."

FAMILLE DE MARINS, TOUTE UNE VIEQuand l’occasion lui était donnée, Abdelsattar, profite pour embarquer sa famille sur son navire. Ici une photo avec sa fille lors d’un voyage sur l’océan indien. Image : Malek Khadhraoui.

Abdessattar quitte la cabine du capitaine Samir pour se diriger vers sa voiture, à peine visible, derrière les grands camions chargés de marchandises. Il a sa place réservée sur le pont, où son épouse Souad l’attend. Il n’y a rien à faire, elle a toujours le mal de mer.

"J’ai fait le voyage trois fois. Mais je ne m’y habitue pas… La marine marchande est un métier qui se mérite."

Des fois, pour réduire le temps de la séparation, son épouse, Souad et sa petite fille, Asma, le retrouvaient le temps d’une escale. Ici au port d’Istanbul, un des plus beau du monde selon le capitaine. Image : Malek Khadhraoui.

Pour Souad, Abdessattar reste un homme sévère. Austère. Mais il a réussi à concilier travail en mer et vie de famille. Il sait faire la part des choses. Sur le pont du ferry Cercina, la fille aînée d’Abdessattar Ben Sliman, 26 ans, infirmière, bavarde. On sent l’héritage. Par ses manières, elle lui ressemble. 

Asma, la fille aînée d’Abdessattar Ben Sliman, 26 ans, infirmière. Image : Malek Khadhraoui.
Asma a hérité de son père le sens des responsabilités. Pendant les années où il naviguait au long cours, Asma a du apprendre à aider sa mère à tenir la maison. Image : Malek Khadhraoui.

La relation de Abdessattar avec sa fille est fondée sur le respect et la considération. S’il a vécu loin de sa famille, c’est parce qu’il n’avait pas le choix. Une vie de marin, on sait ce que c’est. Et Asma en est fière.

Avec ma chère maman, nous avons assumé toutes les responsabilité en l’absence de mon père. Mais à la maison, on nous a toujours transmis l’honneur de cette profession et les difficultés du poste de notre père. Et lui, il nous a toujours parlé de ses responsabilités.

Son frère, d’ailleurs, a un temps voulu faire le même métier que son père. Mais Abdessattar a refusé. Estimant que les temps changent. Que l’on prend plus de risques, à présent. Pourtant, Salah Ben Hassine, chef technicien du Cercina, a encouragé son fils, lui, contrairement à Abdessattar. "Parce que la mer est le seul milieu qui permet encore de gagner un peu d’argent." 

Capitaine Ben Slimane n’est jamais loin de la compagnie. A chaque passage, c’est l’occasion pour les nouveaux de solliciter son aide ou demander son avis. Sur l’image un jeune mécanicien veut suivre une formation pour devenir mécanicien navigant. Il a besoin de prendre un congés sans solde de douze mois alors que l’administration n’en autorise que six. Il espère que le capitaine intervienne en sa faveur auprès du nouveau PDG de la compagnie. Image : Malek Khadhraoui.

Malgré sa retraite anticipée, Abdessattar Ben Slimane reste très présent sur le pont. Et au port. Toujours prêt à prêter main forte. Et l’ancien capitaine travaille actuellement pour une compagnie pétrolière, pour arrondir ses fins de mois.

Au bout de 40 minutes de traversée, le ferry Cercina entre finalement dans le port de Sidi Youssef, à Kerkennah. Les embarcations des marins-pêcheurs s’écartent, les forces de sécurité guettent. Le port grouille de passagers en attente. Et les taxis attendent. C’est reparti. Chacun se précipite pour rejoindre son bout d’île. A Kerkennah.