Poubelles, les points noirs de la Tunisie

Entre blocage et nécessité de réformer le système, la collecte des poubelles est devenue un calvaire aussi bien pour les citoyens que pour les agents municipaux.
Par | 20 Août 2014 | 20 minutes

Voilà trois ans que la Tunisie s’est transformée en “décharge à ciel ouvert”. Une situation que l’on impute facilement aux agents de collecte, alors qu’ils n’ont que très peu de responsabilité dans cet état de fait. La multitude d’acteurs, privés et publics, les problèmes de manque de moyens et d’équipement, l’action des municipalités, la délicate question de l’emplacement des décharges sont autant de facteurs qui nuisent à la situation.

Des points noirs. C’est ainsi que sont appelés, par les agents municipaux, les endroits où les citoyens déposent leurs poubelles en attendant un passage des éboueurs. Souvent improvisés, au bord du trottoir, devant les habitations, sur la route, ou même devant des lycées, ces points noirs se sont multipliés depuis la révolution et créent la déroute des éboueurs et des citoyens.

Et la vision des rares containers qui débordent et des sacs plastiques qui jonchent les champs et les terrains vagues, même après le passage d’une équipe de ramassage, n’arrange rien.

De Tunis à Djerba, où la situation est critique, la collecte des déchets pose problème. La présence constante de poubelles dans la rue est due à plusieurs facteurs et à tout un système de collecte qui s’est déréglé depuis la révolution.

Aujourd’hui, les acteurs publics se disent mal équipés pour faire face aux grèves des décharges et au mécontentement de la population. Mais ils doivent aussi faire face à un blocage dans certaines régions autour de la construction de nouvelles décharges.

Un plan d’action a été annoncé par le gouvernement de Mehdi Ben Jomaa mais sera-t-il suffisant pour mettre fin à cette crise qui touche tout le secteur ?

Car les autorités ne peuvent pas rester les bras croisés, la nouvelle Constitution les oblige à agir.

Art 45
de la Constitution

“L’Etat garantit le droit à un environnement sain et équilibré et la participation à la sécurité du climat. L’Etat se doit de fournir les moyens nécessaires à l’élimination de la pollution environnementale.”

En matière de gestion des déchets, la Tunisie faisait office de bonne élève sur le plan international et est le premier pays d’Afrique à voir ses décharges anarchiques transformées en décharges contrôlées. Les boulevards de l’environnement et la statue du fennec Labib , à chaque rond-point, venaient rappeler sans cesse la propreté du pays.

Dès les années 90, la fermeture des dépotoirs anarchiques est entamé et la gestion des déchets est encadrée par le décret loi 16-41 datant du 10 juin 1996.

Pourtant sous Ben Ali, des faiblesses existaient déjà dans le système de collecte des déchets. L’urbanisation grandissante du pays et la croissance démographique ont créé de nombreux problèmes dans la collecte des déchets et dans leur évacuation.

Le contexte post-révolutionnaire n’a rien arrangé, certaines décharges ayant été immédiatement fermées par les habitants ou les employés comme le centre de Jradou qui s’occupait de la gestion des déchets dangereux ou encore la décharge de Guellala à Djerba.

Ridha Brahim, directeur des Etudes de l’Agence Nationale de Gestion des Déchets (Anged) l’a constaté «  les habitants ne veulent plus d’une décharge près de chez eux et sont même contre l’idée d’une décharge.  »

Pour Morched Garbouj de l’association SOS-BIAA, cette réaction immédiate après la révolution est liée à un ras-le-bol qui datait d’avant.

«  Après le départ de Ben Ali, tout le monde se souvient que le 15 janvier, les rues étaient inondées par les immondices. La décharge d’Inkhila à Nabeul a été fermée pendant plus de dix mois, celle de Monastir, pendant quatre mois, quant à Jradou, cela dure depuis juillet 2011. On a découvert un système qui ne marchait plus. La collecte des déchets fonctionnait de façon très fragile entre exploitants privés, ouvriers occasionnels et municipalités qui sous-traitaient aussi certains services  »,   explique Morched Garbouj.

Entre privatisation et sous-traitance, le secteur des déchets sous Ben Ali présentait des défaillances et se maintenait plus ou moins en place grâce à la présence de l’Etat policier. Les municipalités ont souffert des corruptions et des abus propres à l’administration et après la révolution, certaines n’ont pas réellement fait d’audit de leur budget qui s’est vu en plus, réduit.

La situation post-révolutionnaire, a entraîné l’absence de contrôle des agents de recouvrement, chargés de collecter les taxes d’habitation et les taxes hôtelières qui servent en partie au budget destiné à la collecte des déchets.

Mounir Majdoub, Secrétaire d’Etat à l’environnement : « Les gens produisent d’avantage de déchets sans que le reste du système suive »

dechets-mounir-majdoub-inkyfadaMounir Majdoub, Secrétaire d’État à l’environnement
Pourquoi la réaction de certains citoyens après la révolution a été de brûler soit les équipements des municipalités soit de fermer des centres de transfert ?

Ce phénomène, c’est celui de la contestation populaire qui est humain et social. On l’appelle d’ailleurs « NB » Not in my backyard. Il existe partout dans le monde. Personne ne veut avoir près de chez lui une décharge et essaye de l’éloigner un maximum de son lieu d’habitation. Près de 60 % des équipements municipaux après la révolution ont été saccagés, brûlés. Ce qui s’est passé aussi comme phénomène structurel et que l’on oublie souvent, c’est que la production de déchets, en termes de quantité et de volume, a augmenté. On ne parle pas du même volume de déchets qu’avant et après la révolution.

A l’époque, on parlait de 2 millions de tonnes de déchets, aujourd’hui on avoisine les 3 millions. Ce chiffre reste approximatif car nous n’avons pas de système de mesure annuel sur la quantité de déchets produits, nous faisons des estimations à partir des déchets qui arrivent en décharge. D’un côté, la quantité de déchets produits augmente, de l’autre la capacité des municipalités à enlever les déchets a diminué.

La capacité de recevoir en décharges contrôlées ne s’est pas améliorée. Pour la fin de l’année 2010, nous avions seulement 10 à 20 % d’augmentation des capacités de décharge. Donc les gens produisent d’avantage de déchets sans que le reste du système suive pour être efficace. Il y a également un autre phénomène plutôt social de post révolution, c’est la suppression du système de la sous-traitance qui n’était pas tout à fait bien géré avant. Il y avait un amalgame entre la sous-traitance, le travail d’intérim et les services.

Le problème concerne toutes les activités publiques sous-traitées et il y avait beaucoup de dépassements et d’abus à travers ce type de contrat de sous-traitance. Donc cela a mené à des grèves et des demandes de titularisation après la révolution.

Mais si vous avez fait des études au préalable avant d’installer les décharges, comment se fait-il qu’il y ait un tel blocage au niveau de la population aujourd’hui ?

Avant la révolution, les études de terrain qui ont été faites ont complètement négligé l’aspect social. La proximité des riverains, la question du voisinage, ces enjeux n’ont pas été occultés mais ils ont été négligés car ce qui comptait le plus, c’était l’impact environnemental. Ce qui a manqué, c’est la consultation et le questionnement des riverains.

L’enquête ou la consultation publique a rarement été pratiquée avant l’implantation d’une décharge. Bien entendu après la révolution, les gens se sont libérés de certaines contraintes politiques et ceux qui vivaient à proximité des décharges -et à qui on a jamais posé la question : acceptez-vous ou non des décharges ?- se sont révoltés contre l’existence de ces lieux de nuisance, selon eux.

Il faut savoir traiter et atténuer ces nuisances conformément aux normes internationales et locales. Si la question de l’impact social ne faisait pas partie des préoccupations de l’époque d’avant la révolution, c’est aujourd’hui une donnée avec laquelle nous devons sérieusement composer.

Justement pouvez-vous nous expliquer dans quelles conditions le centre de traitement des déchets dangereux a été fermé en février 2011 ?

La décharge de Jradou a été le premier cas de fermeture à cause des pressions de la population. Le centre a été fermé depuis le mois de février 2011, il y a un procès en cours et nous avons l’espoir de rouvrir ce centre. Les habitants accusaient le centre de nuisances sur leur santé mais cela n’a pas du tout été prouvé y compris par les experts désignés par le tribunal. Aucune pollution apparente, visible, prononcée n’a été détectée jusqu’à aujourd’hui. Ceci a été également le cas de la décharge de Guellala à Djerba qui est fermée depuis avril 2012.

Aujourd’hui dans quelle mesure la collecte des déchets est aussi la responsabilité des citoyens ?

On peut dire que les citoyens sont en partie responsables dans la mesure où ils sortent leurs déchets à n’importe quelle heure de la journée et mettent leur sac le plus loin possible de chez eux. Mais ceci est un problème de gestion urbaine.

Justement, où est la police municipale pour mettre en place et superviser cette « gestion urbaine » ?

Le terme de police municipale en tant que tel n’existe pas, nous n’avons pas eu de corps qui s’appelle police municipale. Ce qui existait avant la révolution, c’était les agents de contrôle de service sanitaire rattachés à la commune. On les appelait des agents de « contrôle de procédure ». Ce domaine était aussi victime de la sous-traitance et de certains abus, et dans la foulée de la révolution, en mars 2011, ces agents ont été mutés vers le corps de la police. Les raisons de cette mutation sont multiples et relèvent plus du ministère de l’Intérieur mais elles peuvent êytre expliquées par une volonté d’améliorer un statut professionnel et social.

En pratique, ces agents ont été annexés au corps de police et ils ont pratiquement arrêté de faire leur travail de contrôle des installations sanitaires ect…Ceci a duré trois ans jusqu’à l’arrivée du gouvernement provisoire qui a décidé que ce corps là, tout en gardant ses nouveaux statuts, soit mis de nouveau à la disposition des municipalités. Donc maintenant, nous pouvons dire que nous avons une « police municipale ».

Mais cette police est-elle présente ou pas ?

Aujourd’hui, il y a une tentative de redéploiement de ces agents pour qu’ils fassent leur travail de contrôle. Ce sont des agents assermentés. Moi-même je les ai vus faire ces dernières semaines, il y a eu des centaines de verbalisation pendant ces deux derniers mois.

Où en êtes-vous aujourd’hui pour résoudre cette crise qui dure depuis trois ans?

Il y a un plan d’action conjoint entre les différents ministères sur la questions. par contre il faut pousser à l’organisation rapide d’élections municipales. Ça devient une urgence. Nous espérons aujourd’hui que cela sera fait en 2015. Il ne faut pas laisser les municipalités sans gouvernance. Je pense que l’état doit quand même prendre ses responsabilités pour organiser des élections municipales et démocratiques. La troisième responsabilité de l’état c’est aussi de tracer des choix en matière de gestion et de traitement des déchets. Si aujourd’hui, le choix a porté sur l’enfouissement technique, il faut passer à un nouveau mode de réduction des déchets: réduction à la source et recyclage.

La gestion de la collecte des déchets en Tunisie relève avant tout des communes et des municipalités qui se chargent du ramassage, mais également de de plusieurs acteurs publics et privés. Une fois les déchets ramassés via des bennes tasseuses, des tracteurs ou encore des brouettes, ils sont déposés dans un centre de transfert en attendant d’être transportés dans une décharge, en général éloignée de la ville.

Le processus est divisé entre acteurs publics et privés jusqu’à l’exploitation de la décharge qui est souvent réalisée par des sociétés privées. La Tunisie utilise la méthode de l’enfouissement des déchets, qui est conçue pour stocker les déchets afin de minimiser l’impact sur l’environnement. Cette approche est préférée pour les déchets dangereux ou les déchets qui coûtent trop cher à recycler, les déchets ménagers et assimilés. Quant aux déchets dangereux, ils subissent un traitement avant leur enfouissement.

Aujourd’hui, face à la surcharge des déchets dans les rues et les dépotoirs anarchiques, les habitants optent souvent pour l’incinération sauvage qui présente des risques de pollution lorsqu’elle n’est pas faite dans un incinérateur pour déchets. Les décharges non-contrôlées se sont multipliées et les municipalités sont dépassées.

Seulement 10 décharges seraient réalisées et entrées en exploitation en Tunisie. Selon l’ANGED, actuellement seule celle de Djerba est fermée. La construction de 10 nouvelles décharges est programmée, 2 travaux sont finalisés (Tozeur et Zaghouan), 2 travaux sont à l’arrêt (Mahdia et Kabouti) et 6 en cours d’études.

«  Les nouvelles décharges seront consacrées pour les déchets ultimes. C’est-à-dire, tous les déchets vont subir un tri et une valorisation pour au final n’enfouir que les déchets qui n’ont aucune valeur  », selon Ridha Brahim de l’ANGED.

Le modèle de décharge contrôlé en Tunisie ne satisfait plus les habitants qui se plaignent des odeurs et de la proximité des décharges avec les villes.

Pourtant, l’emplacement des décharge est souvent étudié au préalable comme l’explique Patrick Winckel, ingénieur et directeur de la Société Tunisienne pour l’Environnement (STE).

« Dans tous les sites, on procède par élimination : plusieurs terrains sont identifiés par les experts, puis soumis à un comité de sélection qui est composé des représentants des administrations impliquées au niveau national et régional (en principe : ANGed, ANPE, Agriculture, Intérieur, …). Le choix final se fait par éliminations progressives, en effectuant si besoin des investigations de terrains (sondages géologiques et hydrogéologiques principalement). »

Parfois en grève ou à l’arrêt, les décharges sont une des causes du dérèglement du système de collecte. Aujourd’hui il semble difficile de faire accepter aux gens la notion de décharge comme dans le cas de Djerba où la situation est critique.

«  Après la révolution, surtout en 2013 pendant la grève de la décharge de Borj Chakir, nous nous sommes retrouvés avec 200 à 250 tonnes de déchets déversés par jour contre 130 à 140 tonnes de déchets avant  », indiquent Souheil Sassi et Anouar Ajouadi respectivement secrétaire général de la commune d’Hay Ettadhamen et sous-directeur de l’aménagement.

Avant le stockage dans les décharges, ce sont les municipalités qui assurent la gestion de la collecte des déchets. Sous Ben Ali, le système marchait sous la peur comme en témoignent les agents municipaux :

« C’est un système qui avait déjà des failles sous la dictature sauf que personne n’osait faire grève à l’époque », raconte un agent de la municipalité de la Marsa. Depuis la révolution, il a été confronté, comme les autres municipalités de Tunis à la grève des agents de la décharge de Jbel Borj Chakir qui reçoit les déchets du Grand Tunis.

Pour faire face au problème, la municipalité a mis en place un dépotoir dans la ville, derrière le palais Essaada en attendant de pouvoir évacuer les déchets vers Jbel Chakir.

C’est le cas également de la municipalité de Hay Ettadhamen qui a mobilisé un local découvert pour stocker les déchets. Mais dans le cas des autres municipalités comme à Djerba, les poubelles continuent de joncher les rues et de s’y entasser.

Les municipalités témoignent aussi d’un manque d’équipement comme dans le cas de la municipalité de l’Ariana qui gère les quartiers de Menzah et de l’Ariana.

« Tout notre équipement a été brûlé pendant la révolution, nous avons dû en racheter. Cela passe par des appels d’offres ou bien par des dons étrangers. Ce n’est pas vraiment des problèmes de budget que nous avons mais plus des lenteurs administratives »témoigne le directeur de l’hygiène de la municipalité de l’Ariana, Lotfi Dachraoui.

Responsable de la collecte des déchets à la municipalité de la cité Ettadhamen

Si certaines municipalités déclarent souffrir d’un manque de budget pour assurer la collecte en raison du non-paiement de la taxe d’habitation comme dans le cas de la Municipalité de Bizerte, d’autres estiment que le problème vient plus d’un manque d’autonomie et de décentralisation :

« Nous attendons un broyeur depuis plus d’un an qui est coincé aux douanes. Même chose pour les pièces de rechange, des camions ou des bennes tasseuses, il faut souvent six à sept mois pour importer une nouvelle pièce et réparer la machine sur place », déclare Sofiane Bouslimi coordinateur général de l’action du gouvernorat de la Marsa.

Lui comme Lotfi Dachraoui se plaignent aussi d’un personnel non qualifié qui manque souvent d’encadrement et de formation. “On nous a obligés à titulariser beaucoup d’employés après la révolution. Certains ne sont pas assez qualifiés et il n’y a pas d’agents de contrôle pour surveiller sans arrêt leurs faits et gestes”, déclare Sofiane Bouslimi.

Autre problème, le balayage après le ramassage, des sacs plastiques et autres détritus qui restent encore dans les rues. Lotfi Dachraoui dit que sur les 140 ouvriers employés par la mairie, près de 85 sont déjà affectés à la collecte à cause de la multiplication des points noirs. Seuls 55 restent pour assurer le balayage d’un périmètre qui s’étend de l’Ariana à Ennasr, trop large donc par rapport à l’effectif des agents.

Le manque de qualification des ouvriers est un problème réccurrent. Les titularisations en masse après la révolution n’ont pas eu un effet positif selon la municipalité de la Marsa qui demande une formation pour des agents souvent sous-qualifiés. Selon Mounir Majdoub, le secteur des agents de la municipalité manque de cadres supérieurs comparé à d’autres secteurs.

« Certains ne sont pas responsables, ils laissent les déchets sur la route avant d’arriver à la décharge. D’autres n’ont jamais été réellement formés. C’est un métier peu valorisant et mal valorisé, du coup on embauche même des gens qui ne sont pas forcément aptes à travailler », commente Sofiane Bouslimi.

A Bizerte, les agents municipaux endurent la stigmatisation et une réputation de « grévistes ». Ils continuent de faire grève pour revendiquer leur droit. S’ils sont passés d’un salaire oscillant entre 120 dinars et 280 à 400 dinars, ils souffrent encore de leurs conditions de travail et d’un manque d’estime sociale.

« Parfois on nous klaxonne dans la rue quand on passe avec nos camions, les gens nous regardent mal parce qu’on travaille dans la Zebla et qu’en plus, on ose faire grève. Moi j’ai fait ce métier parce que j’étais conducteur de louage avant et c’était trop fatiguant. Ça fait vingt ans que je travaille dans le secteur de la propreté et les gens ne nous estiment pas »dit Saïd Ben Younes, un agent de la municipalité de Bizerte.

Souvent victimes du mécontentement populaire autour de la multiplication des poubelles, les éboueurs sont les boucs-émissaires.

Si les méthodes de la collecte ont changé en dix ans avec un passage du ramassage manuel à une certaine mécanisation, la situation actuelle reflète bien la crise que vivent aussi les agents municipaux.

Certains se voient obligés de ramasser à la main des sacs poubelles éventrés soit par les « Berbechas », ramasseurs de plastique qui évoluent dans le marché parallèle du recyclage, soit par les animaux qui ont un accès facile aux poubelles puisqu’elles sont à même le sol.

«  Les berbechas, les vols de containers, tout ça est aussi dû au manque de contrôle, de suivi  » argumente Sofiane Bouslimi.

Intégrer les berbechas dans le système de collecte

Initié par la GIZ, une fondation allemande avec l’aide d’une équipe nationale, un projet a été mis en commun pour les communes d’Hay Ettadhamen et de la Marsa pour essayer d’intégrer les “chiffonniers”, surnommés les « berbechas », à l’économie de la collecte des déchets. “ Ils sont souvent stigmatisés alors qu’ils représentent une part importante de l’économie des déchets. Ce sont eux qui font fonctionner une bonne partie du recyclage par exemple ” souligne Ahmed Elleuch Directeur General de VIVERDIS et Coordinateur mandaté par GIZ-SWEEP NET Project pour le programme d’intégration des Berbechas.

Ces hommes ou femmes que l’on voit souvent fouiller méticuleusement les poubelles, récupèrent en général les détritus en plastique et en verre, dans une certaine illégalité puisqu’ils n’ont ni statut juridique ni reconnaissance en tant que travailleur.

Ils seraient entre 500 et 800 dans la commune d’Hay Ettadhamen et près de 140 à la Marsa. Payés entre 300 et 500 millimes par kilogramme de plastique selon la propreté et l’état de leur produit, ils sont souvent rejetés par les agents municipaux qui ne supportent pas d’arriver devant un sac déchiqueté et d’avoir à le ramasser, souvent à la main.

C’est pourquoi l’état cherche aujourd’hui à les intégrer partiellement dans le système de collecte et dans la valorisation des déchets.

"Les berbechas peuvent aider à une sorte de tri sélectif au préalable. Dans certains endroits, ils passent d’ailleurs des accords avec les habitants d’un immeuble pour récupérer directement leur plastique et éviter d’aller fouiller les poubelles.”

Dans le cas de la propreté et de la protection de l’environnement, un autre acteur est présent, l’Agence Nationale de protection de l’environnement (ANPE) créée par la loi N°88-91 du 02 Août 1988. Parmi ses missions, elle se doit de lutter contre la pollution et la dégradation de l’environnement; par exemple c’est elle qui vérifie que les usines envoient bien leurs déchets dangereux dans les décharges crées à cet effet.

Elle n’a pas de pouvoir de sanction mais peut dresser des procès verbaux et faire des recours en justice.

Pour Mounir Majdoub, Secrétaire d’Etat à l’environnement, l’Agence ne pouvait pas correctement faire son travail car elle employait seulement une vingtaine d’agents qui ne pouvaient pas couvrir l’ensemble du territoire. “Aujourd’hui nous sommes en train de revoir ses missions et l’Agence est désormais dotée de 80 agents.

Selon les municipalités, le problème viendrait aussi de l’ANGED (Agence Nationale de Gestion des Déchets) qui a donné l’exploitation des décharges à des sociétés privées pour décharger le travail des municipalités. Mais cela n’a pas arrangé le problème de la collecte. Du côté de l’Anged, Ridha Brahim insiste sur le fait que l’organisme a été créé avant tout pour assister les communes.

Créée en 2005, l’ANGED a bien un rôle d’assistance dans ses missions: “Aider et assister les communes et les industriels dans le domaine de la gestion durable des déchets”. Dans le reste de ses tâches, l’ANGED doit contribuer à de nouvelles politiques de gestion des déchets ainsi que participer à l’élaboration de programmes nationaux sur la question.

Ridha Brahim essaye aujourd’hui d’encourager le tri sélectif dans le cadre de la valorisation des déchets même si les projets pilotes n’ont pas donné de résultats satisfaisants jusqu’à présent.

Le manque de projets visant l’intercommunalité ou l’intermunicipalité fait aussi défaut. Les municipalités ne sont pas habituées à faire des plans en commun ce qui crée également des inégalités dans la gestion de la collecte d’une municipalité à une autre.

Pourtant, certaines veulent agir autrement, comme dans le cas de l’Ariana où la Municipalité souhaiterait mettre en place avec Raoued un système de ramassage commun. Du côté de la Marsa, la municipalité attend encore un plan de gestion commune avec les communes de Sidi Bou Saïd et Carthage.

Selon la nouvelle constitution, les municipalités sont supposées bénéficier de la décentralisation et d’une certaine autonomie.

Art. 28 de la constitution

Le pouvoir local repose sur la décentralisation. “ La décentralisation se traduit par des collectivités locales, constituées de municipalités, de régions et de districts, dont chaque catégorie couvre l’ensemble du territoire de la République, conformément à une répartition fixée par la loi. Des catégories spécifiques de collectivités locales peuvent être créées par une loi. ”

Finalement, la gestion des déchets souffre à la fois d’une absence réelle de l’Etat et d’un manque de décentralisation au niveau des municipalités. En amont, les actions souvent ponctuelles et éphémères des ministères de l’Environnement et de l’Intérieur ne résolvent plus sur le long terme les problèmes de la gestion des déchets.

Des projets alternatifs de traitement des déchets avant mise en décharge sont en cours d’étude. Une première unité pilote est expérimentée sur le centre de compostage de Béja.

A l’approche des élections, le sujet des poubelles peut donner un argument de poids aux défenseurs de la période Ben Ali et aux partis politiques friands des polémiques. La question avait déjà été utilisée lors d’une campagne en 2011 comme le montrent les photos ci-dessous.

Tract de campagne de la liste du PDP pour la circonscription de Ben Arous pour les élections de l’Assemblée Constituante en 2011. Le tract promet dans la section environnement « l’arrêt effectif du projet de la décharge de Kabouti »

Le sujet de la collecte pose aussi des questions sur la privatisation. Si Mounir Majdoub insiste sur le fait qu’il n’est pas question de privatiser le secteur, il admet que le gouvernement envisagerait d’avantages de partenariats public-privé. Le secteur étant déjà en partie privatisé sur l’exploitation des décharges, il faudrait mesurer l’impact qu’aurait une privatisation du service de collecte également.

Reste à savoir si cette privatisation n’a pas déjà lieu de fait dans la plupart des communes qui ont recours à des services privés pour pallier l’absence d’action étatique. Entre privatisation et désorganisation, le choix semble déjà fait.