"Il n'avait plus la force de réagir, mais personne ne l'a écouté", raconte-t-elle. Retracer le parcours de son frère en Italie permet de comprendre pourquoi, à un moment donné, il n'avait plus cette force. Lorsqu'il est entré dans le CPR de Basilicate, il en était à sa quatrième rétention en sept mois, malgré le fait qu’il avait été déclaré inapte à la vie en rétention à trois reprises.
C'est ce qui ressort des documents réunis par les avocats de la famille, Arturo Raffaele Covella et Francesca Viviani, et consultés par Altreconomia. L'homme était arrivé en Europe en 2020, à l'âge de 24 ans. "Cette année-là déjà, il était venu en Italie pour essayer de trouver du travail, mais au bout de quelques jours, il avait reçu un ordre de quitter le territoire et était revenu chez moi, à Paris”, poursuit sa sœur. “De là, il était parti en Allemagne, mais il avait aussi eu du mal à y trouver une situation stable. C'était un homme sportif, solaire et honnête. Il n'a jamais fait de mal à personne et n'a jamais eu de problèmes avec la justice. Dans ma famille, nous sommes comme ça." Selon Sana, le "tort" de Dhaoui était de "n'avoir jamais eu de chance dans sa vie, alors qu'il voulait simplement vivre tranquillement".
Après son passage en Allemagne, il vit quelques mois en France avant de tenter à nouveau de s'installer en Italie. C’est à la mi-2025 qu’il entre à nouveau en Italie, passant par la frontière de Vintimille. Six mois plus tard, le 31 janvier 2026, il est conduit au CPR de Milan et enregistré sous le nom d'Ahmed Rihar. Le médecin de l'agence sanitaire milanaise l'examine et le juge apte à la rétention. Le médecin de la coopérative sociale Ekene, chargée de la gestion du centre de la via Corelli, arrive à la même conclusion lors de la visite d'admission.

Dhaoui Lassoued est mort le 10 août 2026 au centre de rétention pour le rapatriement de Palazzo San Gervasio, dans la province
de Potenza. Il avait 30 ans.
Le 4 février 2026, l'homme signale des insomnies et se voit prescrire du Tavor, un médicament contre l'anxiété. Dans le compte rendu de la visite, le médecin note également des "excoriations liées à un impétigo", une infection cutanée traitée par antibiotiques. Dix jours plus tard, Dhaoui demande une augmentation de son traitement. Décrit comme "réfractaire et non coopératif", il reçoit le lendemain une injection de Talofen pour "un état d'agitation psychomotrice", avant d'être transporté aux urgences par les services de secours.
Le psychiatre ne relève aucune psychopathologie aiguë et le laisse sortir. Un autre spécialiste, qui l'examine le 19 février, fait le même constat, mais note un "abus d'alcool, de cannabis, de clonazépam et de prégabaline". Il lui prescrit de la clotiapine, un antipsychotique utilisé dans le traitement des psychoses aiguës et chroniques.
Le 23 février, Lassoued présente un nouvel épisode d'agitation psychomotrice. Dans le registre du centre, l'organisme gestionnaire signale une dispute violente au sein du module. L'homme est conduit dans la salle d'observation médicale, puis transféré le lendemain à l'hôpital Niguarda, où il déclare avoir été agressé par d'autres personnes retenues.
Le médecin lui prescrit trois jours de repos et consigne un traitement pour "traumatisme crânien". Vingt-quatre heures plus tard, Lassoued endommage des sanitaires du CPR. Le 26 février, il est finalement déclaré inapte à la rétention, cette fois en raison d'un "état psychophysique altéré".
Le 28 avril 2026, Lassoued retourne à la via Corelli. Le certificat d'aptitude délivré par l'agence sanitaire fait état d'une "comorbidité (sic) psychiatrique" et d'une "probable dépendance à l'alcool".
Dès son arrivée, l'organisme gestionnaire Ekene signale une possible inaptitude en raison de "possibles troubles psychiatriques" et demande une consultation auprès du service des addictions (SerD). C'est ce qui se produit : un autre médecin de l'agence sanitaire, le même qui l'avait examiné deux jours plus tôt, le juge incompatible avec la rétention en raison d'un "état physique altéré" et demande une évaluation psychiatrique.
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Le 30 avril 2026, l'homme est de nouveau libre. Mais contre toute attente, il est de nouveau placé en rétention le 15 juin, un mois et demi après sa libération. Le même médecin de l'agence sanitaire, qui l'avait déclaré inapte à deux reprises, prend cette fois une décision différente. Le certificat ne comporte aucune annotation relative à ses antécédents médicaux.
Les employés d'Ekene le reconnaissent évidemment et inscrivent "personne déjà retenue dans ce CPR". Le médecin du centre demande une nouvelle évaluation "au vu des deux évaluations d'inaptitude déjà réalisées au cours de l'année en cours pour des motifs psychiatriques". Pour la troisième fois, l'agence sanitaire déclare Lassoued inapte. Le 16 juin, l'homme est de nouveau libre.
Moins de deux mois plus tard, le jeune homme de 30 ans se retrouve une quatrième fois en CPR, malgré les précédentes décisions d'inaptitude. Le 6 août 2026, il entre dans celui de Palazzo San Gervasio, dans la province de Potenza, géré par la coopérative Officine sociali.
Selon trois autres personnes retenues, Dhaoui n'est pas placé dans un module d'hébergement, mais dort à même le terrain de football du centre. Ses troubles psychiatriques manifestes sont connus de tous, mais ses demandes répétées à la direction pour récupérer son dossier médical restent sans réponse. Le 10 août 2026, Dhaoui Lassoued meurt après être tombé de la grille de clôture du CPR, dans un contexte de fortes tensions et de protestations.
"Aujourd'hui, je suis la voix de toutes les personnes encore enfermées dans ces lieux”, conclut Sana. “Nous voulons la justice. Nous voulons que soit reconnue la douleur d'une famille qui a perdu son frère brutalement."


