Marée rouge à Monastir : quand la mer disparaît sous nos yeux

À Monastir, la marée rouge n’est plus un simple phénomène naturel. Derrière le bloom algal, l’enquête met en lumière une dégradation alimentée par l’activité humaine : industrie textile vorace en eau, infrastructures d’assainissement défaillantes et aménagements côtiers inadaptés. Un déséquilibre qui révèle une crise profonde de gouvernance environnementale.
Par | 01 Avril 2026
10 minutes


Sur le petit port de Ksibet Mediouni, dans la délégation de Monastir, les souvenirs ont le goût amer du sel et de la décomposition. « La baie était l’une des plus belles de Tunisie, ses richesses étaient infinies », soupire un pêcheur. Autrefois, les anciens parlaient de « petits ronds rouges » qui apparaissaient rarement lors des grandes chaleurs, comme une curiosité naturelle sans danger. Il fallait juste s’en éloigner lors des baignades. Aujourd’hui, ce phénomène a changé d’échelle et de nature. Les cercles rouges ont laissé place à des nappes auburn s’étendant sur plusieurs kilomètres. Chaque année, des milliers de poissons morts sont rejetés sur le rivage. Ce qui était une ressource économique et un lieu de loisirs est devenu une source de nuisances et de pertes financières pour toute la région.
Le passage d’une manifestation naturelle rare à une catastrophe écologique annuelle interroge directement les choix de développement de la région. 

Un déséquilibre écologique identifié

M. Mounir Hassin, président de la section locale du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), explique que la marée rouge résulte d’un « bloom algal ». Une prolifération massive et rapide de micro-algues qui libèrent des toxines ou consomment la quasi-totalité de l’oxygène dissous. Elles s’accumulent à la surface de la mer pour former les étendues sombre et empêche les rayons de soleil de passer. Ce déficit provoque une asphyxie brutale de la faune et de la flore marines. Cela entraîne aussi pour les riverains des conséquences sanitaires graves, avec des émanations toxiques pour les voies respiratoires et des risques de dermatoses au contact de l’eau.

Au cœur de ce processus se trouve l’eutrophisation, amplifiée par l’activité humaine. Le milieu marin reçoit un apport excessif de matières organiques et de nutriments, tels que l’azote et le phosphore. Ces éléments sont issus principalement des rejets d’eaux usées domestiques et industrielles. Ils agissent comme un engrais, accélérant la croissance des algues. La mer se transforme alors en un milieu saturé où la décomposition de la matière organique absorbe l’oxygène restant, neutralisant toute possibilité de vie marine régénératrice.

Si les sources officielles maintiennent que la marée rouge demeure, en grande partie, un phénomène naturel, l’observation du terrain suggère une convergence de facteurs aggravants. Le réchauffement climatique induit des températures d’eau plus élevées favorisant la division cellulaire des algues, tandis que les variations de salinité modifient la stabilité des écosystèmes côtiers. Enfin, l’intervention humaine sur le littoral a contrarié les courants océaniques, empêchant le brassage des eaux et favorisant la concentration des micro-organismes dans des zones de stagnation. L’enjeu de cette enquête est de décortiquer comment cette amplification n’est plus une fatalité, mais le résultat de choix délibérés.

Une jungle industrielle et une réglementation peu appliquée

La région de Monastir s’est imposée comme un pôle industriel majeur du pays, fruit d’une stratégie de développement amorcée dans les années 1960 et 1970 sous la présidence de Habib Bourguiba. Dans le cadre d’une politique nationale visant à industrialiser la Tunisie. Aujourd’hui, cet héritage se traduit par une densité économique particulièrement élevée : le gouvernorat de Monastir concentre plus de 1 500 entreprises industrielles. Le secteur textile y occupe une place prédominante avec 511 unités de production, dont une part significative est spécialisée dans le traitement et la finition du jean. Une activité à forte intensité hydrique et chimique.

L’état critique des infrastructures de traitement aggrave la situation. Les trois stations d’épuration des eaux usées (STEP) du gouvernorat de Monastir,  Sayada - Lamta - Bouhjar, Frina et Jemmel, opèrent aujourd’hui dans un état de surcapacité structurelle qui rend tout traitement conforme illusoire. À titre d’exemple, la station de Sayada - Lamta - Bouhjar, conçue pour accueillir un volume relativement modeste, se retrouve confrontée à une charge quotidienne plusieurs fois supérieure. Les stations de Frina et Jemmel connaissent quant à elles des pressions similaires, révélant un système dépassé depuis des années et incapable d'absorber les flux actuels.

La surcapacité chronique des stations d'épuration rend techniquement impossible tout traitement des eaux avant leur rejet en mer. Le processus d'assainissement, normalement fondé sur un enchaînement de phases successives précises, se retrouve totalement déréglé : les infrastructures saturées ne disposent plus du temps de latence minimal nécessaire pour retenir, décanter puis traiter les effluents.

Cette incapacité de stockage, plafonnée à 8 000 m³, rend ainsi la première étape de traitement totalement inopérante et provoque des débordements fréquents d’eaux usées qui s’écoulent directement en mer.

La stagnation de l’eau est également aggravée par des choix d’aménagement gouvernementaux irresponsables. L’Agence de protection et d’aménagement du littoral (APAL) gère environ 31 kilomètres de côtes, sur lesquels cinq ports ont été construits :  Monastir ville, Ksibet Mediouni, Sayada, Teboulba et Bekalta. Ces infrastructures créent des bassins presque fermés, modifiant les courants marins et réduisant le renouvellement de l’eau. Le courant dans ce littoral était déjà faible, ce qui en faisait un site de reproduction pour différentes espèces de poissons. Pourtant, ces projets relèvent de décisions publiques validées à différents niveaux administratifs.

Des alertes répétées, peu suivies d’effets

Un ancien pêcheur reconverti en menuisier et actif dans la société civile nous résume la situation : « Les premiers changements environnementaux apparaissent dans les années 90 avec l’industrialisation et une migration vers la région. La sécheresse en fin de décennie accentue encore ce mouvement, faisant grimper la population et les besoins en eau, sans adaptation des infrastructures qui sont devenues insuffisantes. Dès 2006, la marée rouge devient visible à Ksiba. C’est à ce moment-là que je perds ma barque, détruite par les altérations chimiques provoquées par les marées rouges. D’autres pêcheurs subissent le même sort. Il y a eu des morts de poissons et des dégagements de gaz. Des protestations éclatent, violemment réprimées. Malgré cela, les autorités évoquent un phénomène naturel, niant tout lien avec les industries. Depuis, la situation n’a cessé d’empirer, devenant catastrophique à partir de 2020. »

Un autre pêcheur ajoute : « Au début des années 2000, on parlait déjà de pollution. Tous les témoignages des pêcheurs et des acteurs de la société civile confirment que des alertes n’ont cessé d’être lancées depuis la fin des années 90. Malgré cela, les infrastructures n’ont pas été redimensionnées, les contrôles industriels n’ont pas été significativement renforcés et les politiques d’aménagement irresponsables se sont poursuivies. Parallèlement, certains tronçons du littoral ont été recouverts : des constructions publiques ont émergé, des terrains ont été vendus et de nouveaux quartiers ont vu le jour. »

Un habitant local se souvient : « Je me rappelle des baignades, c’était toute une vie autour de la mer. On passait nos journées dans l’eau, et les loisirs aquatiques faisaient partie de notre quotidien. Le littoral attirait beaucoup de monde, surtout des touristes et cela participait grandement à la richesse de la région.

Une régulation fragmentée et inadéquate

Plusieurs institutions interviennent dans ce dossier : l’institut national des sciences et technologie de la mer. (INSTM) pour l’expertise scientifique, l’agence de protection et d'aménagement du territoire (APAL) la gestion du littoral, l’ONAS pour l’assainissement, le ministère de l’Agriculture et de la Pêche pour les alertes sanitaires et le ministère de l’Environnement pour le cadre réglementaire. Pourtant, leur action apparaît obsolète et insuffisante. M. Mounir Hassen nous indique qu’il existe un manque de coordination des contrôles environnementaux insuffisants, et aucune stratégie intégrée du littoral n’a été mise en place. Les réponses restent principalement réactives et limitées à la publication d’alertes ou à l’interdiction de consommer des poissons contaminés.

Lors de l’épisode de 2025, des équipes scientifiques ont été envoyées sur place pour prélever des échantillons d’eau et analyser les espèces d’algues responsables. Les habitants et la société civile attendent encore les rapports officiels et surtout les décisions relatives aux conclusions. Alors que ces mêmes conclusions sont publiées depuis plusieurs années par la société civile. Plusieurs intervenants évoquent un choix délibéré de l’État de sauvegarder les emplois et les industries au détriment de l’environnement.

La marée rouge, un symptôme d’un problème plus large

La Tunisie dispose en théorie d’un système de surveillance environnementale du littoral, avec des stations de suivi et des campagnes scientifiques pour détecter les anomalies écologiques. Dans le gouvernorat de Monastir, l’un des pôles manufacturiers les plus importants du pays, plus de 1 530 entreprises emploient plus de 60 000 personnes.  82 % sont orientées vers l’exportation, majoritairement vers l’Europe. Pourtant, les autorités continuent de présenter la marée rouge comme un phénomène « en grande partie naturel », alors que les preuves accumulées par la société civile, les témoignages et l’observation du terrain montrent clairement le rôle de l’activité humaine et des infrastructures inadéquates.

La pollution industrielle est largement documentée, avec des rejets chimiques provenant de certaines usines de la région. Les stations d’épuration saturées ne peuvent plus traiter correctement les eaux usées, et les aménagements côtiers, comme la construction de ports de plaisance et de complexes hôteliers, ont considérablement modifié le littoral, perturbant les écosystèmes et les activités traditionnelles comme la pêche et la baignade.

La sauvegarde de la paix sociale et économique de la région reste un argument controversé. Le secteur de la pêche artisanale fait vivre des milliers de familles. Lorsque la marée rouge apparaît, les pêcheurs sont contraints de rester au port et de ne pas vendre leurs poissons pour éviter des risques sanitaires. Les barques se détériorent rapidement, et les marchés tournent au ralenti. Pour les communautés locales, cette crise devient économique, sociale et sanitaire.

Les pêcheurs doivent maintenant aller pêcher beaucoup plus loin et ceux qui n’ont pas de barques sont complètement démunis. Dans cette région, la pêche a toujours été une activité de père en fils. Aujourd'hui la relève a fuit. Certains vers l’Europe, d’autres vers d’autres villes. Ceux qui restent sont souvent au chômage. Les maladies de peau et respiratoires se multiplient dans la population locale. Les pêcheurs font face aussi à une industrie de pêche massive destinée en grande partie à l’exportation. Ils  ne respectent pas la législation, ils sont trop prêt des côtes.

La marée rouge n’est probablement que la partie visible d’un déséquilibre écologique plus profond. Dans de nombreuses zones côtières tunisiennes, les scientifiques constatent déjà la diminution de certaines espèces, la dégradation des herbiers marins et une pollution croissante des eaux côtières. La santé de la mer reflète directement l’état de la gestion environnementale du littoral. Analyses, rapports de la société civile et témoignages mettent en lumière une chaîne de responsabilités : aucun acteur unique ne peut expliquer à lui seul la situation et l’absence de régulation efficace les relie tous. Les entreprises respectent partiellement les normes environnementales. Le développement rapide des zones industrielles accentue la pression sur l’écosystème. l’ONAS ne parvient pas à traiter les volumes d’eaux usées.  l’APAL et les autorités d’aménagement participent à la dégradation par leurs infrastructures. Les pouvoirs publics restent insuffisants, avec un contrôle limité et un manque d’anticipation évident.

La marée rouge à Monastir n’est donc pas un simple accident. Il s’agit moins d’un phénomène naturel que d’une crise de gouvernance environnementale profonde. Un pêcheur, en nous quittant, confie : « Vous n’êtes pas les premiers à venir, et vous ne serez sûrement pas les derniers. Mais bientôt, personne ne pourra plus venir. La mer est en train de disparaître, et avec elle, nous aussi. »

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