Présentée comme une étape décisive après le licenciement de Sami Trabelsi, cette réunion de travail s’est étirée sur près de six heures. À l’arrivée, peu de décisions concrètes : la seule orientation arrêtée concerne le futur sélectionneur qui sera, à l’heure nous écrivons ces lignes, tunisien, et non étranger. Selon plusieurs sources auprès d’inkyfada, cette volonté émane directement du ministère, lui-même sous impulsion de la présidence de la République, qui aurait exigé qu’un Tunisien soit nommé sur le banc des Aigles de Carthage.
Si le nom de Mouin Chaâbani a rapidement circulé, celui-ci se montrerait réticent à l’idée de reprendre la sélection, tout comme Mehdi Nafti ou Nabil Koukii, alors que Zied Jaziri en personne pousse contre la décision de l’Etat afin d’installer Franck Haise sur le banc tunisien.
Selon un proche de la FTF, cette réunion n’a fait que confirmer la volonté de faire du neuf avec du vieux : “Nous avons assisté à une réunion avec des profils dépassés, qui ont fait mal au football tunisien dans le passé. On a tenté de donner notre avis, mais les décisions étaient déjà prises en amont.”
Hussein Jenayah, l’impunité comme mode de fonctionnement
Vice-président de la FTF, Hussein Jenayah s’est imposé comme l’un des hommes forts de la fédération. Comme précédemment détaillé par inkyfada, son influence dépasse largement le cadre de ses prérogatives officielles. Elle s’exerce sur le sportif, la communication et la gestion des crises; le tout sans contre-pouvoir réel. Cette emprise s’est également traduite dans la composition de la liste pour la CAN. Selon nos informations, plusieurs choix auraient été imposés par la FTF, en particulier par le vice-président en personne.
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La présence de quatre gardiens (au lieu de trois communément) dans la liste répond à une logique bien connue : satisfaire le plus grand nombre de clubs grâce aux indemnités journalières versées lors des rassemblements. Un fonctionnement qui rappelle les pratiques de clientélisme observées sous la présidence de Wadie Jary, tout comme la volonté de bâtir l’équipe autour de Ferjani Sassi, en limitant la concurrence directe à son poste. L’objectif était alors de préserver son statut en sélection afin de lui permettre de décrocher un dernier contrat important dans le Golfe.
La FTF a également recruté début 2025 Adib Jebali pour sa communication digitale. Officiellement, il s’agissait de renforcer l’image de la fédération. Dans les faits, plusieurs sources internes estiment que ce travail a aussi servi à soigner l’image du vice-président Hussein Jenayah.
L’altercation survenue lors du match Tunisie - Nigeria à la CAN, détaillée dans notre précédente enquête, a été le point d’orgue du sentiment de toute-puissance dont jouit le vice-président de la FTF. Les faits relèvent de l’article 108 du code disciplinaire de la Confédération africaine de football (CAF), exposant théoriquement son auteur à une suspension comprise entre six mois et un an.
Pourtant, selon plusieurs sources proches du dossier, la sanction finalement appliquée s’est limitée à une interdiction d’accès au stade pour un seul match, présentée comme déjà purgée lors de la rencontre suivante face au Mali. À ce jour, la CAF n’a toujours pas communiqué publiquement cette décision. Toujours selon nos informations, des pressions morales des proches de Jenayah auraient été exercées en multipliant les coups de fils afin d’aboutir à cette issue minimale, provoquant même des protestations au sein de la CAF.
Safwen Aidi, l’homme des réseaux et des coulisses
Si Hussein Jenayah incarne le pouvoir institutionnel, Safwen Aidi en est l’opérateur discret. Un rôle que inkyfada documente depuis plusieurs mois, notamment à travers ses activités au sein de deux sociétés d’organisation de matchs, Africa TMS et Sport Edge, dirigées par lui-même avec l’appui d’un agent disposant de la licence FIFA, Moez Brahmi. Sans fonction officielle au sein de la Fédération tunisienne de football, Aidi est néanmoins un acteur central des relations extérieures de la fédération.
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Selon une source proche de la FTF, Safwen Aidi a participé à la constitution de la liste élue à la tête de la fédération, soutenant notamment l’accession de Moez Nasri à la présidence. Un choix perçu comme stratégique, Nasri étant considéré comme plus obéissant. Aidi entretient par ailleurs des liens étroits avec Fouzi Lekjaa, président de la Fédération marocaine de football, qui a d’ailleurs poussé en interne pour l'élection de Nasri, ainsi qu’avec Ahmed Yahya, président de la Fédération mauritanienne, et son homologue djiboutien Souleiman Waberi.
Ces relations, déjà documentées par inkyfada, s’inscrivent dans un réseau d’alliances structurant à l’heure actuelle une partie du football africain. Selon nos informations, Safwen Aidi travaille activement à soutenir une éventuelle candidature de Hussein Jenayah au Comité exécutif de la CAF en 2027. Lors des discussions entourant la dernière élection du COMEX, des manœuvres ont ainsi visé à écarter Walid Sadi, candidat algérien et président de la Fédération algérienne de football afin de faire place à un candidat tunisien. Ce scénario aurait toutefois été avorté par une intervention politique, celle de la présidence tunisienne, qui aurait donné instruction à ce qu’aucun Tunisien ne se porte candidat, après des échanges entre les chefs d’État tunisien et algérien. Cette séquence s’est donc conclue sur l'élection de Walid Sadi au COMEX de la CAF.
Safwen Aidi joue également un rôle logistique officieux, organisant les séjours et déplacements de responsables africains en Tunisie, notamment ceux de la Fédération mauritanienne, pour qui il va jusqu'à s'occuper de leurs logements sur place. Une activité informelle mais récurrente, qui contribue à renforcer son influence en coulisses au sein de la FTF.
Une alliance fonctionnelle, au détriment du sportif
Pris individuellement, Hussein Jenayah et Safwen Aidi occupent des rôles distincts. Ensemble, ils forment une alliance, où le pouvoir institutionnel de l’un s’appuie sur le réseau relationnel de l’autre. Autour de Jenayah, un dispositif s’est structuré pour contenir les conséquences des incidents, limiter leur exposition médiatique et atténuer les sanctions. Safwen Aidi est donc l’un des relais de cette stratégie, notamment auprès de certaines fédérations africaines et d’acteurs influents de la CAF.
Pourtant, les répercussions de ce mode de gouvernance se font sentir directement sur la sélection nationale à travers une gestion catastrophique, dont le cas Aïssa Laïdouni, qui en est une illustration frappante. Annoncé forfait pour la CAN en raison d’une blessure, le milieu de terrain d’Al-Wakrah (Qatar) n’aurait, selon nos informations, jamais été réellement blessé au point de manquer la CAN, qu’il voulait pourtant jouer. L’équipe médicale de la FTF n’a simplement pas consulté son club avant d’acter son indisponibilité. En pleine CAN, Laïdouni a donc disputé une rencontre avec son club et a depuis repris normalement la compétition.
Par ailleurs, le médecin de la sélection, Souheil Chemli, voit désormais de nombreux joueurs s’opposer à son maintien, évoquant en interne des diagnostics contestés et des polémiques autour de la gestion des blessures. Malgré cela, Khemaies Hamzaoui, membre de la FTF, a publiquement confirmé que le médecin poursuivrait ses fonctions, saluant “le travail important qu’il accomplit”.
Au-delà du médical, la situation financière alimente un malaise au sein du vestiaire. Selon nos informations, les primes liées à la qualification pour la Coupe du monde n’ont toujours pas été versées. Les binationaux seraient également particulièrement impactés, certains cumulant entre 10 000 et 12 000 euros d’arriérés en un an. En interne, la FTF invoque un manque de liquidités, tout comme pour justifier les déplacements des joueurs évoluant à l’étranger, qui se font fréquemment via des itinéraires indirects, avec des escales imposées pour réduire les coûts. Selon plusieurs sources, cette logistique passe également par une agence de voyage régulièrement sollicitée par la FTF et réputée proche de certains membres du bureau fédéral.
Dans ce contexte, peu d’illusions subsistent quant à une réforme en profondeur du football tunisien. Pour un ancien membre important de la sélection nationale, le constat est clair : “Il n’y a pas à l’heure actuelle une réelle volonté de changer le paysage
sportif. Le bureau exécutif et le ministère font du bricolage, et le bricolage ne fonctionne jamais.”



