Décès dans les prisons durant l'été 2026 : chaleur record et opacité sur les causes

Alors qu'une vague de chaleur frappait le pays durant l'été 2026, les prisons tunisiennes ont enregistré plusieurs décès et des cas de dégradation de l'état de santé des détenus, dans un contexte de températures élevées, de coupures d'électricité et de surpopulation. À ce jour, le nombre de décès liés à la vague de chaleur n'a pas été établi, tandis que les autorités restent silencieuses sur le bilan officiel des décès et les problèmes de santé ayant touché les détenus.
Par | 05 Octobre 2026
15 minutes
Disponible en arabe

En juillet et août 2026, la Tunisie a connu des températures record, atteignant jusqu'à 50 degrés dans certaines régions, selon les données de l'Institut national de la météorologie. L'institut a classé juillet 2026 au deuxième rang des mois de juillet les plus chauds enregistrés depuis 1950, après juillet 2023. Le 26 juillet, la ville de Kairouan a enregistré 49,8 degrés, soit la deuxième température la plus élevée au monde ce jour-là, selon le chercheur spécialisé dans le climat Ameur Bahba.

Dans les prisons, les effets de la vague de chaleur se sont ajoutés aux conditions dans lesquelles vivent déjà les détenus. Les températures élevées ont aggravé les effets de la surpopulation, du manque de ventilation et des coupures d'électricité, alors que les services de santé souffrent de carences déjà documentées par des organisations de défense des droits humains, rendant les conséquences de la vague de chaleur plus sévères au sein des établissements pénitentiaires.

Des décès qui se succèdent dans les prisons

Le 28 août 2026, la famille de Sami Arbi Ayadi s'est rendue à la prison de Mornaguia pour lui rendre visite comme à son habitude. Âgé de 52 ans, l’homme était détenu dans le cadre d'une affaire de délit bancaire et d'amende financière. Il attendait son audience ainsi qu'une proposition de conciliation après la fin des vacances judiciaires.

Mais sa famille n'a pas pu le voir. Sa sœur, Faten Ayadi, raconte à Inkyfada que les agents leur ont indiqué qu’ils ne pouvaient pas le voir car qu'il était "un peu fatigué" et leur ont demandé de revenir la semaine suivante. À ce moment-là, Sami avait perdu connaissance et avait été transféré à l'hôpital Charles-Nicolle de Tunis. Selon sa sœur, il était déjà décédé lors de son arrivée à l'hôpital.

Faten affirme que son frère ne souffrait d'aucune maladie auparavant, mais qu'il vivait dans des conditions de détention difficiles, marquées par les températures élevées et la surpopulation dans les cellules. Lors des visites, il indiquait, selon son récit, qu'il avait du mal à respirer et se sentait étouffer dans sa cellule, sans toutefois se plaindre ouvertement afin de ne pas inquiéter sa famille.

Le lendemain, le 29 août, l'Organisation tunisienne des jeunes médecins a publié un communiqué faisant état d'une hausse "sans précédent" des décès et des admissions aux urgences pour des coups de chaleur et des températures élevées. Elle a également signalé des décès de détenus dans plusieurs services d'urgence.

Ce communiqué n'est pas la seule donnée publiée ce jour-là. En effet, le ministère de la Santé a annoncé avoir enregistré 633 consultations et prises en charge sanitaires liées aux conséquences de la vague de chaleur entre le 1er juillet et le 29 août 2026. Le ministère a indiqué n'avoir constaté aucune interruption dans la continuité des services de santé et avoir activé les mécanismes de coordination et de suivi ainsi que mobilisé les ressources nécessaires. Il n'a toutefois pas publié de chiffre officiel global concernant les décès liés à la vague de chaleur.

Alors que les institutions officielles évoquent les conséquences de la vague de chaleur sur le système de santé, des familles et des avocats font état de décès survenus à l'intérieur des prisons.

Le même jour, l'avocate Soukaina Jomni a annoncé dans une publication le décès de son client Sami Ayadi, qu'elle a attribué aux températures élevées et à la surpopulation à la prison de Mornaguia. Elle avait auparavant demandé sa libération dans une affaire de blanchiment d'argent, mais sa demande avait été rejetée. Selon sa publication, la chambre d'accusation avait pourtant retenu la possibilité de requalification en délit douanier. Dans un message ultérieur, elle a indiqué que la douane lui avait finalement adressé une proposition de conciliation et que la vie de son client “a été fauchée pour 6 millions” (ndlr : 6000 dinars) selon ses termes.

Mais au regard des témoignages et des éléments disponibles, le décès de Sami n’est pas un cas isolé.

À Gafsa, la situation à l'intérieur de la prison a suscité elle aussi des inquiétudes sur le plan des droits humains. Le 26 août, la section de Gafsa de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme a annoncé le décès d'un détenu à la suite d'un arrêt cardiaque, établissant un lien entre sa mort et les conditions de détention difficiles, aggravées par la vague de chaleur et la surpopulation.

Afef Zarrouk, présidente de la section de la Ligue à Gafsa, a affirmé à Inkyfada que la prison dépassait sa capacité d'accueil de 200%, avec environ 700 détenus pour une capacité ne dépassant pas 400 personnes. Selon des témoignages recueillis auprès de familles de détenus, la surpopulation s'est accompagnée d'un manque d'eau, de la dégradation des infrastructures et de températures élevées, ce qui aurait, selon ces témoignages, provoqué chez certains détenus des épisodes d'épuisement dû à la chaleur, des difficultés respiratoires et des éruptions cutanées.

L'une des situations rapportées par des organisations de défense des droits humains remonte au 22 juillet 2026, date à laquelle Hamza Dridi, âgé de 33 ans, est décédé après plus d'un an et neuf mois de détention sans qu'aucune décision judiciaire n'ait été rendue à son encontre. Il attendait une audience prévue le 21 octobre, selon l'association Intersection pour les droits et les libertés.

Selon le témoignage de sa famille, l'association rapporte que son état s'était dégradé avant son décès. L'eau avait été coupée dans sa cellule pendant quatre jours consécutifs et, avec la hausse des températures, ces conditions ont rendu son quotidien particulièrement difficile. Avant son décès, il s’était plaint de ces conditions auprès de sa famille. 

Ces cas s'inscrivent dans un contexte sanitaire plus large que le pays a connu durant l'été 2026. Le 23 juillet, le président de l'Organisation tunisienne des jeunes médecins, Wajih Dhakar, a évoqué, dans une déclaration à la radio Express FM, des estimations de l'organisation faisant état de 150 à 200 décès dus aux coups de chaleur, sur la base de données recueillies auprès de plus de 30 hôpitaux universitaires et régionaux.

Dhakar a expliqué que le coup de chaleur ne signifie pas nécessairement une exposition directe aux rayons du soleil, mais peut survenir lorsque la température corporelle dépasse 40 degrés et que le corps perd sa capacité à se refroidir. Cette situation peut toucher des personnes restées chez elles en l'absence de climatisation et d'eau, ainsi qu'en raison des coupures d'électricité.

Dans les prisons, la chaleur s'est ajoutée à d'autres facteurs : surpopulation, manque d'eau et conditions de prise en charge sanitaire. Le cas de Mohamed Ali Ben Khemis, âgé de 31 ans, illustre un autre aspect de cette crise.

Mohamed Ali souffrait, depuis 2018, de graves troubles psychiques et avait été soigné à l'hôpital Razi, où il avait séjourné à plusieurs reprises. Le 14 août 2026, il a été placé à la prison civile de Mornaguia. Selon sa famille, il n'a pas reçu les soins et les médicaments dont il avait besoin malgré son état de santé. Lors d'une visite, sa famille l'a trouvé dans un état psychologique et physique très dégradé, pleurant et demandant ses médicaments avant de perdre connaissance pendant la visite.

Le 26 août, la famille s'est de nouveau rendue à la prison pour lui rendre visite. Elle a été informée qu'il avait été transféré à l'hôpital Charles-Nicolle dans un état critique. À leur arrivée à l'hôpital, ses proches ne l'ont pas trouvé dans un premier temps, avant que l'administration pénitentiaire ne leur annonce plus tard son décès et leur demande de se rendre à la morgue.

Après avoir récupéré le corps, la famille affirme avoir constaté des traces qu'elle soupçonne d'être des traces de violence, ce qui a soulevé chez elle des interrogations sur les circonstances du décès, notamment au regard de la dégradation de son état de santé physique et psychologique durant sa détention. Elle indique également qu'un huissier de justice était présent le jour de l'inhumation pour constater l'état du corps, mais qu'il n'a remis ni à la famille ni à l'avocat le procès-verbal de constat.

La famille a été informée que la cause du décès était un coup de chaleur. Mais, à la date de documentation de ces éléments, elle n'a pas encore obtenu le rapport de médecine légale, ce qui l'empêche de vérifier de manière indépendante la cause du décès et les circonstances qui l'entourent.

Ces cas dépassent les histoires individuelles. Selon la Ligue tunisienne des droits de l'Homme, plus de 20 décès liés à la hausse des températures ont été recensés, tandis que le juge d'instruction du 11ème bureau du tribunal de première instance de Tunis s'est saisi de 16 dossiers à ce sujet.

Entre les mois de juillet et août, les témoignages faisant état de décès et de dégradations de l'état de santé se sont multipliés dans différentes prisons, alors que les données officielles sur le nombre de décès et leurs causes sont restées limitées. Tandis que des familles, des avocats et des organisations de défense des droits humains établissent un lien entre plusieurs de ces cas et la chaleur, la surpopulation et le manque de prise en charge sanitaire, la détermination des causes médicales et judiciaires de chaque décès reste tributaire des résultats des enquêtes et des rapports de médecine légale.

Des interrogations sur les responsabilités

Le nombre de décès survenus dans les prisons sur la période entre juillet et août 2026, a suscité des inquiétudes quant au respect par l'État de ses obligations envers les détenus, notamment leur droit à la vie, à l'intégrité physique et psychologique et à la protection de leur dignité humaine.

Dans ce contexte, le militant des droits humains et membre de l'association Intersection pour les droits et les libertés, Ghaylen Jlassi, a précisé que "le nombre approximatif de décès suspects dans les prisons tunisiennes s'élève à près de 30 cas, dont la plupart à la prison de Mornaguia, avec également des cas dans les prisons de Monastir, Gabès et Sfax". Il s'agit des mêmes prisons qui connaissent des taux de surpopulation élevés, certains dépassant 200%, selon des rapports de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme et d'autres organisations de défense des droits humains.

L'association Intersection pour les droits et les libertés a également documenté des cas de dégradation de l'état de santé de dizaines de détenus en raison de difficultés respiratoires liées au manque de ventilation et aux températures élevées. Selon Jlassi, ces dégradations "sont principalement dues à la surpopulation que connaissent les prisons, ainsi qu'aux autres conditions entourant la détention”.

Dans le cadre du programme Sanad, l'Organisation mondiale contre la torture en Tunisie a recueilli des témoignages de familles de détenus faisant état de coupures d'eau et d'électricité, de problèmes de santé, de difficultés respiratoires et de transferts vers les hôpitaux. L'organisation estime que la situation s'est aggravée avec la multiplication des décès en détention, dont les circonstances restent encore floues pour certains. Elle déplore également l'absence de données officielles unifiées permettant d'en mesurer l'ampleur et appelle à la publication d'informations précises sur les circonstances et les causes médicales de ces décès, afin de garantir un contrôle effectif des conditions de détention et d'éviter que de telles situations ne se reproduisent au risque de mettre en danger la vie et la sécurité des détenus.

L'organisation s'est également déclarée préoccupée par la dégradation des conditions de détention constatée dans plusieurs établissements pénitentiaires tunisiens durant l'été 2026, dans un contexte marqué par de fortes vagues de chaleur, des difficultés d'accès à l'eau et à l'électricité, la surpopulation ainsi que le manque de prise en charge sanitaire.

Les Règles minima des Nations unies pour le traitement des détenus, dites Règles Nelson Mandela, notamment les règles 24, 25 et 27, prévoient que la fourniture de soins de santé aux détenus relève de la responsabilité de l'État et garantissent leur accès aux services de santé nécessaires, sans discrimination, ainsi que la continuité des traitements et des soins.

Bassem Trifi, président de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme, affirme que "certains établissements pénitentiaires affichent un taux d'occupation de 300%. La hausse des températures a aggravé les souffrances des détenus. Il s'agit de conditions anormales qui s'apparentent à des traitements humiliants et cruels, lesquels répondent à leur tour à la définition de la torture."

Opacité sur les causes des décès

Les informations faisant état de décès dans les prisons au moment de la vague de chaleur ont été accompagnées d'un flou sur la situation réelle des détenus et leurs conditions de détention, en l'absence de réaction officielle des autorités compétentes, notamment la Direction générale des prisons et de la rééducation et le ministère de la Justice.

Faten Ayadi, sœur de Sami Ayadi, affirme que la famille n'a jusqu'à présent obtenu ni dossier médical ni rapport de médecine légale permettant d'établir les véritables causes du décès. Un constat partagé par Afef Zarrouk, présidente de la section de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme à Gafsa. Elle indique que les rapports médicaux sont dissimulés à la Ligue et aux familles, qui ne peuvent pas en obtenir de copies, tandis que les autorités se contentent d'invoquer un "arrêt cardiaque" ou une "mort naturelle". Elle ajoute que "le dossier des décès reste une énigme dans le contexte du silence officiel du ministère de la Justice et de son absence de prise en charge sérieuse de la crise ou de présentation de causes officielles et transparentes."

Outre l'opacité sur les véritables causes des décès, les familles sont informées tardivement de la mort de leurs proches. C'est ce qui s'est produit avec la famille de Sami, officiellement informée le lendemain de son inhumation. Sa sœur Faten raconte : "Après avoir accompli les formalités, transporté la dépouille et procédé officiellement à son inhumation le dimanche, j'ai reçu un appel de l'administration pénitentiaire et de la rééducation le lundi pour nous informer officiellement du décès de mon frère.”

Citant des témoignages de familles de détenus, Ghaylen Jlassi, membre de l'association Intersection, affirme que celles-ci sont parfois informées tardivement du décès de leurs proches. Dans d'autres cas, elles se voient empêcher d'effectuer leurs visites habituelles et ne découvrent que plus tard que leur proche est décédé.

Quand les coupures d'électricité aggravent la crise

La multiplication des informations faisant état de décès dans les prisons tunisiennes dus au manque de prise en charge sanitaire, à la surpopulation et à la vague de chaleur a coïncidé avec des coupures d'électricité régulières, qui ont eu des répercussions directes sur la situation économique, psychologique et sanitaire des personnes malades, des catégories vulnérables et des détenus.

Malgré la publication par les services de la Société tunisienne de l'électricité et du gaz (STEG) de communiqués précisant les zones concernées par les coupures d'électricité, les coupures imprévues et soudaines ont eu de graves répercussions sur les citoyens, parallèlement aux vagues de chaleur record.

Pour expliquer ces coupures, le directeur général de la STEG, Faycel Tarifa, avait déclaré à l'agence Tunis Afrique Presse que les perturbations de l'approvisionnement en électricité que connaît le pays sont principalement dues à l'utilisation intensive des climatiseurs, liée à la forte hausse des températures.

Il a précisé que la consommation d'électricité avait atteint environ 5 000 mégawatts pendant les heures de pointe, entre 14 heures et 16 heures, soit près de 30% de plus que la consommation habituelle. Pour maintenir l'équilibre entre la production et la consommation et éviter une surcharge du réseau national, la société a alors eu recours, lorsque cela était nécessaire, à des coupures temporaires et programmées. Celles-ci ne dépassaient pas une heure, à l'exception des établissements sensibles et stratégiques. Cette mesure visait à éviter une coupure générale d'électricité à l'échelle du pays.

De son côté, le président Kaïs Saïed a estimé que la multiplication et la récurrence de plusieurs phénomènes et problèmes observés récemment dans différents secteurs et régions ne pouvaient être considérées comme de simples événements passagers ou des cas isolés.

Il a également affirmé que les enquêtes avaient établi que les coupures d'eau et d'électricité dans plusieurs régions n'étaient pas dues à des pannes ordinaires, mais résultaient d'actions planifiées visant à attiser les tensions par différents moyens, à diffuser des mensonges et des rumeurs, et à semer la confusion et nuire aux citoyens, jusque dans les services les plus élémentaires.

Dans une publication sur la page Facebook officielle de la Présidence de la République, Kaïs Saïed a par ailleurs affirmé que "les ennemis de la patrie et ceux qui les soutiennent sont désormais démasqués aux yeux du peuple tunisien". Il a ajouté que, tant que le front intérieur resterait uni et que la conscience demeurerait malgré toutes les tentatives visant à attiser les tensions, "tous ces plans criminels, quelle que soit leur origine, seront réduits à néant".

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