Naissance d’un tifo
Dans un local en périphérie de la ville, l’air est chargé d’odeurs de peinture et de cigarettes, de colle et de cordes. Les ciseaux rythment l’espace, entrecoupés des chants du club. Malgré la fatigue et les nuits écourtées, l’enthousiasme demeure : c’est ici que naît le « tifo ».
La première étape repose sur un travail préparatoire minutieux, bien avant l’entrée du public au stade. La conception d’un tifo exige une organisation rigoureuse : chacun·e connaît son rôle, qu’il s’agisse de découper les tissus, tracer les motifs ou assembler les différentes pièces. Les jours et les nuits s’enchaînent, parfois dans l’urgence, pour tenir les échéances imposées par le calendrier des matchs.
Les contraintes matérielles persistent , comme le manque d’espace, d’outils ou de temps, sans pour autant entraver la créativité du groupe.
« Nous n’avons pas beaucoup de moyens, mais chacun sait ce qu’il a à faire », confie un membre. Un autre ajoute : « Quand on voit l’ensemble prendre forme, la fatigue disparaît. »


L’énergie collective se traduit en décisions concrètes. Les groupes ultras ne se contentent pas d’exécuter les tifos : leur fonctionnement repose sur une hiérarchie claire et une répartition précise des rôles. Certain·es coordonnent la production et la conception, d’autres supervisent l’installation ou gèrent la logistique. Les leaders occupent une place centrale : ils tranchent les choix esthétiques et stratégiques, organisent les responsabilités et veillent au respect des règles du « virage ».
Les décisions se prennent le plus souvent de manière collective, dans un équilibre entre discussion et autorité. Les moments de coordination et d’échange sont essentiels pour maintenir la cohésion et s’assurer que chacun·e maîtrise son rôle. La gestion du virage repose sur cette organisation : qui agit, qui observe, qui alerte en cas de problème.
Les fumigènes, ou le moment de fusion collective
Une forme d’attente s’installe. Les mains sont prêtes, les regards tournés vers l’instant du déclenchement.
Le déploiement du tifo s’accompagne généralement de « rituels » collectifs, où le rythme des tambours se mêle aux klaxons et à l’allumage des fumigènes. Ce travail collectif devient alors une scène visuelle à part entière, proche du festival ou de la manifestation : les tribunes se remplissent de mouvement et de couleurs, donnant à voir l’intensité et l’expression du groupe face au public.
Si l’introduction de fumigènes dans les stades et les salles est interdite par la loi — exposant leurs porteur·ses à des amendes, voire à des peines de prison —, les groupes ultras continuent d’en faire usage par leurs propres moyens, au prix de risques parfois assumés, tant pour leur sécurité que pour leur liberté.


L’embrasement de la première flamme, où qu’il ait lieu dans le stade ou la salle, déclenche presque instantanément ce que l’on appelle la « Chana‘a » : les corps se resserrent, les voix s’unissent dans un même rythme. À cet instant, le public devient une masse compacte, traversée d’une énergie commune. La scène se fait saisissante, homogène, révélant la puissance du lien entre les membres et l’intensité du sentiment d’appartenance.


Les fumigènes participent à la mise en visibilité du message collectif et de l’identité du club, en ajoutant une dimension esthétique au tifo et à la scénographie des tribunes. La lumière et la fumée qu’ils dégagent produisent un effet visuel marqué, accentuant les contrastes, dramatisant la scène, et rapprochant l’ensemble d’une forme de théâtre ou de performance. Le regard est capté, celui du public comme celui des photographes.
Leur allumage s’inscrit le plus souvent dans un rituel collectif, synchronisé avec les tambours et les chants. Ce moment partagé renforce le sentiment d’unité et d’appartenance, tout en consolidant les liens internes au groupe. Dans le même temps, l’usage des fumigènes met en scène une forme d’audace et d’engagement, et donne à voir les ultras comme une entité organisée, capable de produire des dispositifs visuels complexes et fortement marquants.

Les fumigènes n’éclairent pas seulement les tribunes : ils participent aussi à orienter l’attention et à coordonner les mouvements du public. À chaque allumage, une réaction en chaîne s’enclenche, comme un signal qui déclenche un rythme ou annonce un changement dans les chants. Cet usage structuré révèle la capacité des ultras à produire un langage visuel partagé, où la lumière devient un outil de synchronisation et de gestion du temps au sein du virage.
Au-delà de la symbolique et de l’affirmation identitaire, les fumigènes se transforment ici en véritable dispositif organisationnel. Ils facilitent la communication entre les membres et permettent d’ajuster le déroulé de la performance collective avec précision.
Ainsi, la flamme cesse d’être un simple élément de mise en scène : elle devient une forme de direction. Comme un « maestro » silencieux, elle impulse le tempo des tribunes, orchestrant gestes, voix et déplacements, au point que la lumière elle-même semble conduire la performance.
Déploiement du tifo

À cet instant, le tifo cesse d’être une simple idée ou un travail préparatoire : il prend forme dans toute sa dimension, au cœur du stade. Ses détails se déploient progressivement au fil de son déploiement, révélant l’image finale telle qu’elle a été pensée, en dialogue direct avec les tribunes.
Les réactions du public deviennent partie intégrante de la scène : regards, gestes, téléphones levés, silences ou acclamations se modulant selon ce qui est présenté. Ces interactions ne sont pas seulement des réponses : elles prolongent l’œuvre, complétant le tifo par le regard et l’attention de celles et ceux qui le découvrent.
Dans les plans larges, le virage apparaît comme un corps unique, organisé et cohérent, où couleurs et mouvements se répartissent avec précision. Cette vue d’ensemble permet de mesurer l’ampleur et la complexité du travail, révélant comment l’espace des supporters se transforme en une composition visuelle pleinement intégrée.

Les tifos comme espace de contestation
Dans ce contexte, les tifos deviennent un espace d’expression dépassant le cadre strictement sportif, abordant fréquemment des enjeux politiques et sociaux. Parmi les thèmes les plus saillants figure la question de la violence policière, notamment avec l’intensification des tensions lors des dernières saisons, marquées par des affrontements répétés entre supporters et forces de l’ordre.

Ces formes d’expression se manifestent également par une critique de la culture de l’impunité, souvent centrale dans les slogans et messages visuels des ultras. Un exemple emblématique est l’affaire d’Omar Labidi, supporter du Club Africain et membre des ultras, décédé lors d’affrontements avec la police le 31 mars 2018. Depuis, son nom est devenu un symbole dans les tribunes, rappelé à travers tifos et banderoles comme un appel continu à la justice et au refus de l’impunité, notamment après que le système judiciaire tunisien n’ait pas répondu aux demandes sérieuses des supporters, les auteurs ayant été condamnés à une peine d’un an avec sursis.
L’affaire d’Omar dépasse l’appartenance sportive pour devenir un symbole de solidarité et d’unité au sein des ultras. Parmi les exemples marquants, le communiqué du groupe « Ultras El Emkachkhines » illustre cet engagement, rappelant et soutenant la cause.


Ainsi, les tifos ne se contentent pas de transmettre des images : ils deviennent un moyen de raviver la mémoire collective et de mettre en avant des enjeux que les supporters considèrent comme partie intégrante de leur quotidien, à la fois dans et en dehors du stade.
Dans ce cadre, certaines positions critiques se tournent également vers les politiques de gestion des supporters, comme la mise en place de la « Fan ID », proposée comme document d’identité attestant de l’appartenance aux tribunes. Le mercredi 23 octobre 2024, le porte-parole de la Direction générale de la sécurité nationale, le colonel Imed Memmacha, a annoncé que le système de « carte du supporter » (FAN ID) serait officiellement adopté dans les espaces sportifs à partir de la saison prochaine.
Pour les groupes ultras, cette mesure est perçue comme un outil de collecte et de stockage des données personnelles des membres, d’autant plus que certaines plateformes numériques de billetterie compilent déjà ces informations.
Face au rejet large et déterminé des supporters, il semble que la Direction générale de la sécurité nationale ait finalement renoncé à appliquer cette mesure.

Les groupes ultras continuent également de manifester leur opposition ferme aux arrestations arbitraires visant leurs membres, que ce soit avant, pendant ou après les matchs, souvent lors de descentes policières. La réponse des ultras est généralement immédiate : cela peut se traduire par la boycott du match, parfois par l’entrée sur le terrain sans participation au jeu ou aux chants, et bien sûr par la réalisation de tifos exprimant leur protestation et leur mécontentement.

À Gabès, les groupes ultras ont exprimé leur rejet de la gestion officielle des dommages environnementaux, estimant que l’État avait accordé des « permis de pollution » tout en négligeant la santé des habitants.
Les jeunes écrivent :
« Nous avons appris dès l’enfance que la justice est le fondement du développement et que la protection de la nature est le sommet de la citoyenneté, mais nous avons découvert que l’État lui-même est le premier à trahir cet engagement. » Bad Blue Boys.
Le communiqué souligne la réalité d’une ville de près d’un demi-million d’habitants, étouffant entre un air pollué et une mer en perte de vitalité, malgré les slogans officiels sur la protection de l’environnement. Les messages de ces groupes ne sont pas toujours explicites : ils se construisent à travers des symboles et des slogans lisibles collectivement dans les tribunes, transformant les tifos en véritable plateforme d’expression de colère, de solidarité et de conscience face aux risques menaçant à la fois la société et la nature.

Image provenant de la page « Bad Blue Boys » sur Facebook.

Certaines tifos reflètent la solidarité avec le peuple palestinien ou expriment la contestation face à la crise au Soudan, appelant à la liberté et à l’indépendance, et dénonçant le génocide ou la répression politique.
La cause palestinienne reste particulièrement présente dans les tribunes : les tifos et banderoles y sont déployés pour soutenir la liberté et l’indépendance du peuple palestinien, tout en condamnant le génocide. Les supporters utilisent symboles, drapeaux et slogans inventifs pour transformer les gradins en plateforme de solidarité dépassant le cadre sportif, délivrant des messages clairs à l’attention des communautés locales et internationales sur l’injustice et la souffrance.
Ces mises en scène collectives montrent la capacité des ultras à lier art et sport à des causes humanitaires et politiques mondiales, impliquant le public dans une lecture symbolique partagée au sein de l’espace collectif des tribunes.

Dans le même esprit, certaines tifos expriment la solidarité des ultras avec le peuple soudanais, frappé par le conflit et la destruction, appelant à la liberté, à l’indépendance et à la fin de la violence. Les tifos servent à commémorer les victimes à mettre en lumière le génocide, utilisant symboles et illustrations pour traduire à la fois la souffrance des civils et la force de la résistance.
Ces messages dépassent la simple revendication : ils sont un outil pour impliquer le public dans la réflexion sur les crises humanitaires mondiales, rappelant que les tribunes peuvent être un espace d’expression pour les grandes causes, bien au-delà des clubs et du sport.

Dans ce cadre, le tifo devient le reflet de l’identité du groupe : il exprime leur appartenance au club ou à la ville, montre leur capacité d’organisation et de coordination, et révèle la force des liens internes ainsi que leur engagement envers les valeurs de solidarité et d’unité.
À travers ce travail collectif, les tribunes se transforment en un espace à double dimension : à la fois lieu de célébration du football et de l’équipe, et plateforme d’expression politique, sociale et culturelle. Le tifo n’est donc pas un simple spectacle visuel : il constitue une langue collective visible, illustrant les limites que le groupe peut dépasser au sein de la société, et démontrant comment les jeunes transforment art et sport en outils de conscience et de plaidoyer.
