Mohamed est pourtant directement concerné par les décisions municipales. Dans son village, les transports sont quasi inexistants, les commerces ont été désertés et la qualité de l’eau est régulièrement remise en question. “Je paye l'eau potable comme tout le monde, et quand l’eau du village a été polluée, on a tous subi les mêmes restrictions mais moi, je n'ai pas eu mon mot à dire," déplore-t-il.
Comme lui, plus de quatre millions de résident·es étranger·es installé·es durablement en France sont exclus du vote local. Seuls les citoyen·nes de l’Union européenne peuvent voter et être élu·es aux élections municipales, une situation qui contraste avec celle de nombreux pays européens, où ce droit existe depuis longtemps.
À l’approche des élections municipales de 2026, la question refait timidement surface dans le débat politique français. Plusieurs propositions de loi constitutionnelles ont été déposées fin 2025 par les formations de gauche. Mais cette discussion s’ouvre sans certitude d’aboutir, faute de majorité parlementaire.
Un citoyen sans bulletin
Pour Mohamed, l’enjeu est pourtant simple. "La vie dans la cité, c’est l’école, l’eau, les transports – tout ce qui touche à la résidence, pas à la souveraineté nationale."
Il revendique une participation à la gestion locale. "Je ne vois pas pourquoi je ne peux pas voter et participer à la gestion des impôts que je paye. Moi aussi, je peux avoir des idées," souffle-t-il.
Né à Hammam-Lif, dans la banlieue sud de Tunis, Mohamed grandit sous le régime autoritaire de Bourguiba. Pendant ses études de médecine, il s’engage syndicalement. Mais cet engagement a un coût. "Ça a affecté ma liberté, ma famille". Après un doctorat de médecine et une formation aux Etats-Unis, il tente de rentrer en Tunisie pour exercer. En vain. "Si j’étais resté, je n’aurais pas pu exercer mon métier".
Il arrive en France à la fin des années 1980, à 36 ans, et passe sa carrière dans les hôpitaux publics parisiens. "J’ai travaillé 30 ans ici, en France," se remémore-t-il. Il soigne, forme, participe aux mouvements sociaux pour le droit des étranger·es.
Trente ans de lutte, peu de relais
Depuis plus de trente ans, Mohamed milite surtout pour le droit de vote des étranger·es non-européen·es. Aujourd’hui, il coordonne le collectif J’y suis, j’y vote, qui rassemble de nombreuses organisations, dont la Ligue des droits de l’Homme.
Une fois par mois, le mardi soir, une dizaine de membres du collectif se retrouvent en visioconférence. Beaucoup sont aujourd’hui à la retraite, après des années d’engagement. Les échanges portent sur les propositions de loi en discussion, les rapports de force au Parlement, les député·es à convaincre, les signatures à obtenir. La crainte est toujours la même : voir le combat se diluer dans des initiatives dispersées, sans majorité suffisante pour aboutir. Le collectif s’organise alors comme un réseau de lobbying citoyen. "On est peu nombreux, mais on ne lâche pas," résume Mohamed.
Parmi les membres les plus actives figure Habiba Bigdade. Française, ancienne élue locale en région parisienne, candidate aux prochaines municipales, elle est également membre de la Ligue des droits de l’Homme. Son rôle consiste à faire le lien avec les institutions et les groupes parlementaires.
"Notre objectif, c’est d’aboutir à une proposition de loi qui puisse être votée par l’ensemble des groupes parlementaires," explique-t-elle.
Mais pour Habiba, les occasions manquées pèsent encore. Le droit de vote des résidents étrangers est un vieux débat en France, régulièrement invoqué depuis les années 1980. Si des responsables de droite comme de gauche s’y sont ponctuellement déclarés favorables, la réforme n’a jamais abouti. Une mesure politiquement risquée, qui suppose en outre une révision de la Constitution.
Une seule fois pourtant, les conditions semblent réellement réunies. "La seule fenêtre de tir possible ces quarante dernières années, la seule vraiment, c’est l’été 2012,” se souvient Habiba. François Hollande a alors fait du droit de vote des étrangers une promesse de campagne. Après sa victoire à l’élection présidentielle, la gauche dispose d’une majorité à l’Assemblée nationale comme au Sénat. "On avait la possibilité de fixer un moment historique dans l’histoire du suffrage en France. Ça aurait juste demandé du courage politique," regrette-t-elle.
Depuis, la lassitude affleure. "On se dit : si on n’y est pas arrivé à ce moment-là, on va y arriver quand ?"
La fatigue des irréductibles
Le 18 décembre 2025, journée internationale des migrant·es, Mohamed Ben Saïd est venu seul, place de la République, avec une banderole de plusieurs mètres : Pour une citoyenneté de résidence. Pour le droit de vote et d’éligibilité de tous les résidents étrangers. Les autres membres du collectif ne sont pas disponibles ce jour-là.
Alors Mohamed sourit, interpelle des passant·es, recrute quelques jeunes pour marcher à ses côtés et tenir la banderole. Autour de lui, les cortèges sont plus fournis. Les slogans scandés portent sur les discriminations, la mise à l’abri et la régularisation des sans-papiers. Son combat n'est pas une priorité.

Mohamed Ben Saïd lors de la marche organisée à l’occasion de la journée internationale
des migrant·es à Paris, 18 décembre 2025. © Carlotta Poirier
Un peu plus loin, il est rejoint par Ali El baz. Arrivé du Maroc dans les années 1970, Ali est militant de longue date. Il est aujourd’hui bénévole au Groupe d’information et de soutien des immigrés (GISTI). Comme beaucoup, il a d’abord cru au retour, à une présence en France provisoire. Puis le temps passe, la vie s’installe. "À partir de là, tu te considères comme un citoyen. Tu veux participer à la vie locale", dit-il.
Aujourd’hui, la fatigue est plus lourde. Ali continue de se rendre aux manifestations mais dit avoir perdu espoir. "J’ai l’impression de mendier ce droit-là. À un moment, tu te dis : "gardez-le".
Sur le même sujet
Ailleurs, un droit banal
Dans quatorze pays européens – comme l’Irlande, la Suède ou la Belgique – les étrangers peuvent voter aux élections locales, parfois depuis plusieurs décennies. Cette pratique ne s’est pas traduite par un affaiblissement démocratique. Au contraire, plusieurs travaux de recherche montrent une participation civique accrue et un investissement plus fort dans la vie locale, notamment dans les pays nordiques où ce droit existe depuis les années 1970.
En France, l’opinion publique est de plus en plus favorable à cette mesure. Selon une enquête de l’institut de sondage Harris Interactive publiée en 2021, près de deux Français·es sur trois soutiennent le droit de vote local des étrangers. Un niveau inédit, en progression continue depuis le début des années 2000, qui contraste avec l’absence d’évolution législative.
Pour la politologue Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste des migrations, ce décalage pose un problème démocratique de fond. "On ne peut pas avoir des citoyens de seconde zone indéfiniment," souligne-t-elle. Selon la chercheuse, le soutien croissant de l’opinion tient au fait que les décisions locales concernent directement celles et ceux qui vivent au quotidien dans un même quartier ou une même commune.
“Il y a une prise de conscience que celles et ceux qui vivent à côté de nous devraient aussi être consultés sur les affaires de la vie quotidienne,” analyse-t-elle.
Elle explique l’évolution de l’opinion par un changement de regard sur la citoyenneté locale. "Aujourd’hui, les Français sont favorables parce qu’ils estiment que leurs voisins devraient aussi être consultés sur les affaires de la vie quotidienne."
Selon la chercheuse, la citoyenneté ne se réduit pas à la nationalité juridique. Elle se construit aussi par la résidence et la participation concrète à la vie collective, en particulier à l’échelon municipal. Refuser le droit de vote local à des personnes installées de longue date revient ainsi, selon elle, à maintenir une exclusion politique durable, sans justification.
Une citoyenneté disputée
Les opposant·es au droit de vote local des étranger·es non-européen·es défendent une conception restrictive de la citoyenneté, indissociable de la nationalité. Selon eux, accorder le suffrage à des résident·es étranger·es affaiblirait la citoyenneté française et la République, en rompant le lien entre droits politiques, valeurs partagées et engagement durable dans la nation. Cette position est de longue date portée par l’extrême droite. En 2022, Jordan Bardella, aujourd’hui président du Rassemblement national, dénonçait ainsi sur X (ex-Twitter) une “ dépossession finale des Français de leur pays”.
Mais l’argument dépasse ce seul camp. Dès 2012, Pascal Mangin, alors conseiller municipal et communautaire de Strasbourg (Union de la droite et du centre), écrit dans une tribune publiée dans Le Monde que le droit de vote des étrangers constituerait "un affaiblissement de la République", estimant qu’il donnerait le même poids électoral à des "intermittents de la France" et à des citoyen·nes ayant accepté les droits et devoirs liés à la nationalité. Selon lui, l’intégration devrait d’abord passer par l’emploi, le logement, l’accès à la santé et, à terme, par l’acquisition de la nationalité – pas par le vote.
La “démocratie en panne”
Ces réticences partagées, les verrous constitutionnels et les calculs politiques font du droit de vote local des résident·es étranger·es, un sujet souvent évité. "C’est une revendication mise de côté, un militantisme un peu oublié", observe Catherine Wihtol de Wenden.
En attendant, certaines communes expérimentent des dispositifs parallèles : conseils consultatifs, votations citoyennes. Habiba Bigdade y voit une solution transitoire, mais insuffisante. "Ne pas accorder le droit de vote aux résidents étrangers, c’est donner l’image d’une démocratie en panne".
L’histoire se répète, rappelle-t-elle. “La France a toujours été réticente à accorder de nouveaux droits. Les femmes ont obtenu le droit de vote en 1944, bien après d’autres pays.” Mohamed fait le même parallèle. "On vit le même calvaire qu’ont vécu les femmes. Le jour où ce droit sera accordé, il profitera à tous. Personne ne reviendra dessus."
Le retraité replie sa banderole et rejoint la gare pour rentrer chez lui, dans son village d’Eure-et-Loir. Comme des millions d’autres, il continue de vivre en France, d’y contribuer, d’y appartenir. Sans jamais décider.


