Un sélectionneur sans autonomie
Déjà passé à deux reprises sur le banc de l’équipe nationale, sans expérience significative au plus haut niveau et bien que limité tactiquement, Sami Trabelsi incarne à ce jour le coupable idéal pour la Fédération. Pourtant, sa situation était fragile bien avant le coup d’envoi de la CAN. Selon plusieurs sources auprès d’inkyfada, Hussein Jenayah, vice-président de la FTF, souhaitait se séparer de Sami Trabelsi dès le mois de novembre, après le match amical face au Brésil disputé le 18 novembre. La gestion du groupe et certains choix sportifs avaient alors suscité une profonde insatisfaction au sommet de la fédération. La décision aurait pu être actée à ce moment-là, mais le match nul 1-1 décroché face à la Seleção a temporairement gelé la situation.
Ce résultat, perçu en interne comme inespéré, a offert un sursis à Trabelsi, lui laissant une chance de conduire la sélection jusqu’à la CAN. Un sursis, car la défiance n’a jamais réellement disparu. Ce maintien de façade n’a pas modifié le fonctionnement interne. Selon nos informations, le sélectionneur est privé, tout comme ses prédécesseurs, d’une marge de manœuvre réelle. Les décisions sportives ne relevaient pas uniquement du staff technique, car Hussein Jenayah intervenait selon plusieurs sources au sein de l’équipe directement sur des choix clés, de la composition de l’équipe à la désignation du capitaine, à l’image des pratiques déjà observées sous la présidence de Wadie Jary, son prédécesseur emprisonné, dont il est resté proche. Le brassard de capitaine confié à Ferjani Sassi en est une illustration emblématique : Trabelsi y était opposé, préférant Ellyes Skhiri, mais la décision lui avait été imposée. Cette ingérence permanente a fragilisé l’autorité du sélectionneur et brouillé les responsabilités au sein du groupe, en contradiction avec les principes de gouvernance défendus par la Confédération africaine de football (CAF).
Ce malaise n’est d’ailleurs pas seulement perceptible depuis les tribunes ou les réseaux sociaux. Il a aussi été exprimé par Hannibal Mejbri, 22 ans, seul à s’être arrêté en zone mixte après le match. “On est en retard dans notre football, et ça, il faut le dire, on est en retard sur beaucoup de choses”, a reconnu le milieu de terrain évoluant à Burnley en Premier League. “On doit tous s’asseoir autour d’une table, tous les responsables du foot tunisien, et se poser les réelles questions [...] Je ne vis pas en Tunisie, ce serait hypocrite de ma part, mais je ne peux pas ne pas en parler. C’est triste.”
Insultes et altercations, une CAN sous tension
Les limites sur le terrain ont rapidement laissé place à des tensions extra-sportives révélatrices d’un climat délétère. Selon les éléments recueillis par Inkyfada, le vice-président de la FTF, accompagné du responsable de l’équipe première Khemais Hamzaoui, a tenté d’accéder à la zone VVIP, strictement réservée aux présidents et membres accrédités de la CAF. Refusé par les agents de sécurité, Jenayah aurait proféré des insultes à leur encontre. Deux responsables du protocole, l’une algérienne, l’autre marocaine, ont rédigé des rapports transmis à la CAF.
Lors de son audition devant la commission de discipline, Hussein Jenayah a nié l’ensemble des accusations. Il a affirmé qu’il cherchait une place pour l’ambassadrice de Tunisie. Une version immédiatement contestée par la responsable du protocole de la CAF, qui l’a confronté à une photographie montrant que l’ambassadrice était déjà installée au siège qui lui était réservé. Selon nos informations, il lui aurait alors été demandé de cesser de nier les faits, au regard de l’existence de rapports jugés accablants. Toujours selon les éléments recueillis, l’incident trouve son origine dans la volonté de Hussein Jenayah de s’asseoir à proximité immédiate de Patrice Motsepe, président de la CAF, lors de la rencontre Tunisie–Nigeria. Une responsable du protocole serait intervenue pour lui signifier qu’il n’était pas autorisé à occuper cette place et devait rejoindre le siège qui lui avait été attribué, situé derrière celui du président de la CAF. Jenayah aurait refusé dans un premier temps d’obtempérer et insisté pour rester à cette place.
Ce n’est qu’après l’intervention insistante de la responsable du protocole qu’il aurait finalement accepté de se déplacer. C’est à ce moment-là qu’il aurait commencé à proférer des insultes en arabe à l’encontre de cette dernière. Les faits relèvent de l’article 108 du code disciplinaire de la CAF et exposent Hussein Jenayah à une suspension comprise entre six mois et un an.
Les tensions se sont également manifestées dans les tribunes. Toujours selon nos informations, le père du joueur Ferjani Sassi a failli en venir aux mains avec un supporter critique envers son fils lors du match nu (1-1) contre la Tanzanie le 30 décembre 2025. Une scène symptomatique d’un climat de crispation généralisée, où toute remise en question, sportive ou institutionnelle, devient explosive.
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Ces faits s’inscrivent dans un système plus vaste, déjà documenté par inkyfada en avril dernier, dans lequel la gouvernance du football tunisien est de plus en plus imbriquée dans des logiques d’influence et d’intérêts privés. Au cœur de ce dispositif figurent deux sociétés devenues incontournables dans l’écosystème du football africain : Sportedge et Africa TMS.
Présentées comme de simples prestataires logistiques, elles ont progressivement étendu leur champ d’action jusqu’à devenir des acteurs centraux de l’organisation des matches amicaux et des stages de préparation sur le continent. Des documents consultés par inkyfada montrent que ces sociétés bénéficient de mandats exclusifs leur confiant la négociation, l’organisation et la gestion financière des rencontres internationales de plusieurs sélections africaines. Entre 2022 et 2023, au moins sept fédérations ont signé ce type d’accords. Madagascar, le Togo, le Niger, le Bénin, le Libéria, le Botswana ou encore Djibouti figurent parmi les pays concernés.
Ces deux structures,
déjà évoquées par inkyfada sont dirigées par le Tunisien Safwen Aidi, avec l’appui de l’agent licencié FIFA Moez Brahmi. Ensemble, ils ont bâti un réseau d’influence transnational, favorisé par des appuis institutionnels de premier plan.
inkyfada avait ainsi révélé le rôle joué par Fouzi Lekjaa, président de la Fédération marocaine de football, dans le soutien apporté à la liste conduite par Moez Nasri et Hussein Jenayah lors des élections à la Fédération tunisienne de football.
Un soutien structuré, organisé notamment à travers Safwen Aidi, devenu un intermédiaire central entre certaines fédérations africaines et les nouveaux possesseurs du pouvoir au sein de la FTF, jusqu’à faire recruter un responsable de la logistique au
sein de la fédération, Chaker Ferjani, payé 4000 dinars tunisiens par mois, sans concours ni appel à candidature.
Ce réseau a rapidement produit des effets concrets au sein même de la Fédération. Parmi les éléments négociés avec la FTF figurent l’accueil de sélections comme le Burkina Faso ou le Mali. Les frais liés à ces opérations sont d’abord pris en charge sur les comptes de la fédération tunisienne, avant d’être facturés par Sportedge, via le duo Aidi–Brahmi. Parmi les dépenses imputées à la FTF, 100 000 dinars tunisiens ont été débloqués pour loger l’équipe burkinabée au Sheraton Tunis en juin 2025, alors même que la Fédération prétend depuis plus d’un an un manque de budget pour recruter un entraîneur étranger. Un mécanisme sans transparence sur ces montages financiers, alors que les comptes de la FTF sont au plus mal. Toujours selon les informations recueillies par inkyfada, ce même réseau serait également intervenu pour tenter d’atténuer la sanction disciplinaire encourue par Hussein Jenayah auprès de la CAF, Safwen Aidi et Ahmed Yahya étant cités parmi les relais activés.
Comme le détaille inkyfada depuis plusieurs mois, la débâcle tunisienne à la CAN est le symptôme d’un système où le sportif est progressivement subordonné à des logiques d’influence, de lobbying et de réseaux. Du banc de touche aux couloirs des hôtels, des décisions structurantes se prennent loin du terrain, parfois même loin du pays. “En sacrifiant le sélectionneur, la FTF a tenté de répondre à la colère immédiate. Mais tant que ces mécanismes continueront de structurer la gouvernance, la Tunisie restera enfermée dans un cycle d’échecs répétés. La CAN n’a pas provoqué la crise, elle l’a simplement rendue impossible à ignorer”, conclut un proche de la Fédération.


