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Anouar, 23 ans, sans emploi, une vie en suspens, 200 dinars par mois


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06 Juin 2022 |
Suite à plusieurs expériences professionnelles précaires, Anouar devient gérant d’un petit commerce qui fait faillite au bout d’un an. Entre sa passion pour la musique et des rêves d’émigration irréalisables, il peine à retrouver un emploi.

Assis dans un café, Anouar fait défiler sans entrain les offres d’emploi sur son téléphone, impatient de rentrer chez lui et de s’installer devant sa guitare.

Malgré plusieurs diplômes de formation professionnelle, Anouar est sans emploi depuis plusieurs mois. Dès ses 14 ans, il commence à étudier dans un collège technique, où il se découvre une passion pour la mécanique. Il souhaite suivre cette voie mais ses parents poussent pour qu’il poursuive ses études dans un autre secteur, la restauration, car cela lui permettrait d’émigrer, explique-t-il. Il finit par céder à leur demande. “Si j’avais pu choisir, j’aurais sans doute continué la mécanique, mais mes parents voyaient ça d'un mauvais œil”, témoigne-t-il. Après plusieurs redoublements, il finit par décrocher deux diplômes de formation professionnelle, en pâtisserie et en cuisine.

Diplômé à 20 ans, il commence directement à travailler dans la pâtisserie et enchaîne les expériences professionnelles précaires. "Dans ce domaine, tu n’as aucun droit. Aucun employeur ne te fera un contrat de travail. Tu es exploité et tu dois l’accepter, surtout les plus jeunes”, raconte-t- il. La plupart de ses ancien·nes camarades de classe sont dans une situation similaire en raison des conditions de travail. “Personne ne reste très longtemps au même endroit”, témoigne-t-il.

Ses premières expériences se font en tant que stagiaire et il fait face à des conditions de travail difficiles. “On te donne plusieurs tâches sans aucune formation, alors que tu es censé être là pour observer”, relate-t-il. Ce qui l’a un jour conduit à subir de graves brûlures sur ses mains. “J’ai voulu porter plainte parce que je connaissais mes droits, mais j’ai laissé tomber”. À la fin de ce même stage, ses employeurs l'obligent à travailler plus longtemps que prévu, et pour une rémunération inférieure à ce qui était convenu, sans quoi il ne pouvait recevoir son attestation de stage.

“En Tunisie, surtout dans ce domaine, tu dois travailler dans des conditions très précaires [...] La pâtisserie est censée être un art, mais on te traite mal, et tu n’as aucun droit.”

À l’arrivée de la pandémie, Anouar reste près d’un an au chômage. “Personne n’a travaillé pendant cette période”, commente-t-il. Un de ses voisins lui présente alors l’opportunité d’ouvrir un petit commerce. Pendant plus d’un an, il devient gérant d’un magasin. “C’est difficile de gérer un commerce seul [...] Il aurait fallu être deux ou trois”, argumente-il, en expliquant qu’il fallait pour cela être disponible tout le temps. “Ça m’étouffait à la fin d'être coincé dans ce petit espace pendant toute une journée”. Mis à part sa mauvaise gestion financière, l’emplacement assez enclavé du commerce n’était également pas idéal. “Au bout d’un an, j’en ai eu marre, j’étais fatigué. Il n’y avait plus d’argent ni de marchandises en stock. J’ai arrêté.”

Depuis janvier, Anouar est au chômage.

“Aujourd’hui, en plus d’avoir dépensé de l’argent pour des études que je ne voulais pas vraiment faire, je reste sans emploi”.

Voici un aperçu de ses entrées et sorties d’argent mensuelles :

Suite à l’incarcération récente de son père, les revenus au sein de sa famille ont brusquement diminué. Aujourd’hui, des quatre membres de sa famille, seule sa mère a un revenu stable, dont la quasi-totalité est utilisée pour payer le loyer et les courses. Le peu d’argent restant est réparti entre ses deux enfants.

Voici le détail de ses entrées et sorties d’argent mensuelles :

Passionné de musique, Anouar passe ses journées à jouer de la guitare. Il prend également des cours de secourisme plusieurs fois par semaine, qui sont à l’origine de la plupart de ses frais de déplacement, à hauteur de 10 dinars par mois. Une dépense qu’il ne peut pas toujours se permettre. “Je n’y vais plus ces derniers temps, j’essaie d’éviter de dépenser de l’argent”, raconte-t-il. Il se déplace ainsi principalement à pieds.

La majorité de ses dépenses sont liées à l’achat d’un nouveau téléphone le mois dernier qu’il paie sur six échéances, à hauteur de 85 dinars par mois. Le reste étant réparti entre les quelques repas qu’il prend à l’extérieur et ses consommations de cannabis et de cigarettes, financées en partie par ses ami·es.

Ses journées sont ainsi rythmées par le café quotidien avec ses ami·es, la musique et la recherche d’emplois, en partie à travers ses connaissances.

Zone grise

Les pressions familiales pour retrouver un emploi commencent à se faire sentir. “J’essaie de ne pas prendre d’argent de chez ma mère (...) Si mon père était là, j’aurais pu me permettre de rester plus longtemps au chômage", reconnaît-t-il.

Ainsi, il tente tant bien que mal de trouver un emploi temporaire, mais dénonce certaines logiques chez des employeur·euses qui l'en empêchent. "Dès qu’ils voient une barbe et des cheveux longs, ils me refusent. Il n’y a que certains bars ou cafés culturels qui te laissent t’exprimer. Alors que ça n'a rien à voir avec l'hygiène ou avec la politesse", dénonce-t-il.

“Pour travailler, il faut être comme des robots.”

Futur

Anouar rêve aujourd’hui d’acheter un ordinateur puissant pour continuer à faire de la musique pendant son temps libre. “J’aurais aimé pouvoir faire des études d'audiovisuel", révèle-t-il. Mais sa situation financière ne le permet pas.

D’autre part, sur le long-terme, Aouar envisage de quitter la Tunisie, probablement pour aller au Canada. Il essaye ainsi de prendre des cours d’anglais pendant son temps libre.