Comment la guerre entre la Russie et l'Ukraine menace-t-elle la sécurité alimentaire de la Tunisie ?

La menace de la crise alimentaire pouvant découler de la guerre entre la Russie et l'Ukraine et la flambée des prix des céréales sur les marchés mondiaux ont plongé le monde entier dans un état de peur. Comment cette crise menace-t-elle la sécurité alimentaire tunisienne à la lumière d'un contexte économique national fragile marqué par un endettement en hausse et des réserves de change en baisse ?
Par | 30 Mars 2022 | 10 minutes | Disponible en arabeanglais
" Cela fait des années que la situation est difficile. Il faut à présent préserver chaque grain de blé ou d'orge de la récolte de cette année, faute desquels nous n'aurons aucune immunité." déclare le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, quelques jours après le début de la guerre, au sujet des répercussions économiques que la Tunisie pourrait subir.   

En effet, plus de la moitié des importations de céréales du pays dépendent de l'Ukraine et de la Russie. Par conséquent, les craintes s'accentuent sur les risques que représentent la guerre pour l'approvisionnement en blé et en orge.  

  Pays d'où la Tunisie importe ses besoins en céréales (2017-2019)  

Source  : (The Observatory of Economic Complexity (OEC)

À l'échelle mondiale, la Russie et l'Ukraine représentent plus du tiers des exportations mondiales en céréales*. Le bassin de la mer Noire occupe ainsi une place centrale dans la production et l'approvisionnement alimentaires mondiaux. Et la Russie se classe au premier rang mondial des pays exportateurs de blé, tandis que l'Ukraine occupe la cinquième place.

Ceci explique les préoccupations concernant l'approvisionnement en céréales apparues à l'annonce du début des opérations militaires en Ukraine, vers la fin du mois de février. Les prix des produits alimentaires atteignent un niveau record, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture  (FAO) . Les prix mondiaux du blé et de l'orge, par exemple, enregistrent une hausse de 31 % par rapport à l'année précédente.

"La guerre a des répercussions importantes sur la sécurité alimentaire. Elle touchera particulièrement les pays qui dépendent de la Russie et de l'Ukraine pour 30 % ou plus de leur approvisionnement en blé. Nombre de ces pays sont moins développés, à faible revenu ou en déficit alimentaire, et sont répartis en Afrique du Nord, en Asie et au Proche-Orient." Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO)  

Il est probable, selon la même organisation, que les pays dépendant des importations de blé, dont la Tunisie, augmentent fortement les quantités requises, ce qui exercera une pression supplémentaire sur l'offre mondiale. La continuation de la guerre depuis le 24 février 2022 risque de renforcer une crise alimentaire mondiale qui peut porter atteinte à plus de 50 pays.

Les retombées de la guerre sur l'accès à l'alimentation

Du fait du rôle central des deux pays dans la production et l'exportation de céréales dans le monde, toute perturbation de leurs activités agricoles et commerciales entraîne une altération de l'offre mondiale de céréales et de ses prix. 

En Ukraine, les semis de céréales du printemps sont habituellement prêts à être récoltés au début de l'été. Cependant, dans le contexte actuel, la capacité des agriculteurs·trices ukrainien·nes à les récolter et à les commercialiser est incertaine. D’une part, l'exode massif de la population a réduit la main-d'œuvre et le nombre de travailleur·ses agricoles. De l’autre, l'accès aux champs agricoles devient difficile. C'est pourquoi le 03 mars 2022, les autorités ukrainiennes ont annoncé l'interdiction des exportations de blé afin de “ prévenir une ‘crise humanitaire en Ukraine’, ‘stabiliser le marché’ et ‘répondre aux besoins de la population en produits alimentaires essentiels’.

D’autre part, les ports russes situés sur la mer Noire sont toujours en activité, et aucune perturbation notable de la production agricole n'est envisagée dans le court terme. Toutefois, au vu de sa position de leader mondial dans la production de blé, les sanctions financières imposées à la Russie pourraient entraîner une pénurie de l'offre mondiale. 

La portée et la durée de ce conflit sont encore indéterminées. D'éventuelles perturbations des activités agricoles de ces deux grands exportateurs de produits de base aggraveraient sérieusement l'insécurité alimentaire mondiale, compte tenu des prix internationaux élevés et fluctuants des produits alimentaires et des intrants." Organisation des Nations unies pour l'Alimentation et l'Agriculture.  

Parallèlement, avec l'intensification des affrontements militaires, le nombre de pays ayant interdit l’exportation d’un groupe de produits alimentaires afin de protéger leur sécurité alimentaire locale augmente. Ce nombre s'élève à 13 pays, avec la Russie en tête. Outre l'annonce initiale de la suspension temporaire des exportations d'engrais le 10 mars, la Russie a de nouveau déclaré qu'elle imposait des restrictions aux exportations de céréales vers quatre pays membres de l'ancienne Union soviétique, et ce afin d'éviter les pénuries et la hausse des prix. L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture a d'ailleurs adressé une mise en garde dans un communiqué, notant que “ la réduction des droits de douane à l'importation ou le recours à des restrictions à l'exportation contribueraient à court terme à résoudre les problèmes de sécurité alimentaire de certains pays, mais entraîneraient également une hausse des prix sur les marchés mondiaux.”.

La Tunisie mise sur les céréales pour assurer sa sécurité alimentaire

Le régime alimentaire tunisien, selon l'enquête nationale sur la nutrition des ménages, est principalement constitué de céréales.
La consommation annuelle moyenne de ce produit est d'environ 174,3 kg par personne. Le mode de consommation varie en fonction de la région habitée. 

La consommation moyenne de céréales par habitant en zone rurale dépasse de plus de 30 kg la consommation moyenne par habitant en zone urbaine. De plus, la moitié ou plus des calories, de l'albumine et du fer sont fournis par les céréales. 

Au cours des dernières années, la consommation annuelle de céréales des Tunisien·nes s'élève à plus de 3 millions de tonnes, réparties équitablement entre blé dur, blé tendre et orge.

  Quantité de consommation nationale de céréales (2018-2021)  

Source  :  Office des Céréales  

Le concept de sécurité alimentaire, tel qu’il est défini aujourd’hui, diffère de l’ancien, et ne se confond pas avec l’autosuffisance alimentaire qui se fonde sur la capacité d’un État à satisfaire tous les besoins alimentaires d’une population par la seule production nationale. La définition du Sommet mondial de l’alimentation de 1996 détermine que “ la sécurité alimentaire est assurée quand toutes les personnes, en tout temps, ont économiquement, socialement et physiquement accès à une alimentation suffisante, sûre et nutritive qui satisfait leurs besoins nutritionnels et leurs préférences alimentaire pour leur permettre de mener une vie active et saine”. 

Cette définition, d’après l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, est la plus en phase avec les transformations actuelles puisqu’elle permet aux pays de gérer l'augmentation constante de la consommation alimentaire et de compenser les fluctuations de la production et des prix.

Une dépendance nécessaire à la sécurité alimentaire

Afin de garantir sa sécurité alimentaire, la Tunisie a recours aux marchés étrangers qui lui fournissent environ deux tiers de ses besoins en céréales. Cette dépendance s'est accentuée ces dernières années, notamment avec les répercussions de la crise de Covid-19 sur les quantités et les prix de la production céréalière mondiale. Ainsi, la production céréalière locale ne couvre qu'une petite partie des besoins totaux des Tunisien·nes.  

L'Office national des Céréales a le monopole de l'activité d'importation destinée à couvrir les besoins du pays non assurés par la production locale. Pour couvrir ces besoins, les importations de céréales se font par appels d'offres internationaux restreints lancés lorsque la faisabilité de l'achat est validée. Selon le directeur général de la Production agricole, Abdelfattah Saïd, la commission des achats de l'Office des Céréales détermine ses requêtes en fonction du prix des céréales sur les marchés internationaux et du stock qui, obligatoirement, doit couvrir 4 mois de consommation. La commission des achats publie chaque mois des appels d'offres afin de compenser ce qui a été consommé.   

Saïd détaille les procédures des achats : "Les appels d'offres sont accordés aux fournisseurs qui proposent le prix le plus bas, en tenant compte des conditions spécifiques exigées en Tunisie en matière de qualité."  

“Nous n'avons pas une grande capacité de stockage. Parfois, les prix du marché baissent et nous ne pouvons pas acheter de céréales parce que nous ne trouvons pas où les stocker. Ceci est dû au fait que la capacité totale de stockage entre l'Office des Céréales et les particuliers ne dépasse pas 1,4 million de tonnes." Abdelfattah Said, directeur général de la Production agricole au ministère de l'Agriculture.

La Tunisie s'approvisionne généralement en céréales en fonction du calendrier mondial de production de céréales correspondant aux saisons de récolte de chaque région à travers le monde, étant donné que les prix baissent en périodes d'abondance. En automne, les récoltes de blé de printemps sont importées d'Europe de l'Est et des pays du bassin de la mer Noire, alors qu’en hiver, les récoltes sont importées des cultures nord-américaines et sud-américaines. 

La Tunisie a recours à l'importation à partir des stocks stratégiques des grands pays producteurs d'Europe occidentale, ou des pays du bassin de la mer Noire pour les autres périodes de l'année. En été, l'approvisionnement dépend principalement des productions locales.

  Pourcentage de céréales importées par rapport aux besoins nationaux totaux (2018-2021)  

Source  :  Office des Céréales  

Quant à la production locale, l'Office des céréales est chargé de superviser, de réguler et de contrôler la collecte, de réceptionner, de stocker et de vendre toutes les quantités de céréales collectées par les organismes collecteurs de céréales. Cependant, la différence entre la quantité de céréales produite annuellement et la quantité de céréales collectée par l’Office est considérable. “ Nous produisons environ 1,6 million de tonnes par an, dont près de la moitié seulement est stockée à l'Office des Céréales.” explique Abdelfatteh Said, directeur général de la Production agricole au sein du ministère de l’Agriculture.  

Le directeur général rattache l'incapacité de l'État à collecter toutes les récoltes de céréales à la libéralisation du commerce de l'orge en Tunisie. Dans un premier temps, la production locale est répartie entre 450.000 tonnes d'orge, 950.000 tonnes de blé dur, et le reste est réparti entre d'autres types de blé tendre " tritical", d'après ses dires.  

Avec l'augmentation de la demande, ces dernières années, de matières premières pour l'alimentation animale, dont les prix ont augmenté sur les marchés internationaux, les producteurs ont commencé à préférer vendre leurs récoltes d'orge sur le marché local et l'État n'en stocke rien. Si l'on ajoute à cela les semences et la consommation personnelle ainsi que la contrebande et l'inefficacité des circuits de collecte, l'État ne collecte que la moitié de ses récoltes de céréales par an.” Abdelfattah Said, directeur général de la Production agricole au sein du ministère de l’Agriculture.  

Une crise accentuée par la guerre“

" Des navires arrivent, en ce moment, avec nos importations de céréales comme d'habitude. Nous avons suffisamment de stocks disponibles jusqu'en mai ou juin. Après cette période, nous compterons sur la récolte tunisienne, qui renforcera nos stocks. Nous n'avons pas de problème pour le moment.” C'est ce qu'a déclaré Mahmoud Elyes Hamza, ministre de l'Agriculture, en réponse aux craintes que les achats sous contrat ne parviennent pas aux ports tunisiens  

Or, la menace qui pèse sur la sécurité alimentaire a commencé à se faire sentir vers la fin de l'année 2021. Avant le déclenchement de la guerre et avant même que les craintes d'une confrontation armée ne s'intensifient, l'Agence de presse Tunis Afrique annonce, le 20 décembre 2021, que 4 navires étrangers chargés de blé, d'orge et de farine importés sont restés en mer sans pouvoir accéder au port commercial de Sfax et décharger leurs cargaisons en raison de l'incapacité de l'Office des Céréales à assurer le paiement de la marchandise importée. L'agence de presse officielle attribue cette situation à " la baisse de la notation de la Tunisie au cours des derniers mois. Elle a été classée parmi les pays en incapacité de payer, ce qui a conduit les fournisseurs étrangers à exiger un paiement immédiat."  

Et ce, dans un contexte où le déficit de la balance commerciale alimentaire tunisienne s'est accru en raison de la hausse des prix des matières premières provoquée par la crise de Covid-19. La valeur totale des importations de céréales a augmenté d'environ 513 millions de dollars en 2019 à environ 849 millions de dollars en 2021.

  Valeur des importations de céréales en millions de dollars (2018-2021)  

Source  :  Office des Céréales  

La baisse des réserves de change en Tunisie - qui s'établit à 127 jours à la date de publication de cet article - complique le processus d'approvisionnement des besoins en céréales importées.

Face à une hausse sans précédent des prix des matières premières alimentaires, qui ont atteint des chiffres records, la dépendance alimentaire pèse sur les finances publiques qui subissent encore les répercussions de la crise Covid-19.

  Évolution du prix d'achat moyen par tonne (2018 -2021)  

Source  :  Office des Céréales  

Les prix ont grimpé fin janvier, notamment en raison des craintes d'une invasion russe en Ukraine, selon la dernière publication de l'Observatoire tunisien de l'Agriculture. D'autre part, alors que les prix des céréales continuent à augmenter après le début de la guerre, les actions de l'État tunisien se sont limitées à une déclaration du ministère de l'Agriculture, selon laquelle : “ L'Office des Céréales a pu, durant la période écoulée, finaliser le programme d'approvisionnement pour assurer la couverture des besoins du pays en blé dur et orge jusqu'à fin mai 2022 et en blé tendre jusqu’à la fin du mois de juin 2022.

Au cours de cette période, la Tunisie sera épargnée des turbulences résultant des conflits dans la région du bassin de la mer Noire, selon les termes de la déclaration.

De son côté, la Banque centrale a noté dans un communiqué “ [qu’]en l'absence de décisions appropriées urgentes, la hausse des prix mondiaux des matières premières et de l'énergie et la baisse d'activité des principaux partenaires commerciaux, outre le climat incertain, aggraveraient le déficit courant et augmenteraient les pressions inflationnistes au cours de la période à venir.”  

Malgré de nombreuses tentatives, il n'a pas été possible d'obtenir des informations précises sur les mesures prises par le gouvernement ou l'Office des Céréales dans cette situation difficile. Pour sa part, le directeur général de la Production agricole, Abdelfatteh Said confirme que le ministère se consacre à l'amélioration du rendement de la production céréalière locale et à l'élargissement de la capacité de collecte et de stockage des récoltes de cette année.  

" Cette année, nous allons exploiter toutes les possibilités qui existent pour stocker un maximum de récoltes. Cela implique probablement le recours à des centres de collecte privés, ainsi qu'aux réserves de l'Office des Céréales et des Terres domaniales.” déclare Abdelfattah Said, le directeur général de la production agricole.  

Cependant, le recours aux cultures pour garantir la sécurité alimentaire des mois à venir ne semble pas garanti, étant donné la fluctuation de la production locale historiquement liée aux facteurs climatiques changeants. Said déclare : " La situation jusqu'à présent est estimée satisfaisante, mais elle est susceptible de se détériorer, en fonction des précipitations." Alors que les approvisionnements pour les mois suivants restent liés à la fragilité de la situation en Ukraine et à la vulnérabilité des marchés mondiaux.