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Khadija, 45 ans, deux enfants et un mari à charge, 1690 dinars par mois

05 Décembre 2021 |
Écartelée entre deux activités professionnelles et le travail domestique, Khadija tente tant bien que mal de faire tourner seule un foyer mis à mal par la pandémie. Au détriment de sa vie sociale, de sa disponibilité pour ses enfants, et de son bien-être psychologique.

À la fin de son dernier cours d’arabe tunisien dispensé dans un établissement du centre ville, sur les coups de 19h, Khadija prend à peine le temps de saluer ses élèves avant de s’esquiver vers la médina à pas pressés. Pour cette femme de 45 ans, chaque minute compte. Entre un poste de bibliothécaire en journée, 6 heures de leçons d’arabe étalées sur la semaine et la gestion d’un foyer composé de deux jeunes enfants et de son mari, Mounir, ses journées sont rythmées par des déplacements au pas de course. “Heureusement, j'habite dans la médina ! Je peux tout faire à pied, mes deux emplois sont à un quart d’heure”, explique-t-elle. 

Malgré ses deux emplois, dont chacun lui rapporte 500 dinars, Khadija peine à équilibrer le budget mensuel de sa famille. Artisan et décorateur de cinéma, Mounir a vu ses deux activités fortement réduites par la pandémie, jusqu’à la fermeture de son échoppe sous le poids des dettes. Depuis, il est au chômage, laissant la responsabilité financière du foyer à sa femme : “avant, il générait 1000 ou 1500 dinars par mois”. 

“On a perdu la moitié de nos revenus brutalement, c’était complètement inattendu.”

Pour tenter d’équilibrer, la famille a fortement réduit ses dépenses de loisirs. Alors que Khadija et Mounir pouvaient se permettre auparavant de prendre une location pour les vacances, ils se sont contentés, l’été dernier, d’emmener leurs enfants à la plage sur la journée. “Avant, j'avais minimum 500 de côté, pour être tranquille”, raconte-t-elle, “mais la période du covid nous a aussi fait utiliser l’argent de cette réserve”. Malgré ces efforts et le sacrifice de son épargne, Khadija finit chaque mois sur le fil, avec au mieux quelques billets en poche, et au pire un déficit de plusieurs centaines de dinars. 

Voici un aperçu de ses sorties et entrées d’argent mensuelles :

Une situation encore aggravée par l’irrégularité de ses revenus. Suspendus durant l’été, le Ramadan et à Noël, les cours d’arabe  ne lui rapportent rien durant 3 mois et demi. L’arrivée d’une grosse facture, d’une dépense imprévue ou du loyer de septembre, après deux mois sans cours, est synonyme d’angoisse pour cette femme qui n’avait, jusqu’ici, “jamais senti la dureté de la vie quand on manque d'argent”.

Pour s’en sortir, Khadija est contrainte de faire des compromis difficiles. Très accaparée par son travail et dans l’impossibilité de payer une garderie pour Nour, 10 ans, et Adam, 8 ans, elle a choisi de réserver cette option au plus jeune. Pour compenser, elle offre à sa fille plusieurs activités extra-scolaires afin de ne pas la laisser seule. “Elle a deux enseignants pour des cours particuliers, du sport, et elle prend des leçons d’anglais et de français dans une structure animée par des bénévoles”, détaille-t-elle. 

Khadija emmène également ses enfants aux activités de l’association “l’Art Rue”, qui propose des initiations artistiques gratuites aux enfants du quartier. Pour elle, “chercher sans arrêt ce genre d’initiatives” est aussi une manière de leur offrir le plus d’opportunités possibles, malgré la situation économique.

Même si Khadija connaît parfois des semaines difficiles, où elle doit repousser certaines courses faute de liquidités, elle peut compter sur l’aide matérielle ou financière de certains proches. Sa voisine, par exemple, assure la garde des enfants lorsqu’elle est retenue par le travail. “Cette année, elle paye même les frais de garderie pour mon fils, soir 90 dinars par mois”, explique-t-elle, émue. “Ce qu’elle fait pour moi, même une mère ne le ferait pas”. Un de ses oncles dont elle est proche lui transfère régulièrement de l’argent. Enfin, elle a mis au point avec une autre de ses voisines un système d’échange de vêtements entre enfants, afin de réduire cette dépense au minimum.

Et son mari ? “Lui, il est hors-ligne”, s’amuse Khadija. Face au quotidien de sa famille, Mounir reste passif. Depuis sa mise au chômage par la baisse de l’activité touristique et l’arrêt des tournages, il garde une petite activité de transport de marchandises, qu’il assure grâce à son tricycle. Il gagne autour de 400 dinars par mois mais l’intégralité de ses revenus est absorbée par son mode de vie, et notamment sa très forte consommation de tabac, qui coûte chaque jour au moins 10 dinars. “Quand il a de l'argent, il amène parfois de l'eau en bouteille, des petites choses. Mais ce n'est vraiment pas régulier”, explique Khadija. 

Voici le détail de ses dépenses et revenus mensuels :  

Pire : son mari lui demande régulièrement de petites sommes. Verre entre amis, café, restaurant, autant de dépenses qui exaspèrent sa femme : “Quand je vois les photos sur Facebook, ça m’énerve. Les 15, 20, 50 dinars que je lui donne, c'est ce qui va manquer à mes enfants”. Une pratique qui passe d’autant plus mal que Mounir ne profite pas de ce temps libre pour contribuer au travail domestique, d’après Khadija. 

Cette charge, totalement laissée à la responsabilité de Khadija, cumulée à ses deux emplois, lui impose un emploi du temps millimétré et épuisant. Du lever des enfants à 6h à leur coucher autour de 21h, la bibliothécaire assure tout : accompagnement à l’école, courses, préparation des repas, révision des devoirs, vaisselle, nettoyage de la maison, le tout haché par sa journée de travail de 9h à 19h. “Le soir, j’ai 1h30 avec eux. Si Mounir accomplissait juste une tâche, ça me soulagerait beaucoup. Mais non, je dois m'occuper de tout, je n'arrive pas à le changer”, explique-t-elle, déplorant “un problème d’éducation”. Le week-end est passé à accompagner les enfants à l’école et à leurs activités culturelles le samedi, à anticiper les repas de la semaine le dimanche.

“Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai eu plus d’une heure de repos”, confie-t-elle. 

À ce rythme, Khadija peine à trouver le temps de rendre visite à ses ami·es ou à sa famille, et s’en éloigne. Sans repos, elle atteint également un niveau d’épuisement de plus en plus difficile à surmonter. “J'aime ma famille, je ne pense pas à moi quand je fais toutes ces choses, mais le corps a ses limites”, raconte-t-elle. Frustrée par les difficultés financières et l’impossibilité de prendre du temps pour elle, la tension monte, parfois difficile à cacher devant ses enfants, qu’elle décrit comme “des victimes collatérales du stress accumulé tout au long de la journée”. “Parfois, mes enfants me demandent pourquoi je crie”, raconte-t-elle. “Quand ils me rappellent à l'ordre, je m'arrête, car ils n'y sont pour rien, les pauvres”. 

Voici une journée-type de Khadija :

Zone grise

Le mois de septembre est une période redoutée pour Khadija entre le loyer et la rentrée scolaire, surtout après deux mois de salaire diminué. Cet été, elle a dû souscrire à un crédit, initialement prévu pour les vacances. 

“Mais nous n’y sommes même pas allés. Tout l’argent est parti dans la rentrée scolaire des enfants”, raconte-t-elle.  

Les 200 dinars de mensualité de cet emprunt, qui devraient être remboursés en janvier prochain, pèsent lourd dans le budget de la famille. Bien que Khadija tente chaque mois de mettre de côté pour reconstituer une épargne de sûreté, elle avoue ne pas y parvenir, ce qui génère chez elle beaucoup d'angoisse. 

La situation financière de la famille devrait bientôt s’améliorer. Avec la reprise des tournages en Tunisie, Mounir a récemment retrouvé du travail pour quelques semaines, en tant que décorateur. Un poste qui l’accapare toute la journée, sans horaires fixes. "Ça durera peut-être deux mois, payé entre 350 et 400 dinars la semaine”, détaille-t-elle. “Heureusement, maintenant qu’il reçoit de l'argent, il n'oublie pas que je l'ai aidé quand il était en difficulté et met de la monnaie sur la table”. En revanche, Khadija constate que rien ne change en termes de répartition des tâches ménagères.

Futur  

Louant actuellement un S+1 dans la médina, Khadija ambitionne depuis de nombreuses années de devenir propriétaire, afin de sécuriser son logement pour la retraite et de pouvoir répondre aux demandes de ses enfants. “Mon mari, les enfants et moi, nous dormons tous dans la même chambre. Mais à mesure qu’ils grandissent, ils demandent de plus en plus à avoir leur chambre individuelle”, confie-t-elle. 

Pour cela, elle compte sur un héritage immobilier venant de la famille de son mari et envisage également un crédit, vu l’ampleur du chantier à venir. Cela reste, plus que jamais, hors de leur portée. “Tout est conditionné au fait que mon mari retrouve un travail stable”, explique-t-elle.

En attendant, tous les projets d’avenir de Khadija sont à l’arrêt, minés par l’incapacité à reconstituer une épargne et la nécessité de subvenir aux besoins quotidiens. Ce manque d’anticipation angoisse la mère de famille, qui craint que le temps ne joue contre eux. “Moi j'ai 45 ans, et si je prends un crédit immobilier, il faudra le rembourser avant ma retraite, quand j’aurai 62 ans.  Plus le temps passe, plus le montant que nous pouvons emprunter diminue, alors que celui nécessaire pour construire une maison augmente” , s’inquiète-t-elle. Par ailleurs, son mari, non déclaré dans un organisme de sécurité sociale, ne cotise pas. Malgré tout, Khadija tente d’envisager le futur avec optimisme, mais reconnaît “ne pas aimer penser à tout ça”.