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Skander, 23 ans, DJ et étudiant en hôtellerie, 3000 dinars par mois

07 Novembre 2021 |
Passionné de musique électronique, Skander pratique le DJing depuis de nombreuses années en parallèle de ses études. Malgré les contraintes du milieu et l’irrégularité de ses revenus, le jeune homme parvient tout de même à vivre confortablement avec l’aide de ses parents.

Il est 4h du matin à Gammarth, en banlieue de Tunis. Skander vient de finir de mixer. Il va rester jusqu’à la fermeture de l’établissement, avant de rentrer rapidement chez lui pour se préparer à sa longue journée de cours du lendemain.    

Rémunéré environ 500 dinars la soirée, Skander mixe depuis plus de 10 ans. Ses parents sont connus dans le milieu de l'hôtellerie où il baigne depuis son plus jeune âge, et à travers lequel il découvre sa vocation pour le DJing à 12 ans, grâce au DJ d’un hôtel où il passait souvent ses vacances. Il apprend en faisant beaucoup de recherches sur Internet, mais explique qu’il a eu "la chance d’avoir du matériel disponible pour m'entraîner”. En effet, le matériel standard pour pratiquer coûte à lui seul quelques milliers de dinars. Il se fait progressivement un nom, et commence à être connu vers ses 16 ans, quand un collègue le propulse sur les devants de la scène électronique tunisienne après avoir entendu une de ses démos. 

Au départ, sa famille était réticente et le poussait à se concentrer sur ses études, ce qu’il a dû faire l’année de son baccalauréat, au détriment de ses activités de DJing. Il se dirige ensuite instinctivement vers le domaine de l'hôtellerie et de la restauration : “Ça a été un choix très facile à faire.(...) Je suis destiné à faire ça. J'aime bien car j’ai grandi dedans”. Cette filière lui permet aussi de facilement trouver un équilibre entre ses études, qui ne lui demandent pas énormément d’efforts, et sa passion pour le DJing. Il explique qu’en étudiant sérieusement, il est assez facile d’obtenir de très bonnes notes. Lui se contente de moins, et préfère se consacrer à la musique. 

Le jeune homme soutient qu’il réussit à tenir le rythme entre ses études d’hôtellerie et la musique, car il ne fatigue pas facilement : “Le rythme est facile à encaisser, même si c’est un peu fatigant (...) Je suis toujours le premier à arriver à l'hôtel, 4h du matin parfois, ça ne me dérange pas”.

Skander se dit prêt à travailler nuit et jour pour sa passion, mais admet volontiers les nombreuses failles du métier de DJ en Tunisie. “Si j’avais beaucoup d’argent, je travaillerais même gratuitement pour les bons publics”. Le jeune homme explique ainsi qu’il se retrouve souvent à travailler devant un public indifférent que la musique électronique n’intéresse absolument pas, à cause des mauvais calculs faits par les gérant·es des établissements. Ces dernier·es invitent des DJs sans tenir compte des goûts de leurs habitué·es. "Même David Guetta n’aurait pas pu gérer ce genre de public !”, affirme-t-il. Pendant ce genre de soirées, il lui est donc arrivé de ne mixer qu'une heure avant de quitter les lieux.

Il raconte également qu’il arrive que des DJs ne se fassent pas payer, surtout pendant leurs débuts, mais précise que cela ne lui est arrivé qu'une seule fois. 

“En Tunisie, ce n’est pas le côté artistique qui prime, si tu remplis l'établissement, tu peux mixer quand tu veux” déplore-t-il, en estimant que “c’est sans doute dû au fait que la musique électronique ne fait pas partie de la musique traditionnelle. C’est un élément nouveau qui s’installe progressivement, mais qui doit être rentable”.

De plus, il explique que ce milieu est constitué de "clans", qui ne se rapprochent pas des nouveaux·elles venu·es. “Ils me considèrent souvent comme étant un bon DJ, mais pas connu” commente Skander, en expliquant qu’il pourrait le devenir si ses collègues l’invitaient plus souvent. Le jeune homme critique le manque d’entraide des DJs et l'absence d’inclusion dans ce milieu, qui pourrait être bien plus rentable selon lui si ce n’était pas le cas. 

Cela lui est également arrivé d'aider d'autres DJs tunisien·nes à composer leurs musiques, mais sans être beaucoup rémunéré. Le jeune homme reste néanmoins optimiste :  “Je suis sûr que ça va s’améliorer”. 

Skander vit essentiellement seul : sa mère est souvent en voyage et son père habite dans une autre ville. Il se charge donc de ses propres repas quotidiens et dépense 240 dinars en courses alimentaires, ainsi que 30 dinars par mois pour des produits d’entretien. Plusieurs de ses autres dépenses sont en lien avec son activité de DJ, car il est souvent amené à se déplacer et à consommer dans le cadre de son travail. “L’inconvénient c’est qu’il faut toujours sortir, donc il faut toujours dépenser. J’ai des charges d’auto-promotion à payer, c’est ce qui coûte cher”. Le jeune homme  explique que c’est pour cela que ses frais de sorties (environ 500 dinars par mois) sont élevés, en plus du fait qu’il aime également faire plaisir à ses ami·es.

Par ailleurs, l’abonnement mensuel à une plateforme de musique en ligne, qui lui coûte 100 dinars par mois, est également une autre dépense indispensable pour son métier. L’essence et l’entretien de sa voiture représentent une autre dépense importante, à hauteur de 500 dinars par mois.

Skander ne s’imagine pas pouvoir vivre sans l’aide financière de ses parents, qui prennent en charge ses frais de scolarité, ses vêtements et toute dépense médicale éventuelle. Le jeune homme vit dans l'appartement de sa mère, qui s’acquitte du loyer et de toutes les charges liées au logement. “J’ai à ma charge seulement mes caprices”, reconnaît-t-il. En effet, Skander peut se permettre de débourser 20 dinars par mois chez le coiffeur, et 300 dinars pour des produits cosmétiques qu’il achète tous les trois mois. 

Actuellement, il est rémunéré environ 500 dinars la soirée, ce qui lui fait 3,000 dinars s’il travaille plusieurs weekends de suite, comme c’est le cas ce mois-ci grâce à la réouverture des bars et boîtes de nuit, après une longue période de confinement pendant l’été. 

Zone grise

Skander explique qu’en Tunisie, seuls les DJs généralistes, travaillant tous types de musique, peuvent travailler plusieurs soirs par semaine et bien gagner leurs vies, même si leurs cachets par soirée sont en général moins élevés que ceux qu’il touche.   

“On ne peut pas vivre en Tunisie en étant DJ de musique électronique”, affirme-t-il.

La totalité de son épargne du mois a été utilisée pour l'achat d’un nouveau casque professionnel, qui lui a coûté 1240 dinars. En effet, son matériel doit être renouvelé au bout de quelques années. Son épargne sert également à financer son mode de vie pendant les mois où il ne peut pas beaucoup travailler, en raison de ses études ou des restrictions imposées par l’épidémie de Covid-19. En effet, il n’a pas pu travailler pendant toutes les périodes de confinement ou de couvre-feu. Il précise néanmoins que cela lui a permis de se consacrer à sa passion et d’acquérir de nouveaux savoir-faire : “ Je me suis extrêmement développé artistiquement pendant cette période”.

Malgré ses efforts, le jeune homme ne parvient donc pas à économiser sur le long terme. Ses parents lui donnent régulièrement un peu d’argent de poche, environ 20 dinars par semaine, surtout pendant les périodes de déclin de ses activités de DJing. 

Futur

Skander ambitionne d’aller vivre à l’étranger grâce à sa formation en hôtellerie. Il espère ainsi pouvoir saisir sa chance et parvenir à faire du DJing son métier à part entière, avec l’aide d’un manager :

“Le DJing fait partie de moi, mais je veux pouvoir le pratiquer à l’étranger”.

Il pense pouvoir vivre de sa passion dans d’autres pays. Le seul moyen pour lui serait de bien réussir ses études, afin d’avoir une alternative, au cas où ses rêves ne se réalisent pas.