Pourquoi les femmes réussissent mieux à l’école et moins bien sur le marché du travail que les hommes ?

Pourquoi les femmes font plus d’études que les hommes ? Pourquoi, alors qu’elles sont plus diplômées, sont-elles davantage touchées par le chômage et la précarité ? Pour répondre à ces questions, inkyfada s’est plongée dans des études sur les inégalités à l’école et dans le monde du travail, et a interrogé deux sociologues spécialistes de ces sujets.
Par | 10 Septembre 2021 | 10 minutes | Disponible en arabe
Chaque année, les filles sont plus nombreuses que les garçons à passer le baccalauréat et à le réussir. En 2019, selon le ministère de l'Éducation, 60% des candidat·es à l’examen étaient des filles, et leur taux de réussite était de 8 points supérieur à celui des garçons. Mais la meilleure réussite des filles ne signifie pas pour autant que l’égalité est atteinte, ni à l’école, ni sur le marché du travail. “Dans les sociétés, les inégalités ne disparaissent pas, mais se déplacent”, rappelle Dorra Mahfoudh, professeure de sociologie, spécialiste des questions de genre.

  Les filles, élèves modèles  

Le constat est sans appel : les filles réussissent mieux à l’école que les garçons. Les écarts ne se manifestent pas qu’au moment du baccalauréat, ils existent tout au long de la scolarité, de la primaire au secondaire : à chaque niveau d’enseignement, les taux d’abandon et de redoublement des garçons sont plus élevés, et leur taux de passage plus faible, que ceux des filles.

En combinant les données tout au long de la scolarité, l’INS aboutit au constat suivant pour l’année 2012-2013 : la probabilité pour une fille inscrite en première année du primaire de terminer l’enseignement secondaire est de 42%, alors que seulement 23% des garçons inscrits en première année y parviennent.

Cependant, la meilleure réussite des filles ne concerne pas toutes les matières. L’enquête PISA de l’année 2015, qui compare les performances des élèves de 15 ans dans différents pays, mesure que les filles tunisiennes sont légèrement plus nombreuses à être peu performantes en mathématiques, que les garçons tunisiens. La tendance est inverse en compréhension de l’écrit, où les filles dominent.  

Dans l’ensemble, malgré ces variations de résultat légères en fonction des matières, les filles ont une scolarité plus longue que les garçons. La tendance se poursuit dans l’enseignement supérieur : selon les données du ministère de l’Enseignement supérieur, en 2018-2019, 63% des étudiant·es et 66% des diplômé·es étaient des femmes.

Un constat paradoxal

Ces écarts massifs en faveur des filles peuvent être relativisés pour certaines catégories de la population. Plusieurs études ont mis en lumière des obstacles importants qui se dressent contre leur réussite à l’école.

Les filles qui arrêtent l’école le font généralement pour des raisons différentes des garçons, fait remarquer Dorra Mahfoudh : “Les filles font plus souvent l’objet d’un abandon volontaire décidé par leurs parents, alors que pour les garçons, ce sont des raisons d’ordre pédagogique et scolaire.” La sociologue, qui a réalisé en 2013 une étude sur l’accès des femmes au service public en milieu rural, a observé que certains parents, habitant loin de l’école, retiraient leurs filles autour de l’âge de 10 ans, lorsque personne ne pouvait les accompagner, par peur qu’elles se fassent agresser sur la route. Dans d’autres cas, les filles sont réquisitionnées pour aider leurs parents.

De façon générale, les parents semblent plus prêts à investir pour les études de leur fils que de leur fille, note la chercheuse, qui a elle-même constaté la précarité de plusieurs de ses étudiantes. Ainsi, les données du ministère de l'Enseignement supérieur de 2018-2019 indiquent que les hommes sont surreprésentés parmi les étudiant·es du privé. “Quand un garçon ne réussit pas, on accepte plus volontiers de lui payer une école privée, que pour une fille”, observe Dorra Mahfoudh, se basant sur son expérience de professeure.

Plusieurs études sociologiques font également état d’un traitement différent des élèves en fonction de leur genre par les enseignant·es. En 2001, Nicole Mosconi, chercheuse française en Sciences de l’éducation, a filmé deux classes de primaire et mesuré le temps consacré à chaque élève. Résultat de l’expérience : les enseignant·es filmé·es consacrent environ 60% de leur temps aux garçons et 40% aux filles. 

Ils ou elles interprètent aussi différemment la réussite de leurs élèves en fonction de leur genre, considérant qu’elle est due aux efforts pour les filles et aux capacités intellectuelles pour les garçons. Si un garçon ne réussit pas, les enseignant·es auront donc tendance à penser que c’est un accident ou un manque d’effort, alors que si une fille rencontre les mêmes difficultés, cela sera relié à son intelligence. 

Ces comportements différents des maître·sses, qui sont particulièrement marqués en mathématiques, sont susceptibles de jouer un rôle dans la réussite des élèves, souligne Dorra Mahfoudh : “les attentes vis-à-vis des garçons et des filles peuvent provoquer un effet Pygmalion”. Derrière ce terme, se cache un résultat bien connu de la sociologie : lorsqu’on projette des attentes différentes en termes de réussite sur des élèves, elles peuvent finir par se réaliser, alors même que les élèves avaient un niveau identique au départ. Autrement dit, si les enseignant·es sont persuadé·es que les filles ont moins “l’esprit mathématique” que les garçons, il est probable que ces dernières finissent par présenter effectivement un retard par rapport aux garçons dans cette discipline. 

Au-delà des interactions avec les enseignant·es, plusieurs travaux de recherche récents pointent du doigt un climat hostile aux filles en classe ou dans la cour de récréation, ajoute Marie Duru-Bellat, sociologue française, spécialiste des politiques éducatives et des inégalités scolaires : “Au niveau du collège, les garçons essaient d’imposer leur loi aux filles. Il y a beaucoup de harcèlement, de brimades, qui peuvent être minimes, mais qui sont constants, c’est une accumulation. Je pense que c’est très néfaste pour les filles, elles apprennent que c’est les garçons qui font la loi, qu'il ne faut pas qu’elles prennent de l’espace, qu’il faut qu’elles restent à leur place. Les enseignants et les conseillers d’éducation considèrent que c’est normal à cet âge-là et interviennent assez peu.”

Mais alors, pourquoi les filles ont-elles une scolarité plus longue que les garçons malgré tous ces obstacles ?

Un discours récurrent consiste à dire que les garçons seraient déconcentrés par les filles, ce qui expliquerait qu’ils réussissent moins bien. Une fausse piste selon Dorra Mahfoudh : “En comparant les classes mixtes et les classes unisexes, on n’a pas trouvé de différences, si ce n’est que les performances des garçons étaient légèrement meilleures dans les classes mixtes parce que ça stimulait la compétition.”

Certain·es suggèrent alors que la meilleure réussite des filles est due à un favoritisme des enseignant·es à leur égard. Deux sociologues français ont imaginé un dispositif permettant de tester cette hypothèse en 2009. Ils ont demandé à 48 professeur·es de mathématiques de noter des copies de fin de lycée, en disant à la moitié des enseignant·es qu’elles avaient été écrites par des filles, et à l’autre moitié que leurs auteurs étaient des garçons.

Il n’y a pas d’écart significatif dans la notation des copies attribuées aux filles ou aux garçons. En revanche, “les professeurs ont tendance à noter différemment les élèves faibles et les élèves forts selon qu’il s’agit d’une fille ou d’un garçon”, constatent les chercheurs. Une très bonne copie, si elle est attribuée à une fille, sera moins bien notée. Par contre, le correcteur sera plus indulgent avec une fille présentant une copie faible. La notation semble donc refléter les préjugés des enseignant·es, s’attendant inconsciemment à ce qu’une fille soit moins bonne en mathématiques qu’un garçon.  

En ce qui concerne les écarts de réussite dans des disciplines spécifiques, aucune étude n’atteste de différences biologiques, présentes dès la naissance, qui prédestineraient les filles à être doués en lecture et les garçons en mathématiques. Au contraire, plusieurs résultats sociologiques invalident cette hypothèse, selon Marie Duru-Bellat : “On observe par exemple que le seul fait de modifier la façon dont on va présenter un exercice change considérablement la réussite des garçons et des filles. S’il y avait un barrage biologique, ça ne pourrait pas marcher. Et puis, on a toujours dans l’enquête PISA des pays dans lesquels les filles réussissent mieux en mathématiques [en 2015, Finlande, Albanie, Indonésie, Trinité et Tobago, ndlr] , ce qui montre bien que si on avait une explication biologique en tête, ça ne tient pas.”

Entre éducation et stratégie d’émancipation

Finalement, la sociologie retient deux explications principales à la meilleure réussite des filles à l’école. 

“Les filles réussissent mieux parce qu’elles arrivent au niveau primaire déjà préparées psychologiquement par l’éducation familiale à assimiler les normes scolaires. Les normes scolaires exigent la discipline, l'obéissance, le respect des horaires, le soin, et les normes familiales enseignent exactement la même chose aux filles”, analyse Dorra Mahfoudh.

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À l’inverse, l’éducation des garçons entre plus en contradiction avec le comportement attendu à l’école : “Pour apprendre il faut être calme, rester assis sur sa chaise, ne pas parler à ses copains, et obéir à une femme, notamment au collège où beaucoup d’enseignants sont des femmes. Pour un garçon, notamment dans certains milieux sociaux, un homme ne se plie pas aux ordres ou aux conseils d'une femme, il va plutôt chercher à s'opposer”, ajoute Marie Duru-Bellat.

La volonté des filles de faire des études répond également à une norme sociale : celle de la femme active et éduquée, dans une société où être femme au foyer n’est plus valorisé, rappelle Dorra Mahfoudh.

Marie Duru-Bellat insiste cependant : les jeunes filles ne sont pas uniquement passives face aux normes sociales, mais aussi actrices de leur avenir : “On a l’air de dire que les filles sont soumises, conformistes. Au contraire, elles sont raisonnables, elles ont bien vu qu’on allait leur demander toujours plus, donc si elles veulent trouver quelque chose, il faut qu’elles cravachent, et elles le font. C’est une stratégie d’adaptation à ce qui les attend.”

Ainsi, s’investir à l’école serait une stratégie des femmes pour contrer les difficultés qu’elles rencontreront sur le marché du travail, mais aussi pour échapper au contrôle familial selon Dorra Mahfoudh : “A l’université, elles sont loin de la famille, c’est une opportunité pour découvrir le monde et s’émanciper. Elles essaient de réussir pour s'affirmer, être reconnues, avoir une identité.” 

Les femmes plus touchées par la précarité

Malgré leur exemplarité à l’école, les femmes subissent des inégalités massives sur le marché du travail. Elles sont moins actives, touchent des salaires plus bas, et sont plus au chômage que les hommes. Les écarts sont particulièrement importants parmi les diplômé·es, avec 20 points de différence entre le taux de chômage des femmes et celui des hommes.

Pour Dorra Mahfoudh, c’est le décalage entre l’offre d’emploi et la qualification des femmes qui explique leur taux de chômage élevé : “Le marché de l’emploi tunisien offre des emplois de bas niveau. Là où on trouve le plus de femmes, c'est généralement le textile, l’aide ménagère : ces secteurs, les femmes diplômées ne vont pas y aller !” 

Cependant, les femmes acceptent plus volontiers de travailler en-dessous de leurs qualifications que les hommes, nuance la sociologue : “C'est pour ça qu’on entend souvent dire que les femmes sont responsables du chômage, parce qu'elles acceptent des bas salaires, des conditions de travail plus difficiles, elles sont moins exigeantes. C’est le même discours que pour les immigrés qui voleraient le travail des occidentaux, alors qu’ils prennent les emplois qu’ils ne veulent pas."

Pour expliquer les écarts de salaire entre hommes et femmes, il faut également prendre en compte les secteurs vers lesquels les femmes elles-mêmes choisissent de s’orienter, dès le secondaire. Alors qu'elles sont majoritaires en lettres et en sciences expérimentales, par exemple, elles sont minoritaires en sciences techniques ou informatiques. 

Cela se poursuit dans le supérieur, où un étudiant sur quatre est en ingénierie, alors qu’une étudiante sur dix opte pour cette filière.

Or, les secteurs vers lesquels les femmes se tournent sont - le plus souvent - les moins valorisés socialement et les moins rémunérés. Comment expliquer cette corrélation entre présence féminine et dévalorisation ? “C'est à double sens”, répond Dorra Mahfoudh, “Il y a des secteurs entiers dans lesquels les hommes ne vont plus, comme l’enseignement, les salaires ne les attirent plus. Ça se dévalorise, donc ça se féminise. Mais en même temps, quand ça se féminise, ça se dévalorise. On expliquerait ça par le fait que les femmes sont moins syndiquées, font moins de grèves.” 

“Les femmes sont toujours perçues comme des mères”

La famille se situe au cœur du problème des inégalités sur le marché du travail, selon Marie Duru-Bellat. “Les femmes sont encore perçues comme des mères. On a toujours en tête la question : qu'est-ce qui va se passer quand elle aura des enfants ?”, explique-t-elle.

“Le cumul des deux carrières, familiale et professionnelle, font que les femmes prennent des congés maternité, accumulent du retard. Quand deux jeunes avec le même diplôme entrent dans une administration à une même date, dix ans après, on trouvera que l'homme est arrivé à un meilleur niveau que la femme. Parce qu'il y avait toute la charge familiale qui freinait la carrière”, détaille Dorra Mahfoudh.

Les enquêtes budget-temps de 2005-2006, auxquelles la sociologue tunisienne a participé, ont permis de quantifier ce phénomène : en moyenne, les femmes consacrent huit fois plus de temps aux tâches domestiques que les hommes. Elles y passent 5h15 par jour, contre à peine plus d’une trentaine de minutes pour les hommes. Une répartition du travail qui impacte nécessairement la carrière des femmes.