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Mahmoud, 28 ans, contrebandier d'essence, 7200 dinars par mois

22 Août 2021 |
 Mahmoud* a 28 ans. Propre sur lui, le jeune homme n’est pas très grand mais est bien bâti, ce qui lui est utile pour son activité : la contrebande d’essence. 

Le jeune homme est issu d’une famille très modeste du Nord-Ouest de la Tunisie : sa mère est femme de ménage et son père est mort de maladie quand il avait 7 ans. Son unique sœur est mariée et Mahmoud vit donc seul avec sa mère. 

Lorsqu’il était au lycée, Mahmoud souffrait de gros problèmes d’asthme. Mal prise en charge, cette maladie a eu un impact sur sa scolarité, le poussant à arrêter ses études en deuxième année lycée. Il se forme alors à l’installation de panneaux solaires mais peine à trouver un travail.

En attendant, il accompagne à l’occasion certains de ses amis qui font de la contrebande en Algérie. Ils se rendent dans des villes frontalières comme Sakiet Sidi Youssef, et Mahmoud les aide à charger le camion contre 20 dinars, pour chaque voyage, trois ou quatre fois par jour. “Je faisais ça parce que je n’avais pas le choix, j’aurais voulu travailler dans tout sauf cela !”, assure Mahmoud.

En 2012, Mahmoud arrive à obtenir une patente d’alimentation générale. Celui permet de travailler un peu et d’atteindre son objectif : acheter son propre véhicule. Avec sa voiture, payée en leasing*, il peut désormais travailler dans le transport de marchandises en tout genre. Il abandonne rapidement sa patente ensuite. " J’avais choisi l’alimentation générale car il n’y a presque pas de frais pour la fermer”, commente-t-il.

Quatre ans plus tard, Mahmoud se lance pour de bon dans la contrebande. Grâce à ses voyages réguliers, il s’est tissé un réseau solide et a rencontré les “bonnes personnes”. Plusieurs possibilités s'offrent à lui : transporter des cigarettes, du tabac à chicha, des pneus, etc. mais ses connaissances sont plutôt dans le trafic d’essence. “Il y a aussi de la contrebande de whisky algérien mais moi je ne veux pas transporter de choses haram [ndlr : pêchées] !” dit-il fièrement.

Voici un aperçu de ses dépenses et revenus mensuel·les :

Pour récupérer les bidons d’essence en Algérie, Mahmoud passe par des chemins de montagne jusqu’à un lieu de rendez-vous. Là, des ânes connaissant par cœur le chemin apportent la marchandise. Mahmoud n’a plus qu’à charger sa camionnette. Le paiement est ensuite renvoyé avec les animaux ou bien à travers des intermédiaires. 

À partir de 2017, les choses se compliquent avec la douane et les frontières. Il y a des attentats, la situation n’est pas sécurisée et les frontières sont souvent fermées. Le réseau doit s’adapter. Des intermédiaires émergent en Tunisie dans les villes-frontières et s’occupent d’amener tout ce qu’il faut en Algérie. D’après Mahmoud, cela évite aux transporteurs de prendre des risques. La police de ces villes est généralement au courant de ces trafics et ferment les yeux en échange de pots-de-vin. 

“À la frontière avec l’Algérie, il y a des villages entiers de contrebande, les femmes chez elles vendent toutes sortes de marchandises. Là-bas, il n’y a que cela comme travail et de toute façon, beaucoup de gens ne peuvent pas acheter 'tunisien', c'est trop cher. Sans l'Algérie ils seraient morts de faim”, commente-t-il.

Mahmoud achète en général 150 bidons de 20 litres à 15 dinars l’unité. L’intermédiaire récupère ensuite un dinar sur chaque contenant. En général, le jeune homme réalise deux ou trois voyages par jour, quatre fois par semaine. Mais il y a des périodes où la demande est tellement forte qu’il fait jusqu’à six voyages : trois la journée et trois la nuit avec un deuxième chauffeur. C’est par exemple le cas pendant la saison des moissons, quand les machines agricoles tournent à plein régime.

Il gagne ainsi 7200 dinars en moyenne, en revendant chaque bidon environ 19 dinars. Mahmoud estime qu’il pourrait gagner encore plus en augmentant la fréquence de ses voyages, mais cela augmenterait ses charges aussi… et le nombre de pots-de-vin qu’il doit verser aux policiers, aux passeurs ou à la Garde nationale.

“Pour faire cela, il ne faut pas avoir peur du risque”, confie-t-il.

Et pour ne pas avoir peur du risque, Mahmoud raconte que les chauffeurs n’hésitent pas à boire un verre avant de prendre la route “pour se donner du courage”. Au point qu’il compte les frais d’alcool et de cigarettes dans ses charges, au même titre que l’essence et les gens à payer.

Les contrebandiers partent en général à trois ou quatre voitures dans les pistes de montagnes. En tête de file, à quelques kilomètres, il y a le “kachef” dont le rôle est de repérer les policiers ou la Garde nationale et de les prévenir. Chacun donne 50 dinars au “kachef”. 

“Ce n’est pas pour éviter de se faire arrêter mais plutôt parce qu’ils prennent de plus en plus d’argent ! Pour que le voyage soit rentable, il vaut mieux les éviter”, explique Mahmoud.

D’après son expérience, il vaut mieux se faire arrêter par la Garde nationale que par la douane, surtout s’ils transportent beaucoup de biens. Les douaniers prennent un pourcentage sur la marchandise récupérée et sont beaucoup moins facile à soudoyer. “Pour la contrebande d’essence, la Garde nationale prend entre 20 et 30 dinars à chaque voyage, alors que la douane, surtout s’ils voient la voiture passer plusieurs fois, ça peut atteindre les 100 ou 150 dinars !”, dit-il d’un ton révolté.

Voici le détail de ses entrées et sorties d’argent mensuelles :

Mahmoud a du mal à chiffrer ses dépenses au quotidien. Il donne de l’argent à sa mère et s’occupe des courses du foyer. Il doit aussi dépenser 120 dinars par mois en médicaments et en ventoline pour son asthme.

En ce qui concerne les loisirs, il s’autorise beaucoup de sorties. Après ses voyages, Mahmoud rentre, prend une douche avant de se rendre au café pour jouer aux cartes ou aux bars avec ses amis. “L’alcool et les soirées coûtent cher, surtout quand on va en boîte à Tunis ou Sousse”, commente-t-il. 

À cela s’ajoutent 320 dinars de cigarettes, en dehors de celles qu’il achète quand il se rend à la frontière. Acheter des vêtements est aussi un de ses principaux plaisirs et il n’hésite pas à dépenser 400 dinars par mois pour cela.

Mahmoud donne également beaucoup autour de lui : il aide son voisin à payer sa facture d’eau, fait les courses pour une famille nécessiteuse, emmène le père d’un ami chez le médecin, etc. Il est difficile pour lui de chiffrer exactement combien cela lui coûte. “Tant que j’ai de l’argent, je le dépense”, résume-t-il.

Zone grise

La crise sanitaire du Covid-19 et la fermeture des frontières n’ont pas arrêté Mahmoud. Grâce à un de ses amis, il a trouvé une parade pour obtenir de l’essence. Tous les deux se sont mis à braquer les quelques grands semi-remorques de ciment qui se rendent en Algérie. En vidant une citerne, Mahmoud obtient jusqu’à 40 bidons d’essence. Par la suite, pour ne pas s’attirer des problèmes, Mahmoud a réussi à s’arranger avec certains chauffeurs : il leur paye la citerne au prix algérien, 15 millimes le litre et le revend ensuite 40 millimes. “Comme le chauffeur n’est pas censé rentrer avec les citernes pleines, il peut ensuite garder l’argent”, ajoute Mahmoud. 

Depuis l’amélioration de la situation sanitaire, il a pu reprendre ses activités habituelles. Sauf que le contrebandier a rencontré des soucis avec la police. Le jeune homme a pourtant l’habitude. Celui lui est déjà arrivé de fuir les forces de l’ordre. “Ne pas se laisser dépasser, c’est le plus important dans ces situations !” raconte-t-il d’un ton espiègle. Une autre technique est de renforcer son pare-chocs arrière et faire en sorte que la police l’emboutisse. Normalement, la voiture s’en sort juste avec quelques égratignures.

Mais cette fois, Mahmoud s’est fait attraper par la douane et la police. Impossible de les corrompre, “ils n'ont pas voulu d’argent”, raconte-t-il. Il est arrêté et relâché l’après-midi même. Mais sa voiture et les marchandises sont confisquées. Pour récupérer son véhicule, Mahmoud paye une amende au prix fort : chaque bidon au prix tunisien, le tout multiplié par 100, affirme-t-il.

“Je me suis rendu compte ensuite que mon moteur avait été bridé, la voiture ne sert plus à rien maintenant”.

S’il s’en était rendu compte sur le moment, Mahmoud n’aurait même pas cherché à la récupérer. “Je ne suis sûr qu’ils n’ont pas le droit de faire ça, peut-être que j’aurais dû porter plainte”, se dit-il, pensif.

En attendant, il ne peut plus travailler et compte donc sur sa mère pour qu’elle lui donne de l’argent, ce qui lui cause beaucoup de peine. “J’aurais préféré que ce soit l’inverse…”

Futur 

Mahmoud doit trouver un plan pour acheter une autre voiture ou changer le moteur de l’actuelle en Algérie, ce qui lui coûterait moins cher. Il espère pouvoir reprendre la contrebande, se construire une petite maison et racheter un terrain que son père a perdu de son vivant. 

“Cette fois, je ne referai pas les mêmes erreurs, je ferai comme les autres et j’achèterai des biens”, prévoit-il. D’après lui, il n’aura aucun souci ensuite à blanchir de l’argent par la suite. Son but est de subvenir aux besoins de sa mère et à terme, de se marier. 

Quand il aura atteint ses objectifs, Mahmoud voudrait trouver un travail “correct”, par exemple comme fonctionnaire. “Ces boulots-là, c’est la planque !”, conclue-t-il en riant.