Clémence* et Chantal* sont sœurs et travaillent en Tunisie depuis presque cinq ans. Malgré les difficultés, elles parviennent à économiser de l’argent pour assurer leur avenir une fois de retour en Côte d’Ivoire, leur pays d’origine.

Partager



Chantal et Clémence, entre ménages et vente de produits ivoiriens, 1400 dinars par mois

18 Juillet 2021 |
Clémence* et Chantal* sont sœurs et travaillent en Tunisie depuis presque cinq ans. Malgré les difficultés, elles parviennent à économiser de l’argent pour assurer leur avenir une fois de retour en Côte d’Ivoire, leur pays d’origine.

Chantal est l’ainée, et c’est souvent elle qui a le dernier mot en cas de désaccord. “ Même si Clémence fait parfois des caprices”, confie Chantal a voix basse. Quand on leur demande pourquoi et comment elles sont arrivées en Tunisie, la réponse est claire. Chantal prend la parole : “ On avait un ‘frère' du village ici, il m’a dit de venir, et que les salaires étaient de 1500 dinars, c'est-à-dire 250.000 CFA ! Je n’ai pas hésité”.

En Côte d’Ivoire, Chantal travaillait déjà avec sa sœur dans le commerce de produits vivriers (bananes, betteraves, etc.), mais elles ne gagnaient pas bien leur vie. Les deux femmes sont divorcées, Chantal a trois enfants et Clémence en a deux. Les pères de leurs enfants n'apportaient aucune aide et n’étaient pas contraints par la loi. Issues d’une famille modeste, leur quotidien était difficile. 

Chantal est donc venue en Tunisie avec sa sœur, en espérant pouvoir gagner assez d’argent pour assurer leur avenir à elles et à leurs enfants, une fois de retour au pays. Elles ont payé leurs billets d’avion aller-retour comme la loi l’oblige, et ont rassemblé le minimum d’argent requis pour pouvoir voyager vers la Tunisie : 350 euros chacune. Pour justifier leur venue, elles ont également dû déclarer à la douane qu’elles venaient pour un mariage. 

A l’arrivée, leur “frère” les accueille chez lui la première semaine, en leur demandant 100 euros en contrepartie de son hospitalité. Mais les deux sœurs s’aperçoivent vite qu’il veut les garder chez lui pour les exploiter et les forcer à s’occuper de la maison et des repas.

Après quelques jours, Chantal comprend que les choses n’allaient pas se passer comme prévu. Elle croise d’autres immigré·es subsaharien·nes et leur demande comment faire pour trouver du travail, et surtout un logement. 

Le réseau africain est très étendu et très réactif, heureusement sinon ce serait invivable ici”, dit-elle en levant les yeux au ciel et en soupirant.

Une semaine plus tard, les deux sœurs s’installent dans une chambre pour deux en colocation, dans une maison située en banlieue de Tunis. 

Grâce à un site internet publiant des annonces d’emplois pour les immigré·es subsaharien·nes en Tunisie, Clémence trouve rapidement du travail pour faire des ménages dans différentes maisons. Chantal a également travaillé comme personnel de ménage ou “femme à tout faire” dans des pizzerias et des restaurants. Chacune d’elles a dû payer 50 dinars de frais au site qui leur a permis de trouver du travail.

Après quelque temps à travailler dans des restaurants, Chantal change rapidement de milieu et se tourne à son tour vers le ménage domestique. Elle précise travailler dans trois maisons régulières, en plus de quelques autres de temps en temps, mais ne travaille pas tous les jours et ses revenus ne sont jamais fixes. Elle parvient tout de même à gagner environ 700 dinars par mois. 

Clémence, elle, a trouvé l’opportunité de ne travailler que dans une seule maison, six jours par semaine. Comme sa sœur, elle fait aussi quelques extras de temps en temps, ce qui lui permet de gagner environ 500 dinars par mois. “ Si tu veux mettre une femme tunisienne dans ta poche, dis lui que son fils ou sa fille sont les plus beaux et sois gentille avec eux !”, recommandent les deux femmes avec un sourire malicieux. 

Clémence fait régulièrement venir des produits alimentaires de Côte d’Ivoire, dans ce cas elle doit payer le bagage de 23kg qui coûte 250 dinars. Puis elle se rend le dimanche au marché de son quartier, où elle loue son étal 4 dinars pour revendre ses produits. Bananes plantains, attiéké, alloco... la demande est assez importante et constante. Clémence parvient ainsi à payer le transport et gagner un peu d’argent, environ 200 dinars par mois. Mais elle préfère surtout garder les produits pour les consommer avec sa sœur et leurs ami·es.

Voici un aperçu de leurs dépenses et revenus mensuel·les :

Pour venir en Tunisie, elles ont dû laisser leurs enfants chez l’une de leurs sœurs. “ Mais ils se promènent ! Ils vont chez les grands-parents ou chez notre autre sœur, ça dépend”, raconte Chantal d’un ton neutre. “ On leur fait parvenir entre 150 et 200 dinars par mois, un peu plus quand il y a des fêtes, des anniversaires ou que c’est la rentrée scolaire”, tient-elle à préciser. Les deux sœurs pensent que leurs enfants sont heureux, et qu’ils se sont habitués à vivre comme cela.

Tous les mois, les deux sœurs s’arrangent donc pour donner de l’argent à des étudiant·es ivoirien·nes en Tunisie, dont les parents se chargent à leur tour de donner de l’argent à leur autre sœur en Côte d’Ivoire. Cela arrange tout le monde et coûte bien moins cher que d’envoyer de l’argent par Western Union, et il n’y a pas besoin de pièces d’identité ou de compte bancaire.

Actuellement, elles partagent leur logement avec quatre autres personnes, et toutes les dépenses courantes se font en commun. Chaque colocataire·trice donne 100 dinars au début du mois, pour les courses d’alimentation et d’entretien de l’appartement. A cela s'ajoute le loyer de leur chambre qui s’élève à 200 dinars par mois, ainsi que leur part des factures mensuelles qu’elles se partagent entre elles : 22 dinars pour l’eau et 35 dinars pour l’électricité.

Pour se déplacer, les deux sœurs ne prennent que le bus ou marchent. Les maisons où elles travaillent sont généralement situées dans les environs de la banlieue où elles habitent. Mais les loisirs sont rares : les deux sœurs ne se rendent que chez des ami·es, et font souvent la fête à la maison où elles invitent leurs ami·es ivoirien·nes. Dans tous les cas, elles affirment ne pas être là pour s’amuser, mais pour travailler et épargner le plus d’argent possible.

De plus, Chantal et Clémence n’osent pas sortir le soir de peur de se faire contrôler par la police. “ Mais les choses se sont améliorées !” affirment-elles. Elles racontent en effet que quand elles sont arrivées en Tunisie, les Subsaharien·nes étaient souvent contrôlé·es et malmené·es par la police, et ceux et celles qui n’avaient pas leur papiers en règle étaient envoyé·es directement au “18 janvier” (commissariat de police) puis expulsé·es vers leur pays d’origine.

Désormais les contrôles se font plus rares, “ et il y a aussi les associations et les comités qui nous aident beaucoup pour différentes choses, surtout pour défendre nos droits”, affirme Clémence avec assurance.

Une fois par semaine, Chantal assiste aux réunions du cercle bouddhiste auquel elle appartient. Un jour où elle se rendait à Abidjan pour voir une cousine, un ami avec qui elle faisait le trajet lui a longuement parlé des préceptes du Bouddhisme, puis lui a donné des livres et des documents sur le sujet. Chantal s’est reconnue dans ces lectures. Elle s’est alors convertie et affirme que cela lui a apporté une sérénité qui ne la quitte plus. Ces réunions lui tiennent à cœur car elles rassemblent des gens de toutes nationalités, y compris des Tunisien·nes, qui échangent et méditent ensemble. 

Dans mes réunions nous sommes tous·tes pareil·les et j’apprends beaucoup de choses. Je m’y sens à ma place”, assure-t-elle avec un sourire bienveillant. Restée chrétienne, Clémence accompagne parfois sa sœur lors d'événements particuliers, “ pour manger” confie-t-elle, avant que les deux sœurs n’éclatent de rire. Cette nourriture, Clémence y pense encore, surtout que ce jour-là, elle observe le carême (jeûne chrétien) et la faim commence à se faire ressentir. 

Pour s’habiller, les deux sœurs se rendent aux fripes chaque saison pour faire le plein, où elles dépensent une centaine de dinars à chaque fois. Les femmes chez qui elles travaillent leur donnent aussi souvent des vêtements. “ Nous ne sommes jamais entrées dans un magasin de vêtements en Tunisie !”, précisent-elles sur le ton de la confidence. Pour les soins du corps, elles n’utilisent que des produits naturels, comme de l’huile d’olive ou de coco.

Tous leurs revenus et dépenses sont géré·es en commun, et le montant de leur épargne mensuelle peut varier selon les opportunités de travail. Elles gardent également 200 dinars de côté par mois pour les imprévus - qu’elles rencontrent souvent - si l’une d’elles a besoin d’aller chez le médecin, ou qu’il y a une urgence au pays. 

Voici le détail de leurs entrées et sorties d’argent mensuelles :

Zone grise 

Les deux sœurs subissent souvent des actes ou des réflexions racistes, mais Chantal précise que cela est arrivé plus souvent dans les restaurants où elle a travaillé. Elle ajoute qu’elle a également été victime d’attouchements. “ Les clients se permettaient de me donner des claques sur les fesses, alors je me suis battue”, se souvient-elle, révoltée. Une fois, un de ses patrons a licencié un serveur à cause de cela. “ Il y a des bonnes personnes ici aussi, comme partout”, ajoute-t-elle en esquissant un sourire. 

Chantal évoque aussi la cruauté de certaines personnes, et les insultes dans la rue. Elle ne parle pas le tunisien mais connaît toutes les insultes par cœur. Cela arrive aussi que des enfants leur lancent des pierres, “ dans les quartiers pauvres, jamais dans des quartiers comme Carthage ou la Marsa”, précise-t-elle avec du recul, tout en se disant profondément peinée. Elle pense que la condition sociale joue un grand rôle, et quand elle le peut, elle évite les quartiers défavorisés, même en banlieue. “ Maintenant je suis plus forte, cela me fait quand même mal mais je suis moins choquée qu’au début, et puis on s’habitue…”, ajoute-t-elle. Sa foi l’aide aussi à être plus compréhensive et indulgente dans ces moments difficiles.

Au moment de la conversation, Clémence s’écrie: “J ’ai entendu que les tarifs des transports vont augmenter !” Une de leurs préoccupations majeures est l’augmentation continue des prix en Tunisie. Clémence est d’autant plus ennuyée qu’elle a besoin d’acheter un nouveau téléphone, sans toucher à l’épargne...  L’usage du téléphone est d’autant plus nécessaire, qu’il permet d'entretenir un lien avec leur famille et surtout leurs enfants. “ Ce n'est pas facile, ils nous manquent beaucoup”, avoue-t-elle tristement.

Au fil de leur récit, Chantal et Clémence prennent conscience qu’elles ne connaissent pas la Tunisie. Elles ne sont jamais sorties de Tunis par peur et manque de moyens. Leur vie dans la capitale se résume à travailler, faire des petites courses et rester à la maison.

Elles expliquent également que pour leur famille, le fait qu’elles aient voyagé et qu’elles travaillent signifie qu’elles ont réussi et ont un certain confort financier. Elles doivent donc régulièrement envoyer de l’argent aux membres de leur famille, surtout pour subvenir aux besoins de leurs enfants. 

Nous gardons notre [épargne] ici car la dernière fois que nous avons voulu mettre nos économies là-bas, ma grande sœur a tout dépensé et nous ne pouvons rien dire ! 5000 dinars ! Nous avons tout repris depuis le début, mais en gardant nos épargnes ici cette fois”. 

Même si la dévaluation du dinar les inquiète, elles ne peuvent pas faire autrement pour le moment, et ont quand même réussi à économiser à nouveau 3880 dinars. 

Futur

Nous voulons rentrer en Côte d’Ivoire d’ici deux ou trois ans, et ouvrir un restaurant. Pour cela il nous faut au moins un million de francs CFA (5000 dinars), puis un autre million pour notre installation”, explique Chantal avec entrain. Les deux sœurs veulent habiter ensemble avec les enfants, il leur faudra donc une grande maison. Mais les loyers sont chers et les propriétaires demandent souvent dix mois de caution.

Elles rentreront aussi pour s’occuper de leurs parents vieillissants. Une fois réunies avec leurs enfants et leur famille, elles sont sûres de pouvoir gagner correctement leur vie. “ Ma fille cette année est en BTS, elle a presque fini donc je vais pouvoir épargner plus d’argent et elle va commencer à travailler aussi”, assure Chantal avec espoir. 

Pour retourner en Côte d’Ivoire, les deux sœurs feront appel à l’OIM (Organisation Internationale pour les Migrations) et son programme de retour volontaire, sinon elles devront s'acquitter d’un montant exorbitant de pénalités*, correspondant à 90 dinars par mois multipliés par le nombre de mois où elles sont restées en Tunisie sans titre de séjour.

90 dinars par mois dépassés ! On ne compte même plus depuis deux ans !” s’exclament les deux sœurs en riant.