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Amal, 30 ans, un burn-out et 250 dinars d'argent de poche par mois

01 Mai 2021 |
Amal est juriste de formation et a travaillé et étudié en même temps pendant plusieurs années. À la suite d’un burn-out, elle décide de faire une pause pour se reposer et réfléchir à son avenir. Logée et nourrie par ses parents, la jeune femme se contente du minimum tout en prenant soin d’elle à sa manière.

Amal a 30 ans et n’a plus de revenus depuis un an. Elle vit en banlieue sud de Tunis dans la maison de ses parents, qui lui donnent 250 dinars d’argent de poche chaque mois. Mais pour ça, son père et sa mère doivent emprunter de l’argent à d’autres membres de la famille. 

Professeur dans l’enseignement secondaire, son père gagne environ 1300 dinars par mois, et sa mère est femme au foyer. Divorcée et actuellement en recherche d’emploi, une de ses sœurs partage également le même toit, avec ses enfants et ne reçoit pas de pension régulière de son ex-mari. Sans emploi fixe, son frère aîné vit aussi avec eux. “ Il n’y a qu’un seul salaire pour tout le monde, ma famille vit dans des conditions difficiles”, explique la jeune femme.

Voici un aperçu de ses entrées et sorties d’argent mensuelles :  

Diplômée d’un master de recherche en droit public, Amal a déjà travaillé sept ans en parallèle de ses études. Après une prise de conscience politique en 2011, la jeune femme développe un intérêt pour les principes démocratiques et les processus électoraux.

Elle a d’abord travaillé pour l’ISIE* pendant un an, avant de trouver un poste d'assistante de projet au sein d’une instance étatique proposant des formations pour les élu·es. “ L’organisation travaillait avec des bailleurs de fonds internationaux, ça m’intriguait. Mais parfois j’étais tiraillée, je me demandais si tout cela était vraiment dans l’intérêt du pays”, se souvient-elle.

Malgré ses doutes, “ c’était une expérience très constructive, j’ai découvert la politique en Tunisie depuis les coulisses. Même s’il y avait des failles, j’en garde un bon souvenir”. 

Mais après une proposition d’évolution au sein de la structure qu’elle juge contraire à l’éthique, Amal préfère démissionner de son poste et quitter l’organisation. 

Elle rejoint par la suite une ONG allemande implantée en Tunisie travaillant dans le domaine des politiques publiques, débutant ainsi sa première expérience en tant que consultante freelance. “J’avais un bon salaire, mais ce n’était rien par rapport aux montants des fonds internationaux dont bénéficiait la structure” souligne-t-elle. 

Au terme d’une année de renouvellements successifs de son contrat, Amal arrive au terme de sa mission mais rencontre des difficultés à se faire payer ce qu’on lui doit. “ On m’a arnaquée de 2000 dinars, soi-disant car ils n’étaient pas satisfaits de la qualité de mon travail. Si c’était vraiment le cas, alors pourquoi prolonger ma mission plusieurs fois ? C’est de l’esclavage moderne”, conclut-elle avec dépit.

Chantage, pression, insomnies, crises d’anxiété… La jeune femme finit par faire un burn-out. Fatiguée d’un environnement de travail qu’elle décrit comme opaque et ne lui garantissant aucune protection sociale, elle choisit alors de faire une pause et de se recentrer sur elle-même, quitte à devoir en payer le coût financier.

Voici le détail de ses entrées et sorties d’argent mensuelles :  

Depuis quelque temps, son état s’améliore progressivement et elle a même pu commencer à enseigner à l’université deux heures par semaine, en tant que vacataire. Mais la rémunération pour ce travail n’est pas prévue avant la fin du l’année universitaire.

Entretemps, Amal confie avoir épuisé son épargne. “J ’avais économisé de l’argent avec mes anciens emplois, près de 10.000 dinars. Mais ça fait plus d’un an que je ne travaille plus, donc j’ai dû puiser dans mes économies, notamment pour les frais de santé. J’ai eu l’appendicite et je n’ai pas de couverture sociale.

La jeune femme souffre également d’allergies chroniques, qui l’obligent à régulièrement consulter un spécialiste et prendre des médicaments quotidiennement. Et après avoir contracté le Covid-19 il y a quelques mois, elle continue de tomber malade environ une fois par mois. 

Chaque fois je dois aller chez le médecin et acheter des médicaments, qui ne sont pas remboursés car je n’ai pas de couverture sociale, et mon père ne peut pas tout prendre en charge. Ça m'arrive de demander au médecin de me donner les médicaments les moins chers…

En effet, Amal est contrainte de dépenser au moins 20 dinars par mois pour des médicaments divers, en plus des 50 dinars dépensés pour chaque visite médicale.  “ Parfois, ça m’arrive de ne pas aller chez le médecin et d’aller directement à la pharmacie, car je n’ai pas les moyens”, soupire-t-elle.

La jeune femme a également besoin de soins pour traiter son acné, au moyen de plusieurs produits qu’il faut appliquer quotidiennement mais qui sont eux aussi onéreux. Elle estime devoir dépenser 90 dinars tous les trois mois pour ces soins.

Elle limite au maximum ses déplacements et ne peut accorder que 25 dinars par mois environ pour les transports, en taxi principalement. 

Pour s’habiller, Amal compte sur la garde-robe qu’elle a déjà et se rend parfois aux fripes, mais n’y dépense jamais plus de 5 dinars, ou 10 exceptionnellement. “ Je ne vais plus en boutique, je n’en ai plus les moyens. Et j’ai compris que ce n’était pas écologique de consommer des vêtements vendus par les grandes marques comme Zara ou Bershka”. 

Malgré ces fortes contraintes financières et avec le peu d’argent dont elle dispose chaque mois, la jeune femme tient particulièrement à payer son abonnement à la salle de sport, qui lui revient à 90 dinars par mois. “ Le sport est ma seule évasion, ça m’aide à surmonter le stress. Pour avoir un rythme de vie sain, il faut investir un minimum. C’est le seul ‘luxe’ que je me permets, même si ça ne devrait pas en être un”, affirme-t-elle.

Au quotidien, Amal a un rythme de vie bien à elle. Elle se lève tard et préfère travailler la nuit, pour préparer ses cours ou ses interventions pour des webinars auxquels elle participe bénévolement. “ Je vis avec ma famille donc je profite des moments de silence, je suis plus productive la nuit”, confie-t-elle.

Actuellement, la jeune femme ne peut se permettre une vraie sortie qu’une ou deux fois par mois, et dont le budget ne dépasse pas les 25 dinars par mois. Elle se contente d'aller boire un café ou de se promener dans son quartier.

Ma situation financière actuelle m’empêche d’avoir une vie sociale épanouie, je ne peux pas beaucoup sortir et voir mes ami·es. Je suis même en train de refuser des ‘dates’ car je n’ai pas les moyens de sortir”, dit-elle en riant, avant de poursuivre : “ mais c’est une année de concession, je dois faire des sacrifices”.

Malgré tous ses soucis, Amal parvient à relativiser : “ Ça pourrait être pire, je suis nourrie et logée, j’ai la chance d’avoir une famille qui me soutient. Tout le monde ne peut pas avoir ça. Pour le moment je ne sens pas trop de pression financière, je me dis que c’est une étape de la vie. J’ai fait le choix de rester chez moi pour pouvoir me concentrer sur moi-même et sur mon avenir. Malgré des conditions financières très serrées, ma famille est compréhensive”.  

C’est d’ailleurs son père qui l’a encouragée à se lancer dans une thèse, malgré la relative précarité que cela peut impliquer.

Zone grise

Amal s’est inscrite en thèse de doctorat à la rentrée 2020. Sept mois plus tard, elle attend toujours de recevoir la bourse à laquelle sa situation financière lui permet de prétendre pour pouvoir réellement commencer ses recherches. Le montant de cette bourse devrait s’élever à 250 dinars par mois (3000 dinars par an). “ Ce n’est pas grand-chose, mais j’en ai besoin pour pouvoir activement travailler pour ma thèse, pour les transports, les entretiens, les voyages d’études…”. 

Mais sa demande de bourse n’a toujours pas été acceptée à ce jour, à cause de blocages administratifs. Le motif de ces blocages : une ancienne affiliation à la CNSS datant de 2013, quand la jeune femme avait travaillé dans un centre d’appel pendant 3 mois. 

En effet, les étudiant·es affilié·es à la CNSS sont considéré·es comme salarié·es, et ne sont donc pas éligibles à la bourse. “ Ça me révolte” se plaint la jeune femme, “ comme si travailler dans un centre d’appel était un signe de richesse. Alors que c’était l’inverse, à l’époque j’étais étudiante et je devais travailler en même temps. J’ai essayé de leur expliquer que cette affiliation n’est plus valable, mais ils ne veulent rien entendre, ils m’ont presque jetée dehors. Conclusion, l’année universitaire est presque terminée, et je n’ai toujours pas pu entamer mes recherches”.

Depuis deux mois, en attendant que la situation se débloque, Amal enseigne deux heures par semaine le droit du travail à des étudiants en master de psychologie. Elle a pu décrocher cette vacation grâce à un ami doctorant, mais ne sera payée pour l’ensemble de sa mission qu’à la fin de l’année universitaire.

Peut-être qu’ils vont m’arnaquer aussi”, ironise-t-elle avec un sourire.

Je dois dépenser de ma poche pour le matériel dont j’ai besoin pour préparer mes cours. Mais heureusement les cours se font en ligne, je n’ai pas à payer les transports pour me rentre à l’université”.

De toute manière, elle avoue ne pas faire ça pour l’argent : “ je ne veux plus travailler avec la société civile, je suis beaucoup plus à l’aise avec l’enseignement, au moins je me sens utile. De toute façon, après mon burn-out je n’ai plus la même capacité de concentration qu’avant, donc je reprends petit à petit”.

Futur

Amal considère qu’elle serait actuellement dans l’incapacité de fonder une famille. “ Je dois d’abord être capable de me prendre en charge, et avoir les conditions pour assurer une vie digne à mes enfants”, assure-t-elle. Mais ce n’est pas non plus son premier objectif : “ ce qui m’anime c’est me sentir utile, contribuer au changement collectif. Je crois que les générations futures peuvent changer quelque chose, j’aimerais éduquer un·e bon·ne citoyen·ne, qui pourrait contribuer au changement des mentalités”.

La jeune femme réfléchit également à passer le concours du Barreau pour devenir avocate, même si elle estime que ce n’est pas une voie facile non plus, car " c’est une porte vers la corruption”, affirme-t-elle.

Malgré toutes ces incertitudes, Amal se sent en paix avec elle-même et envisage l’avenir avec espoir. “ J’ai un style de vie minimaliste, je l’ai choisi, mais au moins je suis fidèle à moi-même et j’ai la conscience tranquille. Je crois toujours que je peux arriver à quelque chose en étant intègre et honnête, je veux pouvoir me tenir droite dans mes bottes ”.